Culture

James Bond est-il un héros de la guerre froide?

Daniel Vernet, mis à jour le 24.10.2012 à 17 h 46

[50 ANS DE BOND, 003/007] Lancé sur les écrans juste avant la crise des missiles de Cuba, l'agent 007 a pourtant vite affronté d'autres ennemis que les Soviétiques et ne reflète pas les trahisons d'une partie de l'espionnage britannique au profit de l'Est.

«Bons baisers de Russie» (1963)

«Bons baisers de Russie» (1963)

Il fut un temps –qui s’étala tout de même sur près d’un demi-siècle– où il n’y avait pas de bonnes histoires d’espionnage sans que les méchants ne soient des agents soviétiques. C’était l’époque de la Guerre froide.

A première vue, les aventures de James Bond se coulent parfaitement dans le moule. Mieux, comme la Guerre froide, qui a duré de 1947 à 1989, a connu des phases différentes, allant de la tension la plus vive à la détente, elles ont suivi les méandres de l’Histoire. A tel point qu’un professeur de civilisation américaine reconnaît qu’il passe des épisodes de James Bond à ses étudiants pour leur faire comprendre la guerre froide.

Après la chute de l’Union soviétique et la désintégration du bloc communiste, les scénaristes de James Bond ont trouvé d’autres thématiques plus «modernes» qui étaient même parfois en avance sur le cours des événements réels: terrorisme, hégémonie de la finance, pouvoir de la presse, lutte pour les ressources rares, cyberespace, etc. Le monde bipolaire était pourtant le cadre idéal des activités d’un agent secret, de James Bond comme de beaucoup d’autres.

Quand Brejnev regardait Bons baisers de Russie

C’est plus qu’une coïncidence si l’avant-première du premier film, James Bond contre Dr. No, a lieu à Londres le 5 octobre 1962, le mois même où éclate la crise des missiles de Cuba. Pour compenser l’échec subi à Berlin-Ouest, qu’il voulait intégrer dans la République démocratique allemande (communiste), Nikita Khrouchtchev entreprend d’installer sur l’île des Caraïbes des fusées équipées de charges nucléaires capables d’atteindre le territoire des Etats-Unis.

Le décor est planté. Les documents secrets, les sous-marins, les ogives nucléaires ou les vaisseaux spatiaux sont l’objet de la double convoitise de l’Est et de l’Ouest. La «paranoïa atomique» domine les premiers films de James Bond, de Dr. No à Opération Tonnerre en passant par Goldfinger. D’ailleurs, ils sont interdits en Union soviétique jusqu’à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, au milieu des années 1980.

Cette interdiction n’empêche pas les dirigeants soviétiques d’apprécier un spectacle dont ils privent leurs concitoyens. On dit que Leonid Brejnev, le secrétaire général du Parti communiste soviétique de 1964 à 1982, aimait à se faire projeter Bons baisers de Russie. Il poursuivait ainsi une tradition commencée sous Staline (le petit père des peuples avait sa salle de cinéma au Kremlin, où il regardait les films que ses censeurs interdisaient à un large public) et avait un point commun avec John Kennedy (le président américain avait été un lecteur comblé du roman dont avait été tiré Bons baisers de Russie, sorti en salles quelques semaines avant son assassinat en 1963).

Agents doubles et espions coopératifs

Interpréter James Bond uniquement à l’aune de la guerre froide serait toutefois commettre une erreur. D’abord, les scénaristes ont évité de tomber dans le piège du manichéisme du monde libre contre le communisme. Il faut qu’il y ait les bons d’un côté, les méchants de l’autre, sans les méchants les bons ne le seraient pas vraiment; mais les méchants ne sont pas systématiquement des communistes.

Parmi les Soviétiques, on trouve aussi parfois des agents doubles ou des espions qui acceptent de coopérer avec celui de sa Majesté pour le bien de l’humanité toute entière. James Bond se bat contre un service, le SMERSH, qui est un acronyme de l’expression russe «smiert spionam» («mort aux espions»), mais l’ennemi commun est le SPECTRE (Service pour l’Espionnage, le Contre-Espionnage, le Terrorisme, les Règlements et l’Extorsion), une organisation terroriste tentaculaire. Dans L’Espion qui m’aimait, James Bond fait même équipe avec une espionne soviétique pour enquêter sur la disparition de sous-marins nucléaires. «C’est ça, la détente, camarade!», dira-t-il quelques années plus tard dans Rien que pour vos yeux.

Peu à peu, le véritable ennemi n’est donc plus le camp d’en face, même si de méchants communistes chinois font leur apparition dans Goldfinger et que la Corée du Nord fait une apparition dans Meurs un autre jour, mais le SPECTRE, cette organisation terroriste internationale dans laquelle Pascal Boniface, directeur de l’Iris, voit une préfiguration d’al-Qaida: une organisation infra-étatique, violente, disposant d’importants moyens financiers, capable de mettre en danger des puissances établies.

La lutte contre le terrorisme ou la finance internationale n’est pas seulement le signe d’une adaptation à la réalité du monde. C’est aussi un moyen de s’attaquer à des thèmes universels qui peuvent attirer un public «globalisé». Comme le dit encore Pascal Boniface, le public de James Bond n’est plus occidental mais multipolaire.

Aux antipodes des «cinq de Cambridge»

Pourtant, James Bond est avant tout un héros britannique. Son créateur, Ian Fleming, avait été lui-même un agent de sa Majesté, membre des services de renseignements de la marine pendant la Seconde Guerre mondiale –un de ses titres de gloire avait été la capture de Rudolf Hess, le bras droit de Hitler, qui rêvait d’une paix séparée entre l’Allemagne nazie et les Occidentaux contre l’Union soviétique.

Après la guerre, il s’était retiré à la Jamaïque où il est mort d’un accident de voiture. Son héros lui ressemble, amateur d’alcool, de jolies filles, de voitures rapides et de bonne chère.

Surtout, James Bond est chargé de maintenir l’honneur de la Couronne. Il est aux antipodes des jeunes gens de bonne famille qui dans les années 1930, étaient rassemblés dans la société dite «Les Apôtres» à l’université de Cambridge, et qui travaillèrent pour l’Union soviétique. Idéalistes, esthètes, homosexuels à une époque où l’homosexualité est un crime en Grande-Bretagne, ils étaient présents jusque dans l’entourage de la reine Elisabeth II.

Contrairement aux «cinq de Cambridge», James Bond n’est pas un représentant de cette Angleterre décadente qui a perdu son empire. Auteur de L’Homme qui sauva l’Angleterre, Simon Winter estime que «Bond a été une sorte de viagra pour les Anglais».

Dans la première adaptation des romans de Ian Fleming pour la télévision, Bond était un agent de la CIA. C’était un contre-sens. James Bond personnifie la Grande-Bretagne, certes alliée des Etats-Unis et porteuse des mêmes valeurs, mais tenante d’une vieille civilisation qui a perdu de sa superbe sans rien céder de sa supériorité culturelle sur son ancienne colonie. C’est en étant so british et en même temps postmoderne que James Bond peut être universel.

Daniel Vernet

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Journaliste
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