France

Le tennis français bientôt dans le rouge

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.10.2012 à 9 h 50

Tournoi de Bercy, rénovation de Roland-Garros, augmentation des dotations, subventions menacées... L'avenir est incertain pour les comptes de la Fédération française de tennis.

A Roland-Garros le 28 mai 2007, REUTERS/Vincent Kessler

A Roland-Garros le 28 mai 2007, REUTERS/Vincent Kessler

Dans quelques jours, à l’occasion du Masters de Londres, la Fédération française de tennis (FFT) sera vraisemblablement fixée sur le sort du BNP Paribas Masters, aka l’ancien Open de Paris, qui se déroule à Bercy du 29 octobre au 4 novembre. En effet, il est possible qu’à partir de 2014, le tournoi quitte sa case automnale dans le calendrier pour migrer au cœur de l’hiver, en étant organisé au mois de février.

Créée en 1986, l’épreuve, dont le budget tourne autour de 10 millions d’euros, ne se porte pas si mal, même si elle perd un peu d’argent, grâce aux tickets achetés par les quelque 120.000 spectateurs qui, pour beaucoup d’entre eux, bénéficient de tarifs très attractifs. Mais elle souffre d’une place devenue défavorable dans le programme des joueurs en raison de sa trop grande proximité avec le Masters qui a lieu dès la semaine suivante et qui mobilise davantage les champions. Roger Federer n’était ainsi pas sûr de venir défendre son titre parisien afin de garder de la fraîcheur pour le rendez-vous de Londres où il s’était également imposé l’an passé.

De plus, l’ATP entend refondre son calendrier en 2014 afin de raccourcir la saison et, dans cette perspective, Bercy aurait tout à gagner à se retrouver en début d’année, sauf que début 2015, le Palais omnisport de Paris Bercy (POPB) sera fermé pour cause de rénovation. La FFT aurait la possibilité aussi de vendre son tournoi (trois villes se sont portées candidates pour racheter les droits liés à cette date), mais Guy Forget, le nouveau directeur de l’épreuve, a indiqué, au nom de son employeur, qu’il n’était pas vendeur.

Pour la FFT, Bercy est un souci, mais ce n’est presque rien à côté du casse-tête et des migraines qui l’attendent du côté du Roland-Garros où de sérieux problèmes sont en suspens. Le premier concerne l’agrandissement et la modernisation des Internationaux de France sur leur site actuel. Les délais seront-ils tenus afin de livrer le central avec toit pour l’édition 2017 du tournoi? Rien n’est moins sûr d’autant que les opposants au projet continuent de ferrailler dur, à l’image du Vert Yves Contassot qui vient de déclarer que les coûts de ce toilettage exploseraient en passant de 273 à 340 millions d’euros.

La menace d'un conflit social

Vraie ou fausse (la FFT n’a pas souhaité répondre à la polémique), l’information tombe à un moment où les instances fédérales ont toutes les raisons de se montrer inquiètes face à la montée des périls sur le circuit professionnel. Dangers que la crise économique n’affaiblit pas, bien au contraire.

De quoi est-il question? Depuis de longs mois, le circuit masculin (ATP) s’agite et revendique. Le conflit social n’a pas eu lieu, mais il continue de menacer. Au cœur de la bataille, les dotations allouées aux joueurs lors des quatre tournois du Grand Chelem. Les «sans grade», soutenus par les meilleurs comme Roger Federer, le président du Conseil des joueurs (une sorte de syndicat), veulent aussi leur part du gâteau.

Ils estiment que l’Open d’Australie, Roland-Garros, Wimbledon et l’US Open ne rétribuent pas suffisamment leurs «travailleurs» contrairement notamment aux grandes ligues professionnelles nord-américaines (NFL, NBA, MLB, NHL) qui récompenseraient les joueurs à hauteur de 50% de leurs bénéfices. Or, les tournois du Grand Chelem se montrent nettement plus pingres en reversant grosso modo autour d’une moyenne de 25% de leur résultat net aux joueurs et joueuses, de surcroît avec des distorsions. Si les qualifiés des derniers tours s’en tirent avec un très joli chèque, les battus des premiers tours font, eux, grise mine sur un circuit professionnel où il est parfois difficile de joindre les deux bouts quand son classement avoisine le 100e rang mondial.

