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OGM: l'expérience de Gilles-Eric Séralini est nulle mais pleine d’avenir

Michel Alberganti et Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.10.2012 à 14 h 15

Sollicitée par le gouvernement dans l’affaire des rats et du maïs génétiquement modifié de Monsanto, l’Agence nationale de sécurité alimentaire vient de rendre son avis: l’expérience du Pr Séralini n’a aucune valeur scientifique, mais ce n’est pas une raison pour ne pas en tenir compte. Une manière de conforter la volonté gouvernementale d’améliorer l’expertise toxicologique des OGM alimentaires.

Le professeur Gilles-Eric Séralini lors d'une conférence au Parlement européen à Bruxelles, le 20 septembre 2012. REUTERS/Yves Herman.

Le professeur Gilles-Eric Séralini lors d'une conférence au Parlement européen à Bruxelles, le 20 septembre 2012. REUTERS/Yves Herman.

On n’attendait plus qu’eux pour savoir à quoi s’en tenir sur les spectaculaires conclusions de l'expérience hautement médiatisée menée, sous la direction du Pr Gilles-Eric Séralini, sur des rats nourris avec un maïs génétiquement modifié de Monsanto et l’herbicide RoundUp de Monsanto.

Le 19 septembre, soit le jour même où cette étude était publiée dans une revue scientifique et relayée par le Nouvel Observateur, le gouvernement avait curieusement saisi en urgence l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) et le Haut conseil des biotechnologies (HCB). Avec cette saisine, il s’agissait, en substance, pour les trois ministres directement concernés (Stéphane Le Foll, Marisol Touraine, Delphine Batho), de savoir à quoi s’en tenir sur un sujet hautement controversé. Plus d’un mois plus tard, ce lundi 22 octobre, ces deux institutions ont rendu leurs conclusions.

Le HCB, tout d’abord. Il a tout simplement «réfuté» les conclusions de cette étude. «Le dispositif expérimental mis en œuvre est inadapté aux objectifs de l'étude», a conclu cet organisme public français indépendant. En d’autres termes, le Pr Séralini et ses collègues tirent des conclusions erronées des phénomènes que leur méthodologie leur a permis d’observer.

C’est pourquoi le HCB recommande que soit menée une étude «indépendante» sur le même thème, allusion claire au militantisme anti-OGM affiché du Pr Séralini et des membres de son équipe. Le HCB précise que l’étude «de long terme» qu’il préconise permettra de «lever le doute dans l’opinion publique». Une telle prise de position n’est pas de nature à améliorer les relations –aujourd’hui exécrables– entre une large fraction du monde scientifique et les associations écologistes militantes.

Nombreux attendus diplomatiques

L’Anses, ensuite. C’est son directeur général, Marc Montureux, qui a présenté les conclusions de l'agence et, «dans un contexte plus large, les conséquences éventuelles à en tirer quant à la réglementation actuelle en matière d'évaluation des OGM et des produits phytosanitaires».

Les conclusions de l’expertise menée par l’Anses apparaissent comme le fruit d’un travail scientifique empreint de nombreux attendus diplomatiques. L'agence souligne ainsi que les résultats de ce «travail de recherche» ne permettent pas de «remettre en cause les évaluations réglementaires précédentes sur le maïs NK603 et le RoundUp». En clair, Monsanto peut continuer à commercialiser ses produits.

L’Anses considère en effet que «la faiblesse centrale de l’étude réside dans le fait que les conclusions avancées par les auteurs sont insuffisamment soutenues par les données de cette publication». Rien ne permet ici «d’établir scientifiquement un lien de cause à effet entre la consommation du maïs OGM et/ou de pesticide et les pathologies constatées, ni d’étayer les conclusions et les mécanismes d’action avancés par les auteurs». Pour le dire autrement: ce travail n’est ni fait ni à faire. Et surtout pas à reproduire.  

