Monde

Le désastre travailliste

Robert Landy, mis à jour le 10.06.2009 à 12 h 20

La parti de Gordon Brown et Tony Blair est devenu le symbole d'une culture du mensonge et de la manipulation politique.

Le coup de tonnerre provoqué par les élections européennes au Royaume-Uni est encore plus puissant qu'en France. Bien que spécifique, le scrutin révèle des évolutions de l'électorat britannique qui étaient insoupçonnées il y a encore quelques années. Cet effet de surprise est amplifié par le mode de scrutin proportionnel, qui produit des résultats bien différents du vote majoritaire à un tour auquel les Britanniques sont habitués.

La première victime des résultats du dimanche 7 juin est évidemment le Labour Party (parti travailliste). Avec 15,8% des voix, le parti de centre-gauche réalise son pire score depuis 1918. Les travaillistes savent, comme l'a dit Pierre Moscovici le 7 juin, que les partis politiques sont mortels. Si l'on en croit les plus pessimistes, Tony Blair et Gordon Brown pourraient rester dans l'histoire comme Herbert Henry Asquith, le Premier ministre amené au pouvoir par un raz-de-marée triomphal des libéraux en 1906 et qui ne put rien contre le déclin irrémédiable de son parti.

Le travaillisme britannique souffre de plusieurs maux. La guerre d'Irak l'a plongé dans une véritable crise morale, aggravée par le scandale des notes de frais des parlementaires. Le Labour est devenu malgré lui le symbole d'une culture du mensonge et de la manipulation politiques - récemment tournée en dérision par la comédie à succès «In the Loop» - qui fait l'objet d'un rejet profond dans l'opinion.

Il est frappant de constater à quel point les Conservateurs, autant touchés que le Labour par ce scandale, en ont peu pâti alors que les Libéraux-démocrates, les plus épargnés, n'ont tiré aucun bénéfice politique de leur probité relative. Ce sont plutôt les partis « hors système » (les verts, qui pour la première fois rassemblent 8,7% des voix, et les partis nationalistes d'Ecosse et du pays de Galles) qui en tirent profit.

Le parti de Gordon Brown souffre d'une double désertion. Celle des classes moyennes - la légendaire «middle England» - qui depuis 2005 se tournent de plus en plus vers le Parti conservateur mené par David Cameron, dont le discours sur les services publics et la «responsabilité sociale» se veut rassurant et marque une certaine rupture avec le thatchérisme. Ces classes moyennes veulent des infrastructures et des services publics de qualité mais répugnent à une fiscalité trop élevée, et sont sensibles aux critiques de Cameron contre le «tax and spend» (impôts et dépenses) et « l'étatisme » du Labour. Si l'on en croit le prix Nobel d'économie Paul Krugman, les choix de Brown face à la crise financière étaient pourtant les bons et devraient bientôt porter leurs fruits, l'économie britannique ayant de bonnes chances de repartir plus tôt et plus fort que les autres pays occidentaux.

La deuxième désertion est celle de l'électorat populaire, profondément déçu par les travaillistes. Le score de 15,8% enregistré le 7 juin montre que les anciens relais du Parti travailliste dans la société, essentiellement syndicaux, ne fonctionnent plus. Le syndicalisme a été considérablement affaibli depuis l'ère Thatcher et Tony Blair avait choisi de marginaliser son influence au sein du parti.

Les bastions traditionnels travaillistes, dans le Nord de l'Angleterre, en Ecosse et au Pays de Galles, ont basculé. C'est dans l'électorat populaire que le scandale des notes de frais fait le plus de dégâts. Les politiciens travaillistes sont vilipendés comme en proie à une «culture de la rapacité» et de la corruption qui serait commune à Westminster et à la City. Cette désertion alimente l'abstention mais aussi le vote en faveur de l'extrême-droite, qui effectue une véritable poussée. Le British National Party totalise 6,3% des suffrages, soit un score proche du Front national français. Andrew Brons, ex-militant du «Mouvement national-socialiste», ira donc représenter le Yorkshire à Strasbourg.

Privé de ses relais traditionnels, le Labour est livré à la dure loi de la démocratie d'opinion et, sous la conduite de son impopulaire leader, est donc tombé bien bas, en troisième position derrière les Conservateurs et le Parti de l'indépendance britannique (UKIP). Lors d'une réunion de crise mardi 9 juin, les parlementaires travaillistes ont accordé un sursis à Brown, même si l'appel à la destitution du Premier ministre, lancé par le courant blairiste, avait rassemblé selon les rebelles une cinquantaine de signatures. Epaulé par son ancien ennemi juré Peter Mandelson, qui joue de facto un rôle de vice premier ministre, Brown a évité le putsch de justesse en soulignant que parmi tous les ministres démissionnaires, aucun ne citait de désaccord politique de fond pour motiver sa décision.

L'ancien leader du parti Neil Kinnock est intervenu personnellement pour rappeler que la division du parti ajouterait la crise à la crise et que personne n'avait intérêt à des élections anticipées qui seraient à coup sûr perdues. Mais ce répit n'est que temporaire, puisqu'il existe désormais un consensus général sur l'incapacité certaine de Gordon Brown à remporter les prochaines élections législatives. Un sondage publié hier par The Independent indiquait que le Labour passerait de 22% à 26% et empêcherait les Tories d'obtenir une majorité absolue au Parlement s'il choisissait Alan Johnson, le charismatique et expérimenté ministre de l'intérieur, comme nouveau leader.

L'autre grand résultat de ces élections est évidemment l'avance confortable des conservateurs. Les 27,5% qu'ils obtiennent montrent qu'ils disposent désormais d'un socle électoral solide qui devrait leur permettre sans difficulté d'accéder au gouvernement dans l'année qui vient. Ce bon résultat valide la stratégie de David Cameron, qui promeut un conservatisme «vert» et «social», qui ne se conçoit plus comme le promoteur du néolibéralisme mais comme le parti de la société civile et des corps intermédiaires face à la « bureaucratie » incarnée par le Labour. Il n'empêche que ce succès éclatant, y compris dans les catégories populaires, d'un candidat qui promet «une nouvelle ère d'austérité» pour l'Etat et continue à prôner une intervention minimale dans l'économie a de quoi surprendre.

Ce succès apparent masque un autre enseignement majeur du scrutin. L'éclatante réussite du UKIP, qui a obtenu 16,6% des voix en attirant davantage de voix conservatrices que travaillistes, témoigne de la force de l'hostilité à l'Union européenne en Grande-Bretagne. Les Tories sont désormais plus que jamais sous la pression de ce petit parti qui réclame essentiellement la sortie de l'UE. Dans ces conditions, Cameron aura du mal à ne pas tenir sa double promesse, accordée pour donner des gages à son aile droite : celle de sortir du Parti populaire européen pour créer un nouveau groupe parlementaire souverainiste (aux côtés des droites polonaise et tchèque) et celle de convoquer un référendum sur le traité de Lisbonne, même s'il a été ratifié par les Irlandais, lorsqu'il sera Premier ministre.

Les résultats du 7 juin portent donc en eux la perspective d'une nouvelle crise institutionnelle majeure pour l'Union européenne. Celle qui verrait, une fois le traité de Lisbonne ratifié par l'ensemble des Etats membres, un gouvernement convoquer un référendum aboutissant éventuellement à son rejet. Voire, à terme, à la sortie pure et simple du Royaume-Uni de l'Union européenne. En Grande-Bretagne, les partis eurosceptiques ou antieuropéens ont totalisé plus de 60% des suffrages.

Robert Landy

Photo: Gordon Brown  Reuters

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