Culture

James Bond, agent double zéro en science

Michel Alberganti, mis à jour le 28.10.2012 à 19 h 50

[50 ANS DE BOND, 007/007] Si l'espion britannique est l'homonyme d'un célèbre scientifique, les films tirés des romans de Ian Fleming mêlent les références d’actualité souvent exactes à de grossières erreurs en matière de science et de technologie. Décryptage à partir de deux d'entre deux, «Dr. No» et «Moonraker».

«Moonraker» (1979)

«Moonraker» (1979)

La vie de James Bond est relativement monotone. Des méchants, quelque part, fomentent un plan diabolique pour s’emparer de la Terre, la détruire, la rançonner ou l’asservir grâce à une arme dévastatrice, en général nucléaire, qu’ils ont dérobée. Les services secrets de Sa Majesté britannique, le MI6, le convoquent aussitôt, lui, leur meilleur agent.

Il doit alors interrompre ses vacances dans les bras d’une déesse, passer au bureau, lancer son chapeau et flirter avec la secrétaire, Miss Moneypenny, avant de recevoir les ordres du patron, M, et les gadgets mortels de Mister Q. Et c’est parti pour deux heures de cascades, massacres, trahisons et galipettes, jusqu’au suspense final où Bond parvient à stopper le cataclysme planétaire à la dernière seconde.

Si les James Bond baignent dans un climat scientifique, entre le nucléaire et la panoplie sans limite des gadgets qui lui permettent de multiplier les exploits, cet arsenal n’est là que pour servir le spectacle, pas pour vulgariser des développements scientifiques ou technologiques auprès du public.

Vernis technologique

Pourtant, les scénarios mêlent souvent habilement la fiction et l’actualité de leur époque. Ils prennent une grande liberté avec la réalité scientifique sans, pour autant, atteindre la véritable science-fiction. James Bond agit dans le présent avec des armes ou des instruments plus imaginaires que visionnaires.

Le vernis technologique est probablement lié au passé de l’auteur des romans dont James Bond est le héros. Ian Fleming (1908-1964), ancien journaliste et membre des services secrets de la marine britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, a écrit entre 1953 et 1966 quatorze ouvrages avec James Bond pour héros, dont deux recueils de nouvelles.

Ces livres sont donc nourris par l’expérience de leur auteur en matière d’espionnage. Lorsque Ian Fleming les écrit, la guerre froide bat son plein entre les Etats-Unis et l’URSS. Le sort du monde est suspendu à la menace d’une Troisième Guerre mondiale, nucléaire celle-là. Pour les services secrets, on imagine que c’est bien là le véritable «spectre».

Les adaptations de James Bond au cinéma, elles, commencent en 1962 avec James Bond contre Dr No, sorti deux ans avant la mort de Ian Fleming. Cette dernière, survenue le 12 août 1964, l’a empêché de voir la troisième adaptation, Goldfinger, sortie en Angleterre en septembre 1964. L’auteur n’aura donc vu que Dr No et Bons baisers de Russie (1963).

Ce décalage entre l’écriture et l’adaptation au cinéma est importante. La modernité de la technologie utilisée au fil des épisodes doit donc moins à l’imagination de Ian Fleming qu’au talent des scénaristes.

Bond, James Bond, ornithologiste

L’auteur, toutefois, n’était pas étranger à la science. Pour preuve, le choix du nom de son héros: il existe en effet un véritable James Bond, un ornithologiste américain né en 1900 et mort en 1989, dont Ian Fleming possédait au moins l’un des ouvrages, intitulé Guide de terrain sur les oiseaux des Antilles. Son nom était idéal: court, non romantique, anglo-saxon et très masculin. Assez de qualités pour lui créer un double fonctionnel que Fleming voulait ennuyeux et  inintéressant, instrumentalisé par le MI6 et auquel il arrivait des aventures exotiques malgré lui. Un autoportrait?

Dans le premier film de la série, James Bond contre Dr. No (1962), Ursula Andress, après cette fameuse sortie de mer qui a laissé bouche bée une bonne partie de la planète, explique à Bond que son père s’occupait de zoologie aquatique avant de disparaître sur l’île du Dr. No.

