Monde

La Gauche en Europe: changer ou périr

Marc Lazar, mis à jour le 11.06.2009 à 11 h 57

Le mauvais résultat des élections européennes pour la gauche européenne soulève un questionnement crucial sur son présent état de santé et son avenir. Deux réponses contradictoires s'esquissent. La première relativise l'échec en insistant sur le caractère particulier de ce scrutin, en évoquant les spécificités propres à chacun des pays et en rappelant que l'histoire de la gauche consiste en une succession ininterrompue de cycles, certains favorables et d'autres non. La seconde ne nie pas la pertinence de ces observations mais estime que ces élections européennes, venant après d'autres déconvenues, marquent une défaite historique. C'est cette dernière interprétation qu'il faut retenir.

La gauche réformiste enregistre en effet seize défaites, souvent d'une ampleur considérable, touchant les formations les plus importantes et les plus emblématiques de la gauche: le SPD en Allemagne est à l'un de ses niveaux les plus bas, le Labour au Royaume-Uni obtient son plus mauvais score depuis 1918, le parti social-démocrate autrichien dévisse de dix points en 5 ans, le parti socialiste français tombe à 16,4% des suffrages, le parti portugais perd près de 20 points d'un scrutin à l'autre, le Parti démocratique italien est mal en point etc...

La litanie des revers l'emporte sur les quelques progrès enregistrés par exemple en Grèce, à Chypre, à Malte, en Pologne, en Roumanie, en Slovénie. La gauche est donc touchée quelle que soit sa situation présente - dans l'opposition, seule au pouvoir ou associée à des coalitions gouvernementales - ou encore sa trajectoire historique -qu'elle vienne de la social-démocratie formée naguère de grands partis réformistes aux relations étroites avec un puissant syndicalisme, dans l'Europe centrale et du Nord, ou qu'elle soit issue du courant socialiste localisé en France et en Europe du Sud avec des partis plus faibles, moins liés aux syndicats, longtemps dominés par la puissance communiste, souvent tentés dans le passé par la radicalisation politique. Comment rendre compte d'un tel désastre? Par la combinaison de considérations factuelles, de raisons conjoncturelles et des facteurs plus structurels.

Le record d'abstention enregistré aux européennes concerne les catégories de prédilection de la gauche: les jeunes et surtout les couches ouvrières, populaires et de faible niveau d'instruction qui de nos jours, plus que les autres, sont dépolitisées et se désintéressent de l'Europe. Les sympathisants de la gauche qui se sont rendus aux urnes ont éparpillé leurs voix. Ceux qui attribuent toutes leurs difficultés actuelles à l'Europe ont voté pour les partis eurosceptiques, voire xénophobes et populistes, ce qui semble être le cas d'une partie de l'électorat populaire. Les modérés, plus volatiles et incertains que jamais, ont opté pour les formations de centre-droit. Les Européens disposant d'un haut niveau d'instruction et de revenus assurés, ouverts au monde, se sont portés sur les Verts, qui ont progressé dans certains pays, dont la France, considérant que les thèmes de l'écologie et de l'environnement  sont désormais décisifs.

Plus significativement, un paradoxe s'est fait jour: la crise financière et économique a pénalisé la gauche au lieu de lui profiter. Celle-ci était persuadée que cette conjoncture lui bénéficierait car elle signifiait la fin des illusions sur les bénéfices de l'économie de marché, la dissipation du mythe du libéralisme économique intégral, la recherche de régulations étatiques, l'exigence de politiques sociales.

Le Parti socialiste européen avait d'ailleurs rédigé assez facilement un manifeste commun et centré sa campagne sur l'Europe sociale. La gauche radicale a elle aussi pensé que son heure avait sonné puisqu'elle pouvait à la fois fustiger le capitalisme et le réformisme accusé de toutes les trahisons: or si elle a enregistré quelques avancées, elle perd au total dix députés dans le futur Parlement européen. Pourquoi alors les gauches n'ont-elles pas été entendues? D'abord, parce que la droite, faisant preuve d'un grand pragmatisme, a cessé de se référer au néolibéralisme, auquel en Europe à vrai dire elle ne s'était guère totalement convertie, et est devenue protectionniste, n'hésitant pas à reprendre des thèmes de la gauche.

Ensuite et surtout, parce que la gauche a eu tendance à chausser ses lunettes du passé pour lire le présent et n'a pas saisi toutes les complexités de cette crise qui dévoile les mutations bien plus profondes qui travaillent nos sociétés depuis des décennies. La crise signifie chômage, creusement des inégalités sociales, accroissement de la pauvreté. Néanmoins, elle n'a pas provoqué d'importantes mobilisations collectives, du moins pour le moment. Parce que la peur est là. Parce que les syndicats sont affaiblis. Parce que les relations sociales dans les entreprises ont évolué. Parce que le travail a changé. Parce que la précarisation s'est généralisée. Il en résulte que nombre d'Européens, délibérément ou contraints et forcés, tentent encore des stratégies individuelles de survie et d'adaptation: ils se veulent libres et indépendants tout en étant fortement en demande de protection.

En outre, surtout chez les plus âgés au demeurant de plus en plus nombreux, ils se montrent sensibles aux thèmes de l'insécurité et de l'immigration, ou encore aspirent à refonder leurs identités. Enfin, nos régimes politiques ont eux aussi été profondément transformés, en particulier avec l'essor de la démocratie du public et de l'opinion où le leader joue un rôle décisif: il est clair qu'en ce domaine, depuis une décennie, la gauche souffre dans son ensemble d'un déficit flagrant.

La gauche réformiste n'est pas restée immobile ni muette. Elle a refusé de reprendre les vieilles recettes du passé comme le fait la gauche radicale. Elle a exploré d'autres voies et tenté de s'adresser à d'autres électeurs. Mais face à une droite unie, dotée de propositions percutantes, en voie d'imposer son hégémonie culturelle et décidée à répondre aux quêtes d'identités qui se manifestent chez les Européens, elle se montre divisée, sur la défensive, dénuée de projet et d'identité, privée de leaders, peu crédible, décalée par rapports aux transformations en cours.

Sa priorité est donc bien de repenser au plus vite, à la suite d'un travail approfondi, les fondements et les modalités de son réformisme, d'analyser la complexité des changements en cours dans les sociétés et nos démocraties. Sous peine de disparaître.    

Marc Lazar

Photo: Reuters

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