Don de sang: les homosexuels sont-ils toujours indésirables?

Des poches de sang à l'Etablissement français du sang à Marseille, en avril 2009. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Des poches de sang à l'Etablissement français du sang à Marseille, en avril 2009. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Exclus du don, les «hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes» constituent pourtant encore la moitié du risque de transmission sanguine du VIH. Une nouvelle étude de l'InVS montre toute la complexité d'un sujet dont le gouvernement a promis de s'emparer.

Que va décider Marisol Touraine? En juin dernier, la ministre de la Santé, qui s’exprimait alors dans le cadre de la Journée mondiale du donneur de sang, assurait que les homosexuels qui le souhaitaient seraient bientôt autorisés à donner leur sang:

«La sécurité doit être évidemment assurée, mais le critère ne peut pas être la nature des relations sexuelles. Le critère de l’orientation sexuelle n’est pas en soi un risque. En revanche, la multiplicité des relations et des partenaires constituent un facteur de risque quels que soient l’orientation sexuelle et le genre de la personne. Dans les mois qui viennent, nous serons en mesure de faire évoluer cette situation.»

Plusieurs organisations gays avaient saisi l’opportunité de cette Journée pour dénoncer le fait que les homosexuels restaient toujours exclus de ce don uniquement du fait de leurs pratiques sexuelles. «Il existe au moins 25.000 donneurs masculins exclus à cause leur orientation sexuelle, dénonçait dans un appel le collectif d’associations gays "25.000 donneurs". Nous exigeons notre réintégration immédiate dans le circuit transfusionnel. La sécurité transfusionnelle doit être fondée sur les pratiques réelles de chaque donneur potentiel et non sur leur orientation sexuelle».

Ce collectif appelait François Hollande à «prendre des décisions concrètes». Reçu à l’Elysée, il avait ensuite estimé avoir enfin été entendu

En est-il toujours de même quatre mois plus tard? Rien n’est moins sûr. Les responsables de la sécurité transfusionnelle viennent de fournir les derniers chiffres disponibles dans ce domaine, rendus publiques le 23 octobre dans le dernier numéro du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut de veille sanitaire (InVS), et ils ne vont pas vraiment dans le sens souhaité par les associations gays.

L’étude porte sur l’impact que peuvent avoir en France les mesures d’exclusion du don de sang des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) [1]. C’est la première à évaluer l’augmentation du risque de transmettre le VIH par voie sanguine dû au refus de certains homosexuels de respecter la mesure qui les concerne de ne pas donner leur sang.

A ce titre, c’est une étude de santé publique qui pourrait donner lieu à controverse. Elle fournit également une évaluation épidémiologique claire du risque à destination des responsables, politiques, de sa gestion.

«Ajournés de façon permanente»

En France, les HSH sont «ajournés de façon permanente» du don du sang. Cette mesure résulte du fait qu’ils ont un risque plus élevé que la moyenne d’être infecté non seulement par le VIH mais aussi par d’autres infections transmissibles par transfusion, telles que l’hépatite B ou la syphilis.

Cette exclusion a été mise en place il y a une trentaine d’année lorsque les relations sexuelles entre hommes sont apparues comme étant un mode de transmission important du virus du sida, alors que les techniques de détection du virus n’étaient pas encore disponibles.

«Depuis 1985, année de mise en place du dépistage systématique du VIH sur les dons de sang, des progrès très importants ont été réalisés en matière de sécurité virale, progrès essentiellement dus à l’amélioration conjointe de la sélection des donneurs et des performances des tests de dépistage, rappellent les auteurs du BEH. Malgré ces progrès, il existe encore un risque résiduel de transmettre le VIH par transfusion sanguine.»

Ce risque est pour l’essentiel lié à la «fenêtre silencieuse»: la période comprise entre la contamination infectieuse d’une personne (devenue elle-même contaminante) et la possibilité de détecter cette infection chez cette même personne à partir de marqueurs biologiques présents dans son sang (on parle ici de «séroconversion»). D’où l’importance de la sélection des donneurs pour assurer la sécurité virale des produits sanguins qui sont utilisés à des fins thérapeutiques.

