Monde

Haluk, turc, laïque, de gauche et pro-Assad

Ariane Bonzon, mis à jour le 24.10.2012 à 5 h 52

Conversation à Istanbul avec un homme qui résume assez bien ce que pensent nombre de ses compatriotes, non sans contradictions parfois.

Dans un café d'Istanbul. REUTERS/Osman Orsal

Dans un café d'Istanbul. REUTERS/Osman Orsal

Près de huit Turcs sur dix rejettent toute intervention militaire unilatérale en Syrie (sondage Metropoll, mi-septembre). Quand bien même l’Otan soutiendrait l’intervention, ce serait encore six Turcs sur dix qui s’y opposeraient. La «politique de notre Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, vis-à-vis de la Syrie est en train d’enfoncer le pays dans le bourbier», jugent la plupart d’entre eux.

«Qui, dis-moi, nous oblige à intervenir en Syrie? On va se retrouver avec un régime islamiste à Damas et dans trois ans, toutes les gamines des rues de Damas devront porter le foulard. C’en sera fini de la Syrie laïque!» m’interpelle «Haluk» (c’est ainsi que nous le prénommerons).

Nous sommes attablés à la terrasse d’un café chic d’Istanbul. Le conflit syrien est entré dans son 20e mois. Les télévisions turques diffusent à longueur de journée les atrocités de la guerre civile de l’autre côté de la frontière sud de la Turquie. Et l’aviation a commencé à bombarder en représailles des cibles syriennes après qu’un obus de mortier syrien «égaré» a tué cinq civils turcs dans la région frontalière d’Hatay.  

«Il y avait une plaie, maintenant c'est une gangrène»

Haluk résume assez bien ce que pensent nombre de ses compatriotes, non sans contradictions parfois. C’est un homme d’une cinquantaine d’années qui a étudié en France et aux Etats-Unis, qui parle presque tout aussi bien l’anglais et le français que le turc et qui connaît l’histoire de son pays sur le bout des doigts.

Haluk vote pour le CHP (le parti républicain du peuple, opposition), tout en se désolant que ce parti, à l’origine de la république de 1923, n’ait toujours pas procédé à son aggiornamento. Son grand homme à lui, c’est Ataturk, un «dictateur éclairé», dit-il.

Haluk n’est pas un nationaliste obtus, il reconnaît qu’il en existe dans son parti, lui se décrit plutôt comme un «Turc, laïque, de gauche et démocrate».   

En Syrie, explique-t-il, le gouvernement islamo-conservateur d’Erdogan se fourvoie complètement.

«Nous avons surréagi. Assad aurait très bien pu mâter les premières insurrections si nous n’avions pas, ainsi que les Occidentaux, encouragé les opposants. Des djihadistes, des terroristes tchétchènes, afghans, pakistanais ou libyens vont se battre en Syrie en passant par la Turquie et nous? On les laisse faire! C’est de la folie! Il y avait une plaie, maintenant c’est une gangrène.»

Les réfugiés syriens auraient dépassé la barre des 100.000, selon les autorités turques. Le gouvernement s’est engagé dans une «guerre de proximité» en accueillant et soutenant les déserteurs et les rebelles syriens.

Hier alliée à Ankara contre les séparatistes, Damas joue désormais la carte kurde contre la Turquie en représailles de l’aide que celle-ci accorde aux opposants syriens.

Depuis l’été 2011, les affrontements meurtriers qui opposent l’armée turque et les séparatistes kurdes ont pris une nouvelle ampleur (1.000 opérations en six mois). Rebelles, soldats et civils confondus, 711 personnes ont été tuées entre juin 2011 et août 2012 selon un décompte de l’International Crisis Group.

Assad, ce n'est pas Kadhafi

Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) a compris qu’il avait là une nouvelle opportunité à saisir pour faire avancer ses revendications d’autonomie, voire d’indépendance. «Nous avons ce que nous méritons!», prétend Haluk qui redoute la montée du nationalisme d’extrême droite turque, directement liée à l’exacerbation de ce conflit (45.000 victimes depuis 1984).

