France

Etienne Caniard: «La réorganisation de notre système de santé est impérative»

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.10.2012 à 15 h 50

Une interview du président de la Mutualité française.

Des médicaments. REUTERS/Srdjan Zivulovic

Des médicaments. REUTERS/Srdjan Zivulovic

Un Français sur cinq renoncerait à se faire soigner, faute de moyens. Avait-on conscience d’une telle proportion?

Etienne Caniard: A cause des déremboursements et des hausses de tarifs, la Sécurité sociale ne rembourse plus que 50% des dépenses courantes: le généraliste, la pharmacie, l’optique ou les analyses biologiques. Les Français à faible revenu n’ont en effet plus les moyens. Et cette proportion est double pour ceux qui n’ont pas de mutuelle. C’est un phénomène qui n’est pas nouveau, mais on vivait dans l’illusion qu’il s’agissait d’un recul passager, un mauvais moment à passer. Non, il faut prendre conscience qu’à cause du déficit récurrent, de l’endettement accumulé, des écarts entre les tarifs croissants et les remboursements limités, la réorganisation de notre système de santé est impérative.

François Hollande veut permettre à tous les Français d’avoir une mutuelle en 2017. C’est une reconnaissance de votre rôle essentiel?

Rehausser le taux de 50% de remboursement des soins courants par la Sécurité sociale serait la meilleure solution bien sûr. Mais les moyens financiers du pays ne le permettent pas. La Sécurité sociale ne suffit plus pour donner accès à tous aux soins. Dans ces conditions en effet, mieux soigner les Français passe aussi par les mutuelles complémentaires.

Mais les mutuelles elles-mêmes ne remboursent pas tout.

Parce que le système de santé n’est pas assez régulé. Il y a d’abord 4 millions de personnes sans mutuelle. La couverture universelle, les aides à la complémentaire sont des premiers éléments, mais il faut aller plus loin et  permettre une couverture pour tous. Ensuite, parce que la concurrence pousse les complémentaires, les assurances privées mais aussi les mutuelles, à segmenter leurs offres et donc à sélectionner les patients, les risques.

C’est la faute de Bruxelles?

Pas seulement. Au niveau national, il faut mettre des règles et subordonner la fiscalité à leur respect. Par exemple, respecter un écart minimum entre les tarifs en fonction des âges des patients. Par exemple, refuser la prise en charge des dépassements d’honoraires trop élevés. Par exemple, conventionner mieux et plus avec les professionnels de santé et favoriser la prise en charge de ceux qui se sont engagés dans la qualité et la modération des tarifs. Bref, tout un ensemble de dispositifs qu’il faut bien entendu négocier avec les professionnels de santé.

Mais ils refusent au nom de leur indépendance, de leur liberté de prescription...

C’est aux médecins de conserver la responsabilité de leur décision médicale. Ce n’est pas aux mutuelles, bien entendu. Mais les médecins sont plus influencés par les laboratoires que par les mutuelles! Nous ne risquons pas de les priver de leur indépendance, d’autant que les critères de conventionnement seront déterminés avec eux.

François Hollande a aussi annoncé une révision de la fiscalité.

Il faut savoir que de 2009 à 2011, la taxation des contrats santé est passée de 2,5% à 13,27%. Une ponction sur les Français de 3 milliards d’euros en trois ans! Pour qu’on puisse abaisser nos tarifs, il faut revoir à la baisse cette taxation.

Le gouvernement demande des preuves que ce sont bien les patients qui en profiteront, notamment les plus faibles.

Ce sera le cas. Nous nous y sommes engagés.

Mais justement, François Hollande a regretté que les 4 millions d’euros d’aides existantes aillent surtout aux salariés des grands groupes qui ne sont pas les plus pauvres...

C’est un fait. Mais il faut reprendre l’historique. Ces aides avaient pour objet de développer l’assurance complémentaire, alors que la Sécurité sociale peinait déjà. Dans les années 1960, moins d’un tiers des Français avaient une complémentaire, aujourd’hui, grâce aux contrats collectifs puis à la CMU, 94%. Faut-il encore une aide aux contrats collectifs aujourd’hui? On peut s’interroger, mais si on veut maintenir l’accès à une mutuelle à tous les Français, la réponse est oui. Ce qu’il faut, c’est faire converger les aides attribuées aux contrats des salariés en entreprise et celles des contrats souscrits individuellement afin d’assurer l’accès aux couvertures complémentaires tout au long de la vie.

Le gouvernement veut lutter contre les dépassements excessifs. Mais pourquoi ne pas laisser les hauts tarifs libres que les malades les plus riches peuvent payer?

D’abord parce que les Français sont attachés à l’universalité, et ils ont raison...

La belle universalité est un mythe, puisque 20% sont exclus!

Ces 20% proviennent justement du trop de laisser-faire: on a laissé se déconnecter les prix des tarifs de remboursements. Regardez l’optique. La Sécurité sociale avait bloqué les tarifs remboursés et laissé libres les prix des lunettes. Les prix se sont envolés. Les opticiens se sont multipliés, il y a deux fois plus de boutiques qu’il y a 10 ans. Le coût de la distribution a doublé. On paie aujourd’hui les magasins, pas les lunettes. Et seuls 4% des dépenses sont remboursés. Le marché ne fonctionne pas en santé. Ce risque menace aujourd’hui la gynécologie par exemple dans les grandes villes, le remboursement est bloqué mais les tarifs montent et les femmes ne sont remboursées qu’à la hauteur de 40% de ce qu’elles déboursent. Il faut pouvoir retrouver des tarifs opposables et passer des conventions avec les professionnels de santé.

Vous venez de vous réunir en Congrès. Quelles en sont les principales conclusions?

D’abord le besoin de régulation. Entre les complémentaires elles-mêmes de façon à ne pas segmenter les adhérents et faire disparaître les mécanismes de mutualisation des risques.  Ensuite peser sur les prix et la pertinence des prestations. De nombreuses hospitalisations de personnes âgées sont, par exemple, inutiles, parfois  dangereuses et coûteuses. En comparant les comportements des différentes régions, on s’aperçoit qu’on pourrait économiser sur l’ensemble de la France jusqu’à 3 millions de journées d’hôpital, soit 2 milliards d’euros. Nous devons travailler sur les parcours de soins comme  sur la consommation de médicaments trop élevée: aux Pays-Bas, 40% des consultations donnent lieu à une ordonnance contre 90% en France! Les Hollandais ne sont pas plus ou moins malades que nous.

Et sur les dépassements?

Aussi, mais ce n’est pas l’essentiel. Un médecin prescrit une somme quatre fois supérieure à ce qu’il coûte par ses honoraires. Nous, mutuelles, devons pouvoir avoir notre mot à dire sur l’ensemble du système de soins.

Propos recueillis par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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