Forte hausse des dotations

En 2012, pour calmer la contestation à la tête de laquelle se manifeste beaucoup l’Ukrainien Sergueï Stakhovsky, un premier effort a été consenti par les organisateurs qui ont accepté de mieux payer les victimes des premiers tours. A Roland-Garros, par exemple, les éliminés du premier tour (hommes et femmes puisque les Grands Chelems pratiquent tous la parité) ont perçu 18.000 euros contre 15.000 l’année précédente. Mais cette avancée salariale n’a pas suffi et la pression est nettement montée depuis. Grève ou pas grève? La question a refait surface.

Face à ce risque, l’Open d’Australie n’a pas hésité à faire exploser littéralement sa dotation à l’aube de son édition 2013 en janvier prochain. Au lieu de 27 millions de dollars australiens (environ 21,5 millions d’euros) en 2012, l’épreuve proposera désormais 31,1 millions, soit une augmentation extraordinaire de 4,1 millions (3,2 millions d’euros).

On connaît déjà la suite. Roland-Garros (ainsi que Wimbledon et US Open) va devoir s’aligner et augmenter substantiellement sa dotation, qui était de 19 millions en 2012 (le bénéfice estimé du tournoi en 2012 avoisine les 50 millions), sous peine de s’exposer au pire, c’est-à-dire à un mouvement social. Quelques millions de moins dans les caisses de la FFT qui ne seront pas sans conséquences pour l’avenir du tennis français.

Celui-ci, riche jusque-là quitte parfois à vivre un peu au-dessus de ses moyens, va se retrouver face à un dilemme financier. Comment, avec moins d’argent, parvenir à payer les travaux de Roland-Garros? Et comment continuer à irriguer ses structures à travers le territoire par le biais de subventions peut-être amputées demain?

La FFT navigue à vue

Dans les ligues, l’inquiétude poind au moment où commence la campagne électorale pour la présidence de la FFT –campagne sans intérêt puisque Jean Gachassin n’a pas d’opposition et se succèdera à lui-même en février. Le futur s’annonce d’autant plus brumeux qu’il n’est pas sûr que l’inflation des prix s’arrête là. Les joueurs n’entendent pas dételer, d’autant plus que l’Open d’Australie, dans un pays en plein boom économique, leur a d’ores et déjà promis une enveloppe de 40 millions de dollars australiens en 2016.

La crise pourrait être aggravée par les bisbilles entre joueurs et joueuses, certains, comme Gilles Simon, ayant du mal à avaler le principe de la parité dans les Grands Chelems, estimant que ce sont les hommes qui font surtout le spectacle et génèrent des audiences et des revenus. Le plus comique dans cette histoire est que ces dames, grâce aux actions de mobilisation de ces messieurs, ont vu leurs salaires augmenter ces derniers mois sans avoir levé le petit doigt. Les hommes ne pourraient pas goûter la plaisanterie trop longtemps.

Si l’Open d’Australie et Wimbledon ont su moderniser leur stade à temps avant ces soucis d’ordre budgétaire en dotant notamment leur court principal d’un toit, Roland-Garros a failli à l’évidence sur ce point par l’absence d’un vrai leadership depuis le retrait de Philippe Chatrier, président visionnaire, en 1993. Aujourd’hui, plus que jamais, la FFT navigue à vue, en tremblant un peu devant la perspective de la tempête qui s’annonce à l’horizon. La seule certitude est que les sponsors et les télévisions -les discussions sont en cours pour le renouvellement du contrat de France Télévisions qui arrive à terme en 2013- seront, eux, priés de passer à la caisse au moment des renégociations.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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