James Bond et l'île du docteur No

Joseph Wiseman (le Dr. Julius No) dans «James Bond contre Dr. No» (1962).

Joseph Wiseman (le Dr. Julius No) dans «James Bond contre Dr. No» (1962).

[50 ANS DE BOND, 002/007] Pour l'espion britannique, tout a commencé il y a cinquante ans sur le territoire d'un inquiétant médecin, qui n'est pas sans entretenir une parenté avec ses confrères créés par Conan Doyle ou H.G. Wells.

Cinquante ans, vraiment? Il semble que c’était hier. Sans doute parce que le premier James Bond surfait déjà sur un mythe intemporel: celui du voleur de feu devenu médecin maudit. Généralement, le médecin est maudit parce qu’il est génial. Il est génial parce qu’il est fou. Aussi ne l’enferme-t-on pas: c’est lui qui préfère s’enfermer à double tour.

On en vient d’ailleurs à se demander si le Nemo du Nautilus ne cachait pas un titre de docteur derrière celui de capitaine. Et si Ian Fleming (1908-1964) n’a pas sciemment copié Jules Verne (1828-1905) en retirant les deux lettres centrales au patronyme du monstrueux sous-marininier.

Ce presque copié-collé n’aurait rien d’étonnant chez un Anglais né à Mayfair, qui a déjà avoué avoir volé le nom de James Bond à un pacifique ornithologue américain. Il est vrai qu’il avait fait ses humanités au Trinity College avant de devenir un expert de l’avifaune des Caraïbes en général et de celle d’Haïti en particulier. Les humours insulaires ne connaissent pas de limites.

Un médecin au coeur à droite

Tout, ici, était écrit. Ian Fleming (Eton College, académie militaire de Sandhurst, apprentissage de l'allemand à Kitzbühel, Autriche, journaliste pour Reuters puis … agent de change) publie son Dr. No en 1958, traduit en français en 1960. Deux ans plus tard, en Technicolor, ce sera l’affrontement entre son nouveau héros au nom d’ornithologue et ce génie malfaisant, fruit des ébats entre une Chinoise et un pasteur allemand. Le tout sur l’île de Crab Key dont il semble que Julius No détienne les titres de propriété.

Outre son patrimoine génétique, ce médecin a un lourd passé. Au lendemain de 14-18, il aurait trahi une organisation criminelle chinoise qui lui versait pourtant des honoraires. Généralement, ceci ne pardonne pas: elle le retrouve et le tue. Ou plus précisément le laisse pour mort: ce génie du mal est aussi un situs inversus —on désigne ainsi une maladie congénitale qui veut que vous ayez le cœur à droite.

On imagine (ou on connaît) la suite: chirurgie esthétique, puis études complémentaires en psychologie, anatomie, physique nucléaire et gaz de schiste radioactifs. Soit un cousin germain de Nemo avec quartier général sur un îlot de 80 kilomètres carrés, un paradis pour pélicans entre Kingstone et La Havane. C’est dans ce havre pour flamands, pélicans et guano qu’il œuvre pour l’argent des forces du mal.

C’est là qu'il affrontera Bond. C’est là aussi que l’on trouve la base structurante de la série de ces films à succès, ces films qui nous disent tout du pragmatisme britannique et des immenses vertus des services secrets de l’Empire. Sans oublier les charmes dont ils jouissent —via James— auprès du sexe faible.

Cinquante ans déjà mais on se souvient encore que James prend l’air via les tuyaux de ventilation. Il fait exploser le tout, monte sur une barque avec une certaine Ursula/Honey, belle fille plus ou moins nue, faite de miel et de précieux coquillages; le tout arraché au vice. Puis notre chaste agent rejoint les brouillards de Londres.

Son hobby, expérimenter sur le corps humain 

Avant de découvrir les risques inhérents à un surplus de guano, le Dr Julius No avait un hobby pour lequel James était tout désigné: expérimenter sur le corps humain pour savoir jusqu’où ce dernier est capable de résister à la douleur. Est-ce là le fruit de ses hérédités germanique, protestante et chinoise? Nul ne semble le savoir mais on peut le postuler.

Fleming n’est pas sans mettre ses pas dans ceux de Doyle. James a son Julius quand Holmes a son Pr. Moriarty, décrit ainsi par l'avare Conan dans Le Dernier Problème:

«Il est de bonne famille et il a reçu une excellente éducation. Prodigieusement doué pour les mathématiques, à vingt-et-un ans il publiait une étude sur le binôme de Newton, qui fit sensation dans toute l’Europe et lui valut de devenir titulaire de la chaire de mathématiques dans une de nos petites universités. Tout donnait à penser qu’il allait faire une carrière extrêmement brillante. Mais l’homme avait une hérédité chargée, qui faisait de lui une sorte de monstre, avec des instincts criminels d’autant plus redoutables qu’ils étaient servis par une intelligence exceptionnelle. Des bruits fâcheux coururent bientôt sur lui dans l’Université, qui l’obligèrent à se démettre. Il vint à Londres où il se mit à donner des cours destinés aux officiers de l’armée.»

Londres peut aussi être une île.

Un Bond à l'âge de la transgénèse?

Fleming emprunte aussi à la tradition nourrie par H. G. Wells (1866-1946), auteur en 1896 de L’Île du docteur Moreau. Nous sommes toujours dans la sphère impériale britannique mais l’île est dans l'Océan indien. Le Dr Moreau y vit depuis onze ans après avoir dû quitter Londres.

Ce chirurgien a un hobby: créer des créatures mi-hommes mi-bêtes. Cet homme bon entend isoler la quintessence de l’humanité.

Et c’est lui, le Maître, qui est regardé comme un monstre. Qui plus est, il ne cesse d’échouer: toutes ses créatures régressent bientôt au stade animal. La révolution couve dans cette ferme des animaux. Un puma à peine humanisé tue son créateur. Et le narrateur parvient, comme le fera James, à s'échapper de l’île à bord d'un radeau pour retourner à la civilisation: Londres.

Tout comme on avait transposé à l’écran le Dr No de Fleming, le roman de Wells fut mis en image, en 1933 par Erle C. Kenton, en 1977 par Don Taylor, puis en 1996 par John Frankenheimer, avec Marlon Brando.

Il ne reste plus aujourd'hui qu’à organiser la rencontre entre Bond et Moreau. Cela se fera avec la même trame mais sacrément actualisée. La transgénèse existe bel et bien aujourd’hui. On a multiplié les chimères en laboratoire. Personne ne tremble plus quand on greffe le noyau d’un ovocyte de femme dans un ovocyte énucléé de vache. Le clonage vient d’être récompensé par un Nobel de médecine accordé à un Britannique et à un Japonais. Et le toujours pragmatique Royaume-Uni est passé maître dans l’art d’autoriser ce genre de transgression.

Reste à franchir le pas: non pas cloner des hommes (on connaît malheureusement déjà le résultat) mais reprendre avec des outils modernes le chantier délaissé, mi-hommes mi-bêtes, par le Dr Moreau. L’éthique étant ce qu’elle est devenue, cela ne pourra se faire que sur une île. Une île avec des oiseaux et du guano. Dans un site paradisiaque. Avec une femme du tonnerre. A quelques miles de la baie des Cochons.

Jean-Yves Nau