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Salon E3: le jeu vidéo en pleine baston

Harold Goldberg, mis à jour le 09.06.2009 à 19 h 27

L'industrie du jeu vidéo autrefois invulnérable doit aussi s'adapter pour surmonter la crise.

Depuis plusieurs années, les professionnels du jeu vidéo, comme Reginald Fils-Aime de Nintendo, répètent que le marché du jeu vidéo est imperméable à la crise. Cette année cependant, cette industrie d'une valeur de 22 milliards de dollars (15,5 milliards d'euros) qui a créé le jeu Grand Theft Auto IV pour les jeunes adultes, des jeux pédagogiques pour les enfants et les «Mario» pour les enfants et les grands enfants, a souffert.

Dans la mesure où les jeux vidéo offrent aux consommateurs des loisirs interactifs passionnants pour une cinquantaine d'euros - avec parfois jusqu'à 100 heures de divertissement, comme dans le jeu post-apocalyptique Fallout 3, c'est une industrie qui mérite de faire bonne figure face à la récession. Pourtant, selon Wanda Meloni, analyste pour la société d'études de marchés M2 Research, le secteur des jeux vidéo a licencié près de 12 % de son personnel depuis le mois de juillet (8.450 salariés). Et ce n'est peut-être que début.

En plus de la fermeture de 13 studios de développement de jeux, les éditeurs se serrent la ceinture. Paradoxalement, ils tentent désespérément de montrer qu'ils ne lésinent pas sur les moyens. Ils ont dépensé des millions dans des réceptions où ils ont invité des groupes de musique légendaires. Ils ont fait installer des stands sophistiquées et organisé des conférences de presse ayant des airs de cérémonie des Oscars au salon E3, le somptueux salon annuel du jeu vidéo de Los Angeles qui s'apparente davantage à une grosse foire remplie de bonimenteurs bruyants qu'à une rencontre d'affaires.

Pourtant, l'industrie du jeu vidéo risque de connaître quelques déboires avant de redémarrer. Ted Marzilli est le premier vice-président de BrandIndex, une société de sondage qui interroge 5.000 personnes tous les jours. Ses études montrent que la valeur des consoles vidéo aux yeux des adultes a considérablement baissé au cours du premier semestre 2009. «L'enseignement [de cette enquête] est qu'on doit tenir compte du pouvoir des parents en ce qui concerne l'achat des consoles de jeux. Les gens sont sévèrement touchés par la crise économique. Ils sont donc susceptibles de réduire leurs dépenses sur des choses qu'ils ne jugent pas indispensables. S'il faut choisir entre acheter des produits alimentaires ou acheter le tout dernier jeu vidéo (...), ils privilégieront le repas de la famille.»

C'est pourquoi les professionnels du jeu vidéo subissent une pression croissante qui les pousse à doter les consoles de nouvelles fonctionnalités, à inventer des nouveaux noms et faire baisser les prix. Avant la récession, durant ces deux dernières années, le salon E3 était moins fréquenté et était devenu sclérosé. Pourtant, dans un étrange désir de voir encore plus grand qu'en période de vache grasse, l'événement est énorme cette année. En fait, le secteur ne se porte pas si mal depuis la grande implosion du jeu vidéo en 1983, à l'époque où les Ataris (sous la direction de Steve Ross et Warner Bros.) ont vu leur qualité se dégrader considérablement et où il y avait trop de mauvais jeux sur le marché pour que les prix des jeux restent élevés.

Si le secteur du jeu vidéo n'implosera pas cette année, on peut toutefois faire une analogie entre 1983 et 2009. La Wii de Nintendo, novatrice au moment de sa mise sur le marché grâce à ses systèmes sans fil de détection des mouvements, a créé trop de quasi-répliques de jeux. Dans chaque sport Wii (notamment le bowling qui plaît même aux retraités), il y a une vingtaine de variantes sur le même thème. Les jeux de la Wii se ressemblent dangereusement, et c'est en ce sens que 2009 rappelle 1983 en termes de jeux mal faits. Le cours de l'action de Nintendo a chuté de plus de moitié, car les investisseurs pensent que la Wii ne sera pas capable de maintenir son chiffre d'affaires colossal aux prochaines vacances (la période où 75 % des jeux et des consoles sont vendues).

Au salon E3, le problème de la mauvaise conjoncture a été complètement éludé. De fait, lors de la conférence de presse de Microsoft qui s'est tenue le 1er juin, il était difficile d'avoir à l'esprit une quelconque crise du jeu vidéo alors que Paul McCartney et Ringo Starr montaient sur scène pour promouvoir le jeu musical The Beatles Rock Band. Après une ou deux minutes sur scène à vanter les mérites du produit, les deux chanteurs se sont retirés. Ensuite, Steven Spielberg a fait son apparition pour devenir gaga à propos de Natal, une caméra qui viendra s'adapter sur la Xbox 360 et qui permettra de jouer au foot ou de faire une course de voiture ou de moto grâce aux seuls mouvements de leur corps, sans manette aucune.

Plus tard dans la journée, l'éditeur de jeu vidéo Electronic Arts (ERTS), qui a récemment cédé sa position de leader à Activision Blizzard, s'est lancé dans une grande campagne de communication. Cette année, Electronic Arts pourrait prendre un sacré tampon à cause de sa franchise Madden NFL, pas uniquement parce que l'ancien coach à la fois balourd et affable s'est retiré de la télé. Le degré d'innovation que l'on peut introduire chaque année dans une franchise qui date de dix ans est limité. Et Will Wright, le plus grand et le plus connu des développeurs de jeu des Etats-Unis (qui a créé les séries Sims et Spore) a quitté la société au début de l'année.