Enfin, toute la politique de bon voisinage lancée par le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, s’est effondrée comme un château de cartes.

«La Syrie, mais également l’Iran, l’Irak, et puis même la Russie maintenant, se sont retournés contre nous. On se croirait de retour aux pires années 1980-90.»

En août, seuls 18% des 2.200 personnes interrogées soutenaient encore la politique du gouvernement en Syrie. De là à se prononcer en faveur de Bachar al-Assad, il n’y a qu’un pas qu’Haluk franchit, visiblement sans état d’âme.

«Il y a une différence entre un imbécile comme l’était Kadhafi et un moderniste comme Assad. A l’université de Damas, tu avais des professeurs athées, par exemple, et ça ne posait aucun problème.»

Les laïques turcs comme Haluk se sentent aujourd’hui bien plus proches des Baassistes que des Frères musulmans syriens.

«Une dictature n’égale pas une autre dictature. La dictature d’Ataturk nous a fait progresser! La dictature d’Assad aurait pu conduire la Syrie à la démocratie.»

En octobre à Istanbul et ailleurs dans le pays, plusieurs milliers de manifestants ont défilé contre l’éventualité d’une guerre. On y a parfois vu des pancartes pro-Assad.

Quelle crédibilité pour les Américains?

Les Turcs alévis (musulmans proches du chiisme,  hétérodoxes, autour de 10 millions) peuvent également se sentir d' empathie avec la minorité alaouite au pouvoir en Syrie. L’axe sunnite Turquie-Pays du Golfe qui se dessine englobant la Syrie inquiète les alévis sur leur propre sort en Turquie. «Erdogan se comporte comme un idéologue sunnite. Pour lui, seuls comptent les Frères musulmans, il ne supporte pas l'idée que des chiites aient instauré la laïcité en Syrie», analyse Haluk, lui-même musulman d’origine sunnite, non pratiquant.

Notre interlocuteur accuse les islamo-conservateurs de l’AKP (parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002) de s’être «complètement alignés sur les Etats-Unis».

«Les Américains sont réputés pour leur capacité à ne rien apprendre! En Afghanistan ils ont armé Ben Laden contre les communistes, et Ben Laden s’est retourné contre eux. C’est la même chose qui est en train de se passer en Irak, en Libye et bientôt ça le sera en Syrie! Chaque fois, la même erreur. On n’a aucune chance de parvenir à la démocratie, en utilisant des intégristes islamistes, ils devraient le savoir maintenant!»

De toute façon, ajoute Haluk, avec l’Arabie saoudite et le Qatar comme partenaires, les Etats-Unis perdent toute crédibilité:

«Lorsqu’on voit les Américains avec de tels alliés, comment peut-on les prendre au sérieux quand ils parlent de démocratie?»

Soutiendrait-il alors Poutine? Mal à l’aise, Haluk balaie l’objection de la main, murmurant, en guise d'échappatoire:

«La Russie est un ancien grand empire…»

Une dernière question avant de nous séparer: face au soulèvement populaire et à la répression en Syrie, comment aurait dû agir le gouvernement d’Erdogan selon lui? Comme les sages asiatiques le font, Haluk presse fortement ses deux mains sur ses yeux, ses oreilles, et sa bouche:

«Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. C’est le problème de la Syrie pas le nôtre.»

Quelques années plus tôt, sans doute aurait-il ajouté qu’«il n’y a rien à attendre du monde arabe, regardons vers l’ouest, vers l’Europe». Mais ce temps là n’est plus:

«Nous les Turcs occidentalisés, avons cru à cette justice que l’Occident promettait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Nous nous sommes bien trompés...»

Lucidité et sang-froid à l’encontre de la pensée dominante? Ou nostalgie dépassée en faveur du progressisme baasiste? Haluk n’est pas le seul à penser ainsi en Turquie.

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte