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Séisme d'Aquila: De la stupidité du verdict condamnant les experts

Michel Alberganti, mis à jour le 24.10.2012 à 18 h 46

Les villes risquent d'être plus souvent évacuées qu’habitées. A la moindre alerte, séisme, tempête, crue, canicule ou épidémie de grippe, nous irons tous aux abris. Pour y rejoindre les experts.

L'Aquila, le 8 avril 2009. REUTERS/Alessandro Garofalo

L'Aquila, le 8 avril 2009. REUTERS/Alessandro Garofalo

Si le jugement du tribunal de l’Aquila est confirmé, en Italie, les prochains experts nous enverront systématiquement aux abris à la moindre alerte.

Le 22 octobre 2012, Franco Barberi, Enzo Boschi, Mauro Dolce, Bernardo De Bernardinis, Giulio Selvaggi, Claudio Eva et Gian Michele Calvi ont en effet été condamnés à six ans de prison ferme et à l’interdiction de tout office public pour homicide involontaire.

Leur faute? Ne pas avoir alerté la population, avant le 6 avril 2009, de l’imminence d’un tremblement de terre. Ce jour-là, un séisme de magnitude 6,3 sur l’échelle de Richter s’est produit près de L’Aquila et a fait 309 victimes et plus de 50.000 sans-abri.

Après la grippe aviaire (H5N1) de 2004, la grippe H1N1 en 2009  et les OGM au cours des dernières semaines, ce jugement achève de plomber un dossier déjà passablement lourd. Au-delà des 7 sismologues victimes de la vengeance d’un juge, c’est bien l’expertise scientifique toute entière qui se retrouve mise en cause.  

Manque d’indépendance pour les tests sur les OGM. Incompétence pour la prévision des séismes, avec responsabilité pénale à la clé. Le compte est bon.

Comme l’ont dit plusieurs scientifiques après le verdict de L’Aquila, plus personne ne voudra prendre le risque d’endosser le rôle d’expert après cette condamnation. Surtout si elle est confirmée en appel.

Et s'ils sont nommés d’office, les experts choisiront, dans le doute, de prévoir la catastrophe pour éviter tout risque de poursuite.

On aurait pu le prévoir...

Cette attitude sévit déjà au niveau politique. On se souvient de la coûteuse stratégie de vaccination nationale de Roselyne Bachelot lors que l’épidémie de grippe A en 2009… En cas de doute, direction les abris.

En fait, la consternante mésaventure des sismologues italiens était écrite. Tout comme un tremblement de terre, on aurait pu prévoir qu’elle arriverait un jour, sans pouvoir préciser lequel.

Dès lors que la confusion entre expertise et science sévit, il fallait s’attendre à ce dérapage majeur. La frontière entre ces deux domaines devient de plus en plus poreuse et floue. En grande partie en raison du manque de culture scientifique des responsables politiques et, visiblement, des juges. Mais le public, aussi, joue un rôle dans l’engrenage qui a conduit à la condamnation de L'Aquila.

Désormais, l'imprévisible est devenu intolérable. En cas d’inquiétude, comme face aux secousses sismiques ressenties par les habitants des Abruzzes au cours des mois qui ont précédé le drame du 6 avril 2009, les experts sont convoqués pour prédire l’avenir. Comme les oracles grecs. Or, les séismes font encore partie des phénomènes à la fois les plus dangereux et les moins prédictibles. Du moins avec précision. Un tremblement de terre peut se produire dans 24 heures, 24 mois, 24 ans, 240 ans ou 2.400 ans.

Que faire? Les sismologues italiens ont choisi de rassurer la population au vu des données dont ils disposaient. Sans doute avec maladresse, étant donné les termes employés. L’un d’entre eux invitant des habitants à «boire tranquillement un verre de montepulciano».

Face à cette assurance des «experts» de la Commission nationale des grands risques, les autorités locales n'ont pas décidé d'évacuer villes et villages de la région.

