Culture

Depuis quand les chrétiens ont-ils cessé de rechercher le martyre?

Brian Palmer, mis à jour le 03.12.2012 à 9 h 12

Le christianisme, contrairement à l'islam, est fondé sur le martyre avec le sacrifice de Jésus pour le salut de l'humanité. Aujourd'hui, le martyre est pourtant plus souvent associé aux musulmans intégristes pour lesquels il représente l'ultime preuve de foi. A quelle époque les chrétiens ont-ils donc cessé de rechercher activement le martyre?

trio / istolethetv via FlickrCC License by

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Le 17 octobre 2012, les autorités fédérales ont arrêté un Bangladais qui prévoyait de faire sauter l'immeuble de la réserve fédérale de Manhattan. Juste avant son arrestation, et s'adressant à un agent infiltré, Quazi Nafis a déclaré: «Nous ne nous arrêterons pas avant d'avoir obtenu la victoire ou le martyre.» L'islam n'a pas été fondé par un martyr, contrairement au christianisme. A quelle époque les chrétiens ont-ils cessé de rechercher activement le martyre?

Un accès immédiat au paradis

Vers le troisième siècle, à quelques exceptions près. Au début de la théologie chrétienne, le martyre était d'une importance capitale. Pour les premiers chrétiens, la parole de Jésus «vous boirez la coupe que je dois boire» était une invitation au martyre. Mourir pour la foi garantissait un accès immédiat au paradis, où les martyrs siégeaient sur un trône près de Dieu lui-même. Les premiers chrétiens enterraient leurs êtres chers à proximité des tombes des martyrs, espérant, en quelque sorte, qu'ils les prennent en stop jusqu'au paradis.

Au début du christianisme, la recherche du martyre n'avait rien d'un tabou. L'écrivain nord-africain Tertullien fit l'éloge des milliers de chrétiens carthaginois qui se seraient rendus en masse auprès du gouverneur romain pour lui demander de les tuer – une requête qu'il aurait refusée –, et le cas n'est pas isolé. Mais au début du troisième siècle, les théologiens chrétiens arguèrent que ce genre de comportement ne devait pas être glorifié. Quelques décennies plus tard, selon l'orthodoxie chrétienne, la recherche volontaire du supplice relevait du suicide, pas du martyre.  

Mais malgré ce changement doctrinal, de nombreux chrétiens lambda continuèrent pendant des siècles à rechercher le martyre, souvent en provoquant les fidèles d'autres religions. Au cinquième siècle, par exemple, un chrétien mit le feu à un temple zoroastrien perse, sachant pertinemment qu'on allait l'exécuter pour son geste. En temps de crise, les autorités chrétiennes abandonnèrent elles aussi la prohibition du martyre volontaire.

Au Moyen-Âge, les journaux des croisés laissent clairement entendre qu'ils se voyaient comme des martyrs, et aux tombés pour la chrétienté, le pape Urbain II offrait une absolution totale, ainsi qu'un accès immédiat au paradis. (Le statut des croisés en tant que martyrs volontaires est relativement controversé, vu qu'ils auraient pu se considérer comme les recrues d'une guerre défensive). 

Aujourd'hui, le martyre islamique fait davantage les gros titres, mais des extrémistes chrétiens continuent à endosser cette étiquette. Pour le terroriste norvégien Anders Behring Breivik, qui a abattu des douzaines de jeunes militants socialistes lors d'une université d'été près d'Oslo, son acte constituait une «opération de martyre».

Des martyrs toujours célébrés

Bien que la recherche du martyre soit aujourd'hui complètement interdite, la célébration des martyrs demeure un élément essentiel de la chrétienté. La pratique a tendance à s'intensifier avec les persécutions, vu que les martyrs font office de vecteur d'identification pour les fidèles. On retrouve ce genre d'apothéose au XVIe siècle, en Angleterre, quand 5.000 sujets trouvèrent la mort à cause de leur foi catholique ou protestante, selon la religion du monarque en place à tel ou tel moment. Le Livre des martyrs, de John Foxe, qui raconte les persécutions dont furent victimes les protestants, devint l'un des textes fondateurs du pays. A cette même époque, des livres similaires portant sur les persécutions des catholiques ou des anabaptistes étaient eux aussi extrêmement populaires.

Parmi la majorité des chrétiens américains, le culte des martyrs s'est quelque peu estompé, mais certains parlent encore le langage du martyre. Tous les 19 octobre, certains fervents catholiques commémorent la mémoire des Martyrs canadiens, ce groupe de missionnaires français massacré lors d'une guerre entre Hurons et Iroquois. Pour le catholicisme romain, le martyre est toujours considéré comme une sorte de raccourci vers la sainteté. Et un groupe œcuménique, «La voix des martyrs», répertorie les cas de persécutions contre les chrétiens.

Certains protestants américains ont formé un culte du martyre autour de Cassie Bernall, une lycéenne tuée lors du massacre de Columbine. Selon des témoins, un tireur aurait demandé à Bernall si elle était chrétienne, avant de l'abattre quand elle répondit «oui, j'ai la foi». Cette histoire est sujette à caution, mais de nombreuses églises ont mis en scène des reconstitutions de la fusillade, qui se terminent par l'ascension au paradis de Bernall.

Brian Palmer 

Traduit par Peggy Sastre

L’Explication remercie Brad Gregory, de l'Université de Notre Dame, auteur de Salvation at Stake: Christian Martyrdom in Early Modern Europe [Le salut par la mort: le martyre chrétien au début de l'Europe moderne], Candida Moss de l'Université de Notre Dame, auteur de Ancient Christian Martyrdom: Diverse Practices, Theologies, and Traditions [Le martyre des anciens chrétiens: pratiques, théologies et traditions] et du livre à paraître The Myth of Martyrdom. How Early Christians Invented a Story of Persecution [Le mythe du martyre. Comment les premiers chrétiens ont inventé une histoire de persécution], et Kyle Smith, de l'Université de Toronto, auteur du livre à paraître The Martyrdom and the History of Blessed Simeon bar Sabba’e [L'histoire et le martyre de Saint Simon bar Sabbae].

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