1 pour 2,9 millions de dons

Mais l’«ajournement permanent» des HSH fait l’objet de nombreux débats et contestations: ce critère est qualifié par certains de discriminatoire. Des associations demandent que les critères de sélection soient basés sur le comportement sexuel (nombre de partenaires, port ou pas du préservatif) et non sur la simple orientation.

A l’inverse, les spécialistes de la sécurité sanguine savent que l’«ajournement permanent» n’est que partiellement respecté: certains HSH viennent donner leur sang sans signaler qu’ils ont des relations sexuelles avec des hommes.

Quelles sont les données scientifiques de ce problème devenu politique? Entre le 1er janvier 2008 et le 31 décembre 2010, 28 séroconversions pour le VIH ont été observées chez des donneurs de sang ayant donné au moins deux fois sur cette période. Le risque résiduel de contamination par le VIH a pu ainsi pu être estimé à 1 pour 2,9 millions de dons.

Parmi les 28 cas recensés, 23 concernaient des hommes et, parmi eux, 12 ont déclaré postérieurement avoir eu des relations sexuelles avec d’autres hommes. Au total, quatorze de ces séroconversions concernaient des HSH.

Si tous les HSH s’étaient abstenus de donner leur sang, le risque n’aurait été que de 1 sur 5,7 millions de dons, soit la moitié du risque qui a prévalu. «Malgré la mesure d’ajournement permanent des HSH, la moitié du risque de transmission du VIH par transfusion en France est attribuable aux donneurs de sang HSH, résument les auteurs. Ce résultat soulève la question des limites de la stratégie actuelle.»

Besoin d'études qualitatives

Les auteurs ont aussi construit un modèle à partir d’enquêtes comportementales et épidémiologiques, et ce afin d’évaluer l’impact d’une nouvelle stratégie tendant à concilier la sécurité sanitaire et les revendications des associations gays. Il s’agirait de n’exclure du don de sang que les HSH déclarant «avoir eu différents partenaires sexuels au cours des douze derniers mois ».

Le risque global de transmission du VIH irait alors de 1 sur 3,5 millions (proche du risque actuel) jusqu’à 1 sur 700.000 dons (quatre fois plus que le risque actuel). Pour les auteurs, qui ne se prononcent pas sur les autres virus sexuellement transmissibles, assouplir l’«ajournement permanent» des HSH augmenterait le risque de transmission du VIH par transfusion sanguine.

Ces chercheurs ajoutent deux points importants. D’une part, leur modèle ne prend pas en compte l’amélioration possible du comportement (de «l’observance») des HSH dès lors que la mesure les concernant, moins stricte, serait perçue comme plus équitable. A l’inverse, l’assouplissement de la mesure d’ajournement «pourrait encourager certains HSH à se faire dépister à l’occasion d’un don de sang». Pour les auteurs du BEH, il faudrait désormais des études qualitatives pour «évaluer les motivations des HSH qui donnent actuellement leur sang, malgré la mesure d’ajournement».

Remarquable travail outre-Manche

Avant Marisol Touraine, son prédécesseur au ministère de la Santé, Xavier Bertrand, avait lui aussi pris l'engagement de revoir la politique d’exclusion des HSH du don de sang. Qu’en sera-t-il au vu des chiffres du BEH?

Il y a un an, le gouvernement britannique levait l’interdiction faite aux HSH de donner leur sang, décision prise sur la base des conclusions de l’Advisory Committee on the Safety of Blood, Tissues and Organs. La proposition de cette commission consultative avait été acceptée par les ministres de la Santé d’Angleterre, d’Ecosse et du Pays de Galles, et avait été suivie d’un remarquable travail d’information et de vulgarisation.

Elle ne concerne  que les homosexuels britanniques qui (remplissant par ailleurs les critères habituels de sélection des donneurs) assureront ne pas avoir eu, durant les douze mois précédents, de rapports sexuels (oraux ou anaux; protégés ou non) avec un partenaire masculin. Cette stratégie va-t-elle être adoptée en France?

Jean-Yves Nau

[1] Ce travail a été coordonné par Josiane Pillonel (InVS) et le comité de pilotage pour la surveillance épidémiologique des donneurs de sang. Revenir à l'article