Monde

Israël, terre perdue pour la gauche

Jacques Benillouche, mis à jour le 22.10.2012 à 9 h 29

Les travaillistes ont été les pères fondateurs d'Israël. Aujourd'hui, ils sont inexistants face à l'omniprésent Benjamin Netanyahou.

Shimon Peres, le 17 mai 2009. L'ancien leader de la gauche est passé à Kadima. REUTERS/Ali Jarekji

Shimon Peres, le 17 mai 2009. L'ancien leader de la gauche est passé à Kadima. REUTERS/Ali Jarekji

En provoquant des législatives anticipées (qui devraient se tenir le 22 janvier 2013), Benjamin Netanyahou a décidé de prendre le risque de précipiter les évènements à un moment propice pour lui car les sondages lui assurent une réélection confortable à la tête d’une droite installée durablement en Israël. Dans ce contexte, l’inexistence d’une opposition de gauche étonne, sinon inquiète.

Car les travaillistes ont été les pères fondateurs de l’Etat d’Israël. Ils ont régné sans partage, sous différentes appellations, de 1930, avant la création de l’État en 1948, jusqu’en 1977.

Israël a été nourri au marxisme véhiculé depuis les pays de l’Est par les jeunes révolutionnaires juifs qui, au début du siècle dernier, ont choisi le sionisme pour échapper à l’antisémitisme tsariste ou soviétique. Ils étaient arrivés avec des théories qu’ils ont décidé de tester en réel dans un pays neuf et ouvert à toutes les expériences. Ils ont donné une signification concrète à des dogmes qui relevaient du rêve révolutionnaire en institutionnalisant le communisme au sein du kibboutz alors que les Soviétiques peinaient à l’appliquer chez eux.

Dans un pays qui manquait de tout, le syndicat unique Histadrout devenait alors le plus grand employeur de l’Etat avec des entreprises de construction, des services de santé, des compagnies industrielles et des groupes alimentaires. Mais à l’image de ce qui se faisait en URSS, il fallait avoir la carte du parti majoritaire pour travailler dans ses groupes.

Mais si les dirigeants juifs historiques ont réussi la construction d’un pays bâti de toutes pièces à partir de rêves, ils ont pêché en mettant à l’écart tout un pan de la population défavorisée, dans une sorte de ségrégation anti-séfarade.

La moitié de la population, à quelques unités près, était écartée des centres de décision dévolus aux ashkénazes grâce à un système politique sclérosé de listes électorales constituées au sommet à la manière bolchévique.

Mai 1977, le début du déclin

En 1977, un homme comprend le malaise des orientaux et l’exploite à son profit. En faisant venir à lui ces défavorisés, exclus des arcanes du pouvoir, en leur proposant des postes auxquels ils n’avaient jamais espéré, Menahem Begin, leader de la droite nationaliste, gagne les élections de mai 1977, et balaie d’un coup trente années de gouvernement socialiste. De cette période date le déclin des travaillistes.

Les orientaux ont vite compris qu’ils pouvaient voler de leurs propres ailes en se tournant vers la religion. Ils créèrent en 1984 le parti orthodoxe Shass qui les enferma dans l’obscurantisme et le dogmatisme mais qui donna une nouvelle chance aux travaillistes en réduisant la majorité du Likoud.

Le charismatique Yitzhak Rabin, chef d’état-major héros de la guerre des Six-Jours, membre du Parti travailliste depuis 1973 et Premier ministre entre 1974 et 1977, revient ainsi en force en 1992 pour marquer durablement l’histoire d’Israël.

Le chef du gouvernement choisit alors la voie de la paix en décidant de parler à ses ennemis. Les accords d'Oslo (1993) créent l'Autorité palestinienne et cèdent pour la première fois un contrôle partiel de certaines zones de la bande de Gaza et de la Cisjordanie aux Palestiniens. Dans la foulée, Yasser Arafat renonce officiellement au recours à la violence et reconnaît Israël.

Le Parti travailliste connaît alors la parenthèse d’un nouvel âge d’or. Mais au lendemain de l’assassinat de Rabin et de la seconde Intifada, les problèmes sécuritaires reprennent le dessus et éloignent peu à peu des arcanes du pouvoir des travaillistes jugés peu efficaces pour combattre l’activisme palestinien.

On entre alors dans une ère de domination de la droite avec un Ariel Sharon conquérant qui, en intégrant certaines de ses nouvelles têtes jeunes et dynamiques, pousse un peu plus le Parti travailliste vers le déclin irréversible.

D’autres se décidèrent alors à quitter définitivement la vie politique pour rejoindre le monde des affaires où les règles étaient plus souples et la réussite uniquement conditionnée par l’efficacité. Ofir Pinès avait fait son diagnostic:

«Je quitte aujourd'hui mes fonctions à la Knesset car il n'y a pas de parti que je pourrais représenter et à qui je pourrais servir de porte-parole. Il n'y a pas de groupe parlementaire auquel je pourrais appartenir et il n'y a pas de leader.»

