Culture

Haneke: «Amour», l'irruption du mal

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 11 h 06

«Amour», film bouleversant de Michael Haneke, a remporté les cinq récompenses majeures des César 2013.

Jean-Louis Trintignant dans «Amour»

Jean-Louis Trintignant dans «Amour»

A l'occasion de la projection d'Amour au dernier Festival de Cannes, nous avions publié notre critique du film assortie de celle du film d'Alain Resnais. La revoici adaptée pour la quintuple victoire du film aux César 2013 (Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario original, Meilleur acteur, Meilleure actrice).

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Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva sont les protagonistes centraux d’Amour de Michael Haneke, sans doute le film le plus émouvant du réalisateur autrichien, plutôt connu d’ordinaire pour une certaine froideur.

Amour raconte la lente descente aux enfers que devient la vie d’un couple âgé, aisé, cultivé, dès lors que la femme est frappée d’un processus de paralysie évolutive qui la détruit peu à peu. Haneke accompagne ce processus physique chez elle, et ce qu’il provoque comme évolutions psychiques, chez lui qui se bat comme un diable pour accompagner au mieux sa femme dans cette épreuve sans issue, comme chez elle que la maladie défait implacablement.

La première heure du film, celle de l’irruption du mal et des premiers temps de la lutte, est remarquable de précision et de finesse. Avec aussi le renfort bienvenu d’Isabelle Huppert dans un rôle épisodique, le jeu tout en retenue des deux comédiens et le filmage de Haneke tiennent une note aussi puissante que délicate.

La théâtralisation, sensible dans l’utilisation des décors et la diction des dialogues, est une ressource supplémentaire pour tenir à distance le surcroît de pathos et les effets mécaniques d’un récit par définition inexorable. Ensuite, alors que s’aggravent les effets physiques et psychiques de la dégénérescence dont souffre l’ancienne professeure de piano, le film ne peut plus éviter d’entrer dans un autre registre, celui de la performance d’acteurs, dès lors que le parti pris du réalisateur sera de montrer, et non de suggérer.

Médaille d'or pour Riva et Trintignant

Si les acteurs étaient des sportifs de haut niveau, on donnerait à Riva et Trintignant une médaille d’or sans hésiter, s’ils étaient des voitures de course on reconnaîtrait qu’ils battent des records. Mais la «performance» n’est pas, ou plutôt ne devrait pas, être le régime selon lequel on évalue ce qu’accomplissent des artistes. N’en déplaise à ce monde du chiffrage et de l’évaluation quantitative, c’est selon d’autres critères qu’il faudrait estimer ce qu’ils font.

Ce qu’ils font est très difficile? Et alors? Depuis quand s’agit-il, en art, d’accomplir des exploits? Qu’on veuille bien entendre que cela ne remet en rien l’admiration pour l’immense talent des deux acteurs dont il est ici question. Mais ce n’est pas dans la difficulté à imiter la grande souffrance et le délabrement physique que cela se joue, et ce qu’ils accomplissent au début du film, pour être moins spectaculaire, est sans doute plus riche et émouvant.

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