Quarante ans plus tard, dans Meurs un autre jour, Pierce Brosnan se trouve dans un bureau à La Havane où, tout en sirotant un whisky, il prend un livre sur un meuble et observe sa couverture avant de le retourner. Un geste machinal qui ne dure que quelques secondes (à 32’32’’).

Mais ce livre n’est autre que Birds of the West Indies, publié par… James Bond en 1936 et réédité régulièrement depuis. Etrangement, impossible de trouver sur Internet une image de la couverture de l’édition prise en main par Pierce Brosnan…

Dans le film, le nom de James Bond a été rayé sur la couverture. Mais l’hommage est aussi manifeste que discret et fugace.  Il est souligné lorsque, dans le même film, James Bond rencontre pour la première fois Jinx (Halle Berry) en se présentant comme… ornithologiste. 

Des gènes scientifiques, un héros aux connaissances en la matière, une menace nucléaire et des gadgets donnant l’apparence de la  technologie de pointe… Un cocktail qui ne se transforme cependant pas en vulgarisation scientifique, tout simplement parce que ce n’est pas l’objectif des producteurs de James Bond. Il s’agit de faire rêver le spectateur et de le distraire. L’humour de James Bond lui-même autorise une grande liberté vis-à-vis du réalisme scientifique.

Le danger vient plutôt de l’exploitation de certains faits réels, puisés dans l’actualité, et habilement mêlés à la fiction pure Dès le premier épisode, le Dr. No exploite les roches radioactives découvertes dans son île pour créer un rayon à énergie atomique pour faire avorter le lancement d’une fusée du projet Mercury à Cap Canaveral. Le véritable programme Mercury a été lancé en 1958, année de la publication du roman de Ian Fleming. Lorsque le film sort, en octobre 1962, le premier vol orbital américain a été réussi huit mois plus tôt, en février. Pour autant, le «rayon» du Dr No n’a aucune chance d’atteindre son but.

Un étui à cigarettes pour radiographer un coffre

En 1979, la vedette du film Moonraker est une navette spatiale piratée pendant son transfert en Grande Bretagne. Le prototype de la première vraie navette américaine, Enterprise, fait son premier vol d’essai en 1977, mais la nouvelle de Ian Fleming date de 1954. Mais l'année de sa sortie, le onzième film de la saga James Bond arrive à point nommé pour s’inscrire dans la nouvelle vague de science-fiction qui déferle sur Hollywood avec Rencontres du troisième type de Steven Spielberg et La Guerre des étoiles de Georges Lucas, tous deux sortis en 1977.

Dans Moonraker, de nombreux spectateurs ont dû voir pour la première fois un simulateur d’accélération pour astronautes utilisé, au début du film, pour tenter d’assassiner Bond. Un bond point vite oblitéré par l’étui à cigarettes qui radiographie le coffre-fort…

La péniche sur coussin d’air n’avait guère plus de chances de monter sur la place Saint Marc. En revanche, lorsque James Bond arrive à Rio de Janeiro en Concorde, la référence est exacte: le premier vol commercial de l'appareil entre Paris et Rio a eu lieu le 21 janvier 1976, seulement trois ans avant la sortie de Moonraker.

La fin du film, elle, multiplie les aberrations, même si les cinq navettes spatiales utilisée par le méchant correspondent bien au nombre d’engins fabriqué par la Nasa. Mais on voit mal comment le lancement de Moonraker pourrait avoir lieu en sous-sol, comme un missile à longue portée. A l’intérieur, la navette ressemble à un bus transportant de nombreux passagers…

La station spatiale du film, elle, préfigure l’ISS, qui sera construite à partir de 1998. Mais dès 1971, les Soviétiques ont construit la station Salyut, qui sera suivie par Mir en 1986. Dans Moonraker, la station est rendue invisible par un brouillage radar, ce qui est impossible. Et pendant l’attaque, on entend le bruit des tirs laser alors que, depuis 2001, l’odyssée de l’espace, sorti en 1968, le réalisateur devrait savoir que le son ne se propage pas dans le vide…

En mêlant ainsi constamment des références exactes et des situations aberrantes, les films de James Bond rappellent ce qu’ils visent vraiment: de l’aventure utilisant de gros moyens pour maintenir le spectateur en haleine. Sans prétendre vulgariser la science où la technologie.

Michel Alberganti

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