Economie

Le gourou discrédité

Timothy Noah, mis à jour le 10.06.2009 à 9 h 05

L'ex-patron de la Réserve fédérale, la star de la finance mondiale, n'a plus rien à dire.

Il n'y a pas si longtemps, le monde était suspendu à chacun des mots qui sortaient de la bouche d'Alan Greenspan, patron de la Réserve fédérale américaine (Fed) de 1987 à 2006. Le discours prononcé le 3 juin à l'Institut américain de l'entreprise par l'économiste, surnommé le «Maestro» par le journaliste Bob Woodward, n'a pourtant pas fait les gros titres. C'est probablement parce que la presse financière avait les yeux braqués sur l'actuel patron de la Fed, Ben Bernanke, qui a prévenu ce jour-là qu'une aggravation du déficit pourrait freiner la reprise économique. C'est aussi sûrement parce que la récession a détruit la réputation de sage et de visionnaire dont jouissait jusqu'alors Alan Greenspan. Je vois enfin une troisième raison: son discours était nul.

Nul, parce que fataliste faisant un constat et n'apportant aucune réponse.

D'un côté, Greenspan dit :

La taille de nos institutions financières n'a cessé d'augmenter, et ça me préoccupe depuis des années. J'expliquais il y a 10 ans déjà que les «mégabanques qui se formaient avec la croissance et les consolidations» étaient des «entités de plus en plus complexes» et qu'elles «pouvaient, si elles coulaient, mettre en danger d'une manière inédite l'économie nationale et internationale». Pourtant, les études menées par la Fed n'ont pas réussi à prouver que miser sur des institutions de grande taille permettait de réaliser des économies d'échelle. Je me suis souvent demandé: les banquiers auraient-ils découvert des économies d'échelle que les études de la Fed auraient manquées ? Rétrospectivement, il est clair que la réponse était non.

Venir au secours des «too big to fail» (trop grosses pour disparaïtre) a une conséquence particulièrement dérangeante: il ne faudrait pas que les marchés pensent dorénavant que chaque grande institution financière sera nécessairement sauvée avec l'argent des contribuables si elle accumule les erreurs et les prises de risques inconsidérées. Les éventuelles aides financières associées à ce genre d'idées diminuent insidieusement l'efficacité du capital et son allocation optimum.

Le fait que le gouvernement garantisse les dettes des institutions considérées comme trop grosses pour disparaître fausse le processus de concurrence et nuit à l'efficacité du capital. Résultat: on a des institutions protégées qui sont avantagées en termes de marchés et de coût du capital mais qui ne sont pas plus efficaces que d'autres entreprises qui elles ne sont pas «too big to fail». Les institutions financières géantes gèlent le capital obsolète et empêchent les destructions créatrices - les principaux vecteurs de gains de productivité et de niveau de vie. En matière de régulation, de tous les défis qui sont apparus avec la crise, je pense que le problème des «too big to fail» est celui qui menace le plus l'efficacité des marchés et notre avenir économique.

En clair, Greenspan dit que quand les banques deviennent «too big to fail», le processus normal est faussé parce qu'elles savent que le gouvernement ne les laissera pas couler. Cette garantie présumée dénature le marché et pousse à prendre davantage de risques. Voilà pour le constat

Mais d'un autre côté, Greenspan dit :
Il y a des problèmes de régulation pour lesquels aucune bonne solution n'existe. C'est le cas pour les «too big to fail».

Greenspan rejette l'idée de l'administration Obama de faire de la Fed un «régulateur du risque systémique», un plan qui reste pour l'instant vague. Et surtout par idéologie, Alan Greenspan n'évoque pas le durcissement de la législation anti-trust, la méthode traditionnelle pour empêcher les sociétés de devenir «trop grosses pour disparaître». C'est bizarre: alors que la création d'un «régulateur du risque endémique» n'est pour l'instant qu'une idée en discussion, la relance de la lutte anti-trust est clairement la seule solution et l'objectif du département de la Justice d'Obama et de sa nouvelle chef de l'anti-trust, Christine Varney. Dans un discours prononcée le 12 mai, elle a été particulièrement claire:

«Une solide politique anti-trust ne se développe pas au cas par cas. Ce que j'ai demandé aux équipes de la division anti-trust, c'est plutôt de prendre en compte l'état global de la concurrence dans les différentes industries pour lesquelles nous soupçonnons des conduites ou des fusions potentiellement anticoncurrentielles ou quand nous donnons des lignes directrices aux agences de régulation qui surveillent les entreprises. Nous devons ainsi prendre en compte les tendances du marché et ne pas perdre de vue les implications plus larges de l'application des règles anti-trust».

Christine Varney a durci les règles : elle est revenue sur une disposition introduite en 2008 par l'administration Bush - une disposition qui selon elle compliquait beaucoup la lutte anti-trust. Cette décision a déclenchée une légère hystérie à droite. Mais si la multiplication des entités économiques dites «too big to fail» est vraiment le «plus menaçant» des problèmes de régulation du bazar économique actuel, ce n'est peut-être pas une mauvaise idée, voyez-vous, d'essayer d'y remédier. Alan Greenspan ne semble pas en être conscient.

Timothy Noah
Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Alan Greenspan  Reuters

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