Culture

Carly Rae Jepsen et Pink: Call me Mélancolie

Slate.com, mis à jour le 12.11.2012 à 13 h 46

Ce que leurs nouveaux albums nous disent de l’amour d’aujourd’hui.

Carly Rae Jepsen, le 23 août 2012. REUTERS/Brendan McDermid

Carly Rae Jepsen, le 23 août 2012. REUTERS/Brendan McDermid

Carly Rae Jepsen est passée de candidate malheureuse de l’émission Canadian Idol à porte-étendard du tube de l’été avec sa chronique d’un coup de foudre Call Me Maybe, ode à l’amour au premier regard, alerte et audacieuse, pailletée de disco et d’un refrain remarquablement reproductible.

En septembre, elle a donné une suite aux millions d’écoutes de ce single avec Kiss, collection de friandises pop pas tout à fait aussi sucrées que Call Me Maybe mais pleines d’entrain et d’énergie, même aux moments les plus mélancoliques.


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Le jour du lancement de Kiss, la chanteuse Pink [ou P!nk], qui ferait presque vétéran à côté de Jepsen —son premier album est sorti en 2000 et Don't Let Me Get Me, le single dans lequel elle déclare être l’anti-Britney, s’est classé dans les 10 meilleures ventes en 2002— a sorti The Truth About Love, son sixième album. Pink se veut la spécialiste du franc-parler, avec des chansons comme la directe Please Don't Leave Me où elle essaie de sauver une relation houleuse, et la douce-amère Who Knew qui revient sur un amour perdu, autrefois plein de promesses.

The Truth About Love continue sur cette lancée; la chanson, qui donne son nom à l’album, prend la forme d’une confession écrite à 3 heures du matin et évoque les idylles ratées qui impliquent «des odeurs d’aisselles».

A la fois Kiss et The Truth About Love figurent parmi les meilleurs albums pop de 2012; ce qui s’explique en grande partie par le fait que leurs co-paroliers, notamment Nate Ruess du groupe Fun (sur l’album de Pink) et Adam Young d’Owl City (sur celui de Jepsen) tirent parti des forces de chaque chanteuse, au lieu d’essayer de les faire coller à tout prix au format dance qui a piégé Rihanna et ses pairs ces dernières années.

L’album de Jepsen, fidèle à sa voix de soprano légère mais précise, est aérien et voilé, avec des arrangements qui parfois semblent sur le point de s’envoler; l’œuvre de Pink, solidement ancrée côté «rock» du genre pop-rock, se montre parfois presque hargneuse –ce qui n’empêche pas son riche alto de s’élancer vers les hauteurs de la chanson sentimentale quand le besoin s’en fait sentir.

Ces albums résonnent tous deux comme des proclamations définitives, et pourtant les écouter à la suite crée une sorte de dialogue autour de l’expression du chagrin d’amour en 2012.

Il est tentant de mettre les sons hyperactifs de Jepsen (qui irradient l’espoir même lorsqu’ils rapportent des histoires déchirantes) et les accents extrêmes de Pink (qui amplifient sa franchise de ton) sur le compte de l’âge, mais cette hypothèse s’effrite quand on sait que les deux chanteuses n’ont que sept ans d’écart (Jepsen a 26 ans; Pink 33). Mais bon, le statut de pop-star de Pink était avéré bien avant que YouTube ne soit même une étincelle dans l’œil tout-puissant d’Internet –peut-être son côté désabusé doit-il être mis sur le compte de sa plus longue expérience de la mire cruelle des projecteurs.

Si Call Me Maybe a rendu Jepsen célèbre, Kiss n’est pas un album tout rose pour autant. Certes il débute par un sample en accéléré du Cupid de Sam Cooke, plus spécifiquement du moment où il demande [à Cupidon] de «bander [s]on arc» et la piste qui suit, le mignon Tiny Little Bows, n’est pas tant une lettre d’amour qu’une série de cartes postales où seraient uniquement inscrits un chapelet de «xo» [bisous]. Mais la plus grande partie de Kiss porte sur ce qu’il se passe entre ces missives, les silences qui semblent faits de caramel suave étirable à l’infini et pourtant susceptible de casser à n’importe quel moment.

Jepsen a le don pour chanter avec une certaine mélancolie et pour instiller un regard empreint de douceur et de tristesse au cœur de ce qui, en surface, a l’apparence d’une joyeuse chanson pop.

Conséquence, les chansons les plus puissantes de Kiss sont celles qui ne sont rehaussées que d’une touche de mélancolie. This Kiss est une chanson rythmée tissant une histoire où l’infidélité rend le contact physique d’autant plus doux; Tonight I'm Getting Over You et Turn Me Up évoquent le genre de relations floues qui brouillent la frontière entre amitié et histoire d’amour. Over inscrit la libération d’une rupture dans un rythme grinçant formaté pour boîte de nuit, tandis que Turn, gentiment rythmique, a quelque chose de vaporeux et de pétillant à la fois qui n’est pas sans rappeler le Call On Me d’Eric Prydz, chanson distillant l’essence du refrain du Valerie de Steve Winwood pour l’adapter sur un rythme de discothèque.

Comparez avec le Try de Pink, où la chanteuse recense toutes les étapes du chagrin avec une anonyme victime au cœur brisé sur une balade au piano planante, et on pourrait presque penser que Jepsen suit le conseil de son aîné, «se lève et tente le coup» en allant en boîte et en se perdant dans la musique.

Ce conseil, à en juger par les paroles de The Truth About Love, est né d’une grande expérience. Ce n’est en aucun cas un album parfait; le premier single, Blow Me (One Last Kiss), inspiré de Modest Mouse, est un peu creux, l’autosatisfaction du jeu de mot de son titre supplantant tout besoin d’assurer derrière [blow me = va te faire foutre, mais blow me one last kiss =  envoie-moi un dernier baiser], et la brève apparition d’Eminem sur Here Comes the Weekend semble éminemment superflue.

Mais Pink a toujours pris le parti d’affronter ses défauts bien en face, et ce qui rend l’album Truth si solide est sa volonté –ou peut-être son besoin?– de ne pas être joli. Beaucoup d’auditeurs se reconnaîtront dans les personnages décrits par les paroles, qui évitent les stéréotypes peuplant les habituelles chansons d’amour où tout finit bien. Slut Like You (co-écrit par Max Martin) revendique à grands cris une surconsommation d’amoureux; How Come You're Not Here est à la fois audacieux et meurtri, doté d’un refrain énorme digne d’un jock jam alors même qu’il comporte des vers aussi fadasses que «Tu me manques bébé/reviens-moi».

C’est de la franchise pure et dure qui va droit à l’estomac, et l’empressement coriace de Pink à simplement abandonner toute justification, à démolir la nouvelle copine de son ex et à dire exactement ce qu’elle pense est une qualité qu’on aimerait voir chez davantage de pop-stars.

Maura Johnston

Auteure, enseigne à NYU

Traduit par Bérengère Viennot

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