Le député Daniel Bensimon, ancien journaliste à Haaretz, avait alors déclaré que «le départ d'Ofir Pinès est le signe que le parti travailliste est arrivé au département des soins intensifs, et qu'il fallait maintenant que quelqu'un vienne en urgence lui prodiguer le remède nécessaire à son rétablissement. Il faudrait une refondation totale du parti afin qu'il puisse encore attirer des électeurs».

L'échec du processus de paix

Le départ de Yossi Beilin sonna le glas d’une éventuelle remontée des travaillistes. Cet homme de gauche avait été associé au pouvoir du temps où les socialistes conduisaient la politique d’Israël. Son nom restera associé aux accords d’Oslo de 1993, aux pourparlers de Taba en 2001, à l’initiative de paix de Genève conjointe avec certains dirigeants palestiniens et au processus de paix israélo-palestinien en général.

Ces figures historiques représentaient pour l’occident des symboles du camp de la paix, aujourd’hui inaudible, tandis que le moral des troupes restait en berne. Alors les militants, découragés par l’inconséquence de leurs dirigeants, ont fini par s’orienter ailleurs, d’autant plus que les luttes personnelles avaient remplacé le débat d’idées pour amener le Parti travailliste à sa désintégration lente.

A partir de 2001, la déroute systématique du Parti travailliste aux élections l’a marginalisé pour le transformer en parti d’appoint dans des coalitions de droite (avec Ariel Sharon) puis du centre (avec Ehud Olmert).

La création de Kadima au centre, intégrant des personnalités marquantes ou historiques comme Shimon Pérès lui a donné le coup de grâce. Au lieu d’analyser les vraies raisons de leur déclin, les travaillistes attribuent leur défaite à une dérive centriste, sinon droitière, de l’électorat israélien.

Pourtant le parti ne manque pas de talents, mais les ambitions restent étouffées et vivent dans le souvenir des victoires passées tandis qu’aucun leader charismatique n’arrive à faire vibrer la masse disciplinée de ceux qui, naguère, ont mené Rabin à la victoire.

Le manque de leader

En l’absence de stratégie de reconquête, un boulevard s’ouvre à la droite qui peut continuer à occuper le terrain dans l’atonie complète de l’opposition.

Le déclin de la gauche explique l’érosion en Israël du camp de la paix à la Knesset. Les travaillistes avaient soutenu les processus de paix et le souffle d’optimisme, auprès d’une population qui espérait une fin rapide des hostilités, est retombée quand les Palestiniens rejetèrent quelques années plus tard une proposition de Barak de céder 93% de la Cisjordanie.

Ceux qui avaient cru à la paix ont été désabusés et furent convaincus que les Palestiniens n’avaient pas de volonté de cosigner un accord même imparfait. Alors, des bataillons d’électeurs de gauche ont paradoxalement rejoint en masse le camp nationaliste, le seul selon eux à garantir la sécurité si la guerre devait perdurer.

Les conséquences négatives pour le processus de paix moribond se font sentir et le déclin des travaillistes risque de sonner le glas d'un accord de paix. Cette inexistence politique des travaillistes permet à Benjamin Netanyahou de camper sur une position d’attente sachant que le pouvoir ne risque pas de lui échapper. Il n’a pas besoin de faire de propositions aux Palestiniens et encore moins d’expliquer la politique qu’il compte suivre au Proche-Orient.

Ces élections anticipées se joueront sur les thèmes de la politique sécuritaire et du programme nucléaire iranien. Benjamin Netanyahou sait que ses adversaires pourront difficilement l’atteindre sur un terrain qu’il domine et qui trouve un large consensus auprès des électeurs inquiets de la situation du pays.

Dans cet esprit, le Parti travailliste est handicapé car il ne dispose en son sein d’aucun officier général ayant occupé un poste à l’état-major, qui pourrait accréditer sa compétence sécuritaire.

Les Israéliens tiennent à être assurés que l’avenir du pays est entre les mains d’experts militaires qui sauront gérer une guerre avec le Hezbollah, le Hamas ou l’Iran. Bien qu’une grande frange d’Israéliens soit fortement excédée par les mesures économiques qui vont abaisser leur pouvoir d’achat de manière drastique, le Parti travailliste restera une force modeste car il n’est pas crédible militairement.

Mais Benjamin Netanyahou prendrait des risques en plaçant sa campagne sur le seul problème du nucléaire, car tout acte imprévisible provoqué par l’Iran ou le Hezbollah pourrait remettre en cause l’assurance du Premier ministre et engendrer des doutes sur ses capacités à surmonter tous les obstacles sécuritaires. En revanche, le Parti travailliste est sur la voie d’une nouvelle cure d’opposition dans l’attente du leader qui fera vibrer les militants.

Jacques Benillouche

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Journaliste
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