Mais ce travail a une vertu: il est original. Et le questionnement qui le sous-tend «rejoint l’attention que porte l’Anses à contribuer à faire évoluer, lorsque nécessaire, l’évaluation réglementaire des risques afin de l’adapter à l’évolution constante des connaissances scientifiques et des technologies». En d'autres mots, le travail du Pr Séralini ne mérite pas que l’on s’intéresse à ses conclusions, mais son objet entre en résonance avec les inquiétudes de l’Agence. L’Anses souligne ainsi «le nombre limité de publications traitant des effets potentiels à long terme d’une consommation d’OGM associés à des pesticides».

On peut le dire autrement: les travaux du Pr Séralini ne permettent pas d’aboutir aux conclusions qu’en tirent les auteurs mais ils mettent en lumière une faille –jusqu’ici jamais dénoncée— du système d’expertise toxicologique en vigueur à l’échelon international. C’est précisément pourquoi l’agence française «recommande d’engager des travaux sur ces questions».

«Nous avons dû travailler en urgence»

Au-delà, l’Anses «appelle à la mobilisation de financements publics nationaux ou européens dédiés à la réalisation d’études et de recherches d’envergure visant à consolider les connaissances sur les risques sanitaires insuffisamment documentés». Et l’Anses de vanter les mérites du dispositif mis en place aux Etats-Unis sous le nom de National Toxicology Program; Etats-Unis où les OGM de Monsanto sont par ailleurs depuis longtemps autorisés à être cultivés et consommés.

Comment l’Anses est-elle parvenue à ces conclusions? «Nous avons dû travailler en urgence sur un sujet potentiellement important en termes de toxicologie alimentaire et de santé publique, a déclaré à Slate.fr le Dr Gérard Lasfargues, directeur général scientifique adjoint de l’Anses. Fort heureusement, l’Agence a pu se créer un important vivier de plusieurs centaines d’experts indépendants dont nous connaissons pleinement les spécialités, les compétences et les déclarations de conflit d’intérêt. Ici, nous avons réunis les experts spécialisés dans la toxicité et la cancérogénicité des produits concernés. Nous avons également mis en œuvre nos procédures assurant la constitution des groupes de travail, la transparence des travaux menés et l’expression des avis minoritaires.»

Dans ce cadre, l’Anses a auditionné durant trois heures le Pr Séralini et ses collègues, qui ont remis aux experts des données non publiées concernant leur expérimentation contestée. Egalement conviés, les responsables de Monsanto ont décliné l’invitation mais adressé une contribution écrite. L’Anses avait déjà fait savoir qu’elle estimait que «pour plus de la moitié des OGM étudiés, les données fournies par l'industriel ne sont pas suffisantes pour conclure sur la sécurité sanitaire liée à la consommation de l'OGM».

Série de critiques radicales

Les deux avis du HCB et de l’Anses font suite à une série de critiques radicales formulées par différentes instances scientifiques et académiques, sans parler de celles formulées par la firme Monsanto elle-même. Chronologiquement, il y a eu celles de Monsanto, de chercheurs pro-OGM dans une tribune, de l'INRA, de l'EFSA (Europe) et du BrG (Allemagne) et enfin de six Académies nationales françaises.

Pour sa part, le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, avait d’ores et déjà expliqué qu’il attendait bien évidemment les deux avis qu’il avait sollicités auprès du HCB et de l’Anses. Mais il avait aussi ajouté à tout hasard que, «quoi qu'il arrive», il soulèverait «la question globale des protocoles d'autorisations sur les OGM».

L’avis scientifique et diplomatique de l’Anses vient fort opportunément le soutenir dans sa démarche auprès des institutions de l’Union européenne. Avant même que ses conclusions soient connues, la ministre de l’Ecologie, Delphine Batho, a eu ce mot: l’étude Séralini, quoique «non conclusive», a eu «au moins un mérite: elle a mis en avant la nécessité de bouger». Le sacrifice de deux cents rats n’aurait donc pas été vain. 

Michel Alberganti et Jean-Yves Nau

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