Pourtant, une voix plus alarmante s'était élevée. Celle de Giampaolo Giuliani, scientifique étudiant l'évolution de la concentration de radon 222 émise dans la région. Il avait alors envoyé des messages sur Internet pour alerter sur la possibilité d'un séisme fin mars 2009. Guido Bertolaso, responsable de la protection civile, l'avait alors qualifié d'imbécile. L'histoire rappelle celle du film Le Pic de Dante de Roger Donaldson sorti en 1997 dans lequel un volcanologue est seul à prédire le drame à venir.

Certains se souviennent du débat musclé de 1976, en France, qui avait opposé Haroun Tazieff à Michel Feuillard, directeur de l'observatoire volcanologique de la Guadeloupe au sujet d'une éruption possible de la Soufrière. A Paris, Claude Allègre, était alors directeur de l'Institut de physique du globe à Paris. Finalement, contre l’avis d’Haroun Tazieff, 70.000 personnes furent évacuées.

Et rien ne se passa. On peut penser qu'il s'agit là de la bonne solution. Bien entendu, mieux vaut une évacuation pour rien que des centaines ou des milliers de victimes. Après coup, ce calcul paraît évident, mais il l'est beaucoup moins lorsqu'il s'agit de prendre la décision. Sauf à évacuer à la moindre alerte. 

Tout le problème de l'expertise réside... dans l'expertise des connaissances scientifiques. De nombreux phénomènes physiques sont prévisibles. Sinon, il serait impossible d'envoyer un robot sur Mars avec une précision de quelques centaines de mètres.

Le paradoxe, c'est que d'autres phénomènes physiques plus proches de nous restent très difficiles à anticiper, essentiellement parce qu'ils relèvent d'une multitude de facteurs et tombent sous le coup du chaos ou de la complexité, deux notions délimitant les frontières de la science.

Des connaissances limitées

L’homicide par imprudence, en France, est défini comme une infraction consistant à «causer par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de sécurité ou de prudence imposée par la loi ou les règlements, la mort d'autrui».

Il n'est pas question d'ignorance ni même d'incompétence. Dans le cas des sismologues de L'Aquila, il s'agit, au pire, d'une erreur de jugement dans un domaine... à haut risque d'erreur. Les connaissances scientifiques en matière de prévision de séismes restent en effet très limitées malgré les efforts considérables réalisés dans ce domaine, largement justifiés par le nombre de victimes des séismes majeurs.

Malgré la multiplication des moyens de mesure sur Terre avec les sismographes et autres détecteurs de variations du champ magnétique terrestre, de la météo, des nuages ou des émissions d'hydrogène ou de radon, ou dans l’espace avec les satellites, la prédiction à moyen terme des tremblements de terre reste aujourd'hui impossible.

Celui qui s'est produit au Japon le 11 mars 2011 suffit à démontrer cette limite des connaissances. Le pays repose sur la conjonction de trois plaques tectoniques. Les tremblements de terre y sont quotidiens et le sort de Tokyo est suspendu à un «big one». Pourtant, personne n'avait prévu le séisme de magnitude 9 qui s'est produit l’an dernier et qui a engendré un tsunami faisant plus de 18.000 victimes et plus de 200.000 personnes évacuées. Il en va de même pour des villes comme Los Angeles ou San Francisco (3.000 morts en 1906) construites sur la faille de San Andreas.

Stupidité

Ces informations sont connues de tous. Mais pas, semble-t-il, du juge italien Marco Billi, qui, seul, a prononcé la sentence du 22 octobre. Aux six ans de prison ferme pour chacun des 7 condamnés, s’ajoute une somme de 7,8 millions d'euros de dommages et intérêts à verser solidairement aux parties civiles.

Avec ce verdict, Marco Billi entre dans l'histoire des décisions de justice les plus stupides. La seule solution pour en éviter des répercussions catastrophiques sur les relations entre la science et la société réside dans un acquittement, en appel, des scientifiques italiens. Mais ce processus judiciaire pourrait durer pas moins de 6 ans...

Le mal est donc largement fait, quoi qu'il arrive. Pas plus que les tremblements de terre, les plus intenses manifestations de la bêtise humaine ne sont pas prévisibles.

Michel Alberganti

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