Monde

Le Pakistan, au-delà de Malala

Françoise Chipaux, mis à jour le 23.10.2012 à 18 h 55

La tentative d'assassinat de la jeune fille militant pour le droit à l'éducation des filles n'est malheureusement qu'un drame supplémentaire dans le contexte pakistanais.

Malala Yusufzai récupère de ses blessures au Queen Elizabeth Hospital de Birmingham, le 19 octobre 2012. REUTERS/Queen Elizabeth Hospital Birmingham

Malala Yusufzai récupère de ses blessures au Queen Elizabeth Hospital de Birmingham, le 19 octobre 2012. REUTERS/Queen Elizabeth Hospital Birmingham

La vague d’indignation après la tentative d’assassinat par les talibans pakistanais de Malala Yousufzai, cette jeune fille de 15 ans qui défend le droit à l’éducation des filles, a vite rétrocédée. Héroïne pour beaucoup, Malala est devenue pour les autres l’instrument d’une conspiration américaine contre l’islam.

Il eut été naïf de croire que cet acte, aussi répréhensible soit-il, puisse abolir en un coup de baguette magique les années d’islamisation rampante de la société, la complaisance sinon la complicité des partis politiques avec les extrémistes islamistes et le jeu ambigu de l’armée entre bons et mauvais talibans.

L’émotion suscitée par la jeunesse de la victime, son courage et sa détermination ne peut se substituer à l’action. Il est quelque peu ironique de voir les plus hautes autorités civiles et militaires pakistanaises s’indigner contre les talibans qui ne sont après tout que le produit de la faillite de l’Etat.

Citant le Premier ministre qui a appelé à combattre «l’état d’esprit» qui a induit l’attaque de Malala, l’analyste Asif Ezdi écrit avec justesse dans The News, quotidien de langue anglaise:

«Ce que le Premier ministre doit savoir, c'est que le terreau de l’extrémisme se trouve dans les politiques des gouvernements successifs qui ont abouti à une disparité grandissante des revenus, une corruption rampante et une absence d’opportunités pour l’homme de la rue en matière d’éducation et de progrès socio-économique.»

L’éducation que revendique Malala Yusufzai représente à peine 1% du budget pakistanais quand la défense en absorbe plus de 25%. Plus de 96 écoles ont été détruites cette année dans le pays, selon Human Rights Watch, dans l’indifférence générale. Les écoles fantômes sont légions au Pendjab où les grands propriétaires terriens préfèrent garder leur main d’œuvre en état de quasi esclavage. Le curriculum enseigné dans les écoles pakistanaises s’apparente à un manuel d’intolérance et de haine des minorités religieuses. Selon l’Unesco, 30% des 190 millions de Pakistanais ont reçu moins de deux ans d’éducation scolaire. Soixante ans après sa création, le pays possède l’arme nucléaire mais a à peine réussi à alphabétiser la moitié de sa population.

Un drame de plus

Répréhensible au plus haut point, l’attaque qu’a subie Malala Yusufzai n’est toutefois dans le contexte pakistanais qu’un drame supplémentaire.

Les opinions locales et occidentales qui ont volé au secours de Malala montrent moins de sollicitude pour les milliers de chiites assassinés à travers le Pakistan dans des attaques sectaires? Qui s’indigne du sort des dizaines milliers d’enfants déplacés qui vivent depuis plusieurs années sous des tentes dans la neige ou la canicule en raison des opérations militaires dans les zones tribales? Qui se préoccupe des milliers d’ouvriers qui ont perdu leur travail et le gagne-pain de leur famille parce que les coupures d’électricité atteignent maintenant 18 heures par jour? Cette liste n’est pas exhaustive car les maux du Pakistan sont innombrables.

Protéger Malala et ses semblables ne relève pas d’une énième opération militaire pour éradiquer l’extrémisme, comme le réclame Washington. Mais de choix politiques pour développer le pays.

La solution ne peut être que de très longue haleine: elle suppose la volonté des élites d’affronter les problèmes à bras le corps et de fixer les priorités. Depuis la création du pays en 1947, tous les choix stratégiques du Pakistan ont eu pour finalité de chercher à affaiblir l’Inde, pays six fois plus grand géographiquement et six fois plus peuplé. Il est temps qu’Islamabad se penche sur ses problèmes internes. Développer sa société, investir dans ses ressources humaines est pour le Pakistan le seul moyen de parvenir à vivre en harmonie avec lui-même et dans la région.

Tant que des millions de jeunes Pakistanais –65% de la population a moins de 25 ans– seront privés de tout avenir par manque d’éducation et d’opportunités, il sera facile pour des mollahs tout aussi illettrés de recruter des tueurs qui n’auront rien à perdre. Ils auront pour seul espoir de gagner le Paradis.

Françoise Chipaux

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Journaliste
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