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Casser le twittermomètre pour faire tomber la fièvre?

Hugues Serraf, mis à jour le 20.10.2012 à 14 h 02

L’expression du racisme et de l’antisémitisme sur Twitter est la mesure du problème, pas le problème lui-même. Et le succès des censeurs dans l'affaire #UnBonJuif, d’ailleurs illusoire, tient surtout du bris de thermomètre.

Dick Costolo, le patron de Twitter, lors d'une confrérence à Cannes -- Eric Gaillard / Reuters

Dick Costolo, le patron de Twitter, lors d'une confrérence à Cannes -- Eric Gaillard / Reuters

Les géants américains du Web doivent avoir un peu de mal avec les Français, qui semblent leur demander de bidouiller ceci ou cela un matin sur deux. Entre un Google sommé d’intervenir sur ses suggestions de recherches à caractère raciste ―qui ne sont jamais que le révélateur de névroses propres à l’Hexagone―, un Facebook qui se voit accusé (à tort) de transformer la vie intime de ses utilisateurs gaulois en Loft Story et un Twitter que l’on soupçonne de faire le lit de l’antisémitisme, la Gaule va finir par passer pour légèrement casse-pied.

D’un autre côté, si la poignée d’éditeurs de presse luddites qui n’ont pas encore compris que les moteurs du Web sont des apporteurs de trafic l’emportent, ces vilaines multinationales seront bientôt soumises à la gabelle exceptionnelle de75% et feront carrément l’impasse sur une planète France pas si indispensable à leur bonheur…

Non pas qu’il soit légitime, pour un mastodonte off-shore, de s’affranchir de nos lois et de nos règles lorsqu’elles sont légitimes, loin s’en faut, mais le provincialisme intellectuel avec lequel nous cherchons à les contraindre devient de plus en plus grotesque.

La dernière affaire en date, justement, est bien la preuve de ce décalage entre deux réalités: la nôtre et celle des autres. Sur Twitter, où l’on s’exprime à coups d’aphorismes de 140 signes plus ou moins bien tournés et de «hashtags» thématiques, un gang de décérébrés s’est amusé à enfiler les perles antisémites plusieurs jours durant, au grand dam des gardiens de la morale et du bon goût.

Couper le sifflet des racistes pour les faire disparaitre ?

Convaincue, à l’instar des promoteurs de la loi Gayssot, que c’est en coupant le sifflet des racistes et des bas de plafond que l’on finira par les faire disparaitre pour de bon, l’UEJF (Union des étudiants juifs de France) a commencé par exiger de Twitter France qu’il fasse un sort immédiat aux affreux, avant de s’apercevoir qu’il n’existait même pas de Twitter France. Mais bon, là où il y a du Web, il y a aussi du téléphone et nos jeunes amis sont tout de même parvenus à mettre la main sur le 06 du boss californien du réseau social, lequel à commencé par les renvoyer à leurs chères études, ce qui est bien le moins pour une association d’étudiants.

Pour Twitter, en effet, qui opère depuis le pays du Premier amendement ―lequel dispose que ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule et que c’est même le fondement de la démocratie―, seule une injonction venue d’une autorité policière vaut que l’on musèle la liberté d’expression (et encore pas toujours).

Pour autant, et parce que tout va très vite sur le Web, il semble désormais que l'évocation d'une plainte se soit montrée efficace et que les miltoniens de l’Ouest ont été gagnés par les arguments des censeurs de l’Est. «Lorsque nous avons menacé d’un référé, explique Jonathan Hayoun, président de l’UEJF, ils ont modifié leur approche et ont accepté d’éliminer les tweets racistes et antisémites que nous leur signalerions».

―Ah bon, mais pourquoi ce revirement, qui n'est pas dans leurs habitudes?

―On ne sait pas. Ils ne l'ont pas précisé. Mais en tout cas, ils acceptent même de continuer à le faire au-delà de cette affaire et en fonction des signalements qui leur parviendront, de chez nous ou d'autres organisations. De toute manière nous pensons que Twitter, qui n’a même pas de représentation en France, devrait avoir un service juridique et un service de modération en français qui puisse contrôler ce genre de chose en permanence…

―Mais il y a des centaines de langues dans le monde en dehors du français: comment une telle chose est-elle possible au plan pratique, puisque ce site est accessible via le Web de partout? Il leur faudrait le même type de service pour le monde entier, contrôler l’émission de millions de tweets a priori et statuer sur leur pertinence sans tomber dans une censure injustifiée…

―Nous ne nous posons pas la question au plan pratique. Nous considérons juste qu’en France, il y a des problèmes de racisme et d’antisémitisme contre lesquels nous luttons et dont Twitter ne doit pas être le vecteur. D’ailleurs, ils ne veulent toujours pas divulguer les adresses IP des émetteurs de tweets racistes à la police et nous continuons de l'exiger puisque ces gens-là ne doivent pas avoir un sentiment d’impunité, voire provoquer des passages à l’acte.

Twitter finira peut-être par s'organiser pour satisfaire ces censeurs bien intentionnés en éliminant à la volée les