Chaque année, les conférences de presse organisées par les «Trois grands» (Microsoft, Nintendo et Sony (SNE) donnent le ton. Pas seulement du salon, mais aussi du reste de l'année. Mais les 1er et 2 juin, tout le monde a occulté l'état de l'économie, évitant le mot crise comme si le fait de le prononcer susciterait une panique comme celle déclenchée par la grippe porcine que l'on a surmédiatisée. Nintendo, qui dépasse de loin ses concurrents, a présenté ses nouveaux jeux: Mario et la Légende de Zelda, ainsi qu'un complément pour la télécommande sans fil de la Wii visant à améliorer la précision du jeu. Même si rien de tout cela n'est vraiment révolutionnaire, Nintendo n'a pas besoin de cela: la société japonaise reste le leader suprême du marché des consoles et des jeux vidéo.

Sony, qui doit se contenter de la troisième position, a repoussé la date de sortie de Heavy Rain, une aventure à suspense made in France qui met en scène un tueur en série. Les images de ce jeu prévu pour la PS3 ressemblent véritablement à celles d'un film - c'est une première! Quant à l'intrigue, à en croire les publicités, elle serait digne d'un roman. La commercialisation de God of War III, ces séries d'aventure vaguement inspirées de la mythologie grecque, a également été reportée à 2010. La plus grosse erreur qu'ait commise Sony, c'est peut-être d'avoir sorti à l'automne dernier une nouvelle version de sa console portable PSP. La PSP Go ne nécessitera pas de disques. Elle servira principalement à télécharger des jeux du réseau PlayStation. L'idée est bonne, mais à un prix de 250 dollars aux Etats-Unis, elle est trop chère pour un pouvoir d'achat en berne.

Tous les ans, seuls quelques jeux conjuguent créativité et popularité. Il y a deux ans, c'était le cas de BioShock, avec son intrigue quasi littéraire inspirée des romans d'Ayn Rand. C'est peut-être le meilleur jeu qui ait existé. L'an dernier, on a découvert Fallout 3, dans lequel on explorait avec minutie et émerveillement un monde post-apocalyptique comme on admire Le Jardin des délices au musée du Prado à Madrid. Et puis, bien sûr, il y a eu Grand Theft Auto IV. Avec un budget de 100 millions de dollars ([environ 72 millions d'euros] selon la version en ligne du Times), il mêlait la satire, l'esprit de la chaîne Comedy Central et la dose de violence nécessaire dans 100 heures de jeu irrésistibles pour les accros aux jeux vidéo et séduisantes pour les amateurs de pop art.

Cette année, il n'y a peut-être pas de must absolu. Grand Theft Auto n'a pas de suite. BisoShock 2 est certes un bon jeu, mais il n'est pas aussi fascinant que le premier. C'est peut-être parce que Ken Levine, le développeur en chef, a refusé de participer à sa suite. The Beatles Rock Band pourrait s'écouler à plusieurs millions d'exemplaires, mais le pack complet à 250 dollars est trop onéreux par les temps qui courent. La plupart des gens opteront pour le jeu seul, sans les accessoires.

Les jeux grand public, comme ceux développés par PopCap Games (Bejeweled, Peggle et Plants vs. Zombies) se sont vendus par millions pour un marketing promotionnel relativement peu coûteux. Mais ils étaient absents du grand salon de cette année. Par ailleurs, les jeux indépendants destinés au réseau PlayStation et à Xbox Live Arcade montrent qu'il peut y avoir une offre très intéressante avec 100.000 dollars (72.000 euros) et une équipe de deux ou trois développeurs au lieu de plusieurs centaines. Les jeux les plus créatifs ont été présentés à l'IndieCade, un petit espace du centre d'exposition de Los Angeles réservé aux petits projets réalisés par un petit nombre de personnes et non pas par l'immense équipe nécessaire à la conception d'un jeu à grand succès. Enfin, le succès de l'iPhone d'Apple inquiète les cadres qui dirigent la branche Consoles portables (la DSi de Nintendo et la PSP de Sony). Ces craintes sont plutôt justifiées.

Dans le monde du jeu vidéo aussi l'espoir fait vivre. Billy Pidgeon, analyste expérimenté chez Game Changer Research, a le sentiment que le déclin du secteur du jeu vidéo est un phénomène éphémère dû à un vide passager qui sera vite comblé par des jeux qui se vendront en masse. «D'ici à l'automne, tout devrait rentrer dans l'ordre », prévoit l'analyste. «Modern Warfare 2» (un jeu de tir subjectif à la qualité graphique extraordinaire) sera énorme malgré le fait que les jeux qui ne sont pas des blockbusters souffriront. Beatles Rock Band sera énorme, même si le prix de la mise sous licence des chansons limitera les bénéfices.»

Durant ces quelques jours à Los Angeles, les fabricants de jeux vidéo n'ont pas évoqué la grande récession qui frappe le monde entier. On a l'impression qu'ils sont profondément plongés dans un fantasme virtuel qu'ils ont eux-mêmes conçus. Un fantasme qui les fait apparaître comme des grands héros, des maîtres de l'univers. Dans ce monde-là, ils ont dégainé leur sabre et vaincu leurs ennemis. Alors, nul besoin de parler des problèmes économiques.

Harold Goldberg

Traduit de l'anglais par Jean-Clément Nau

Image de une: Au salon E3. Mario Anzuoni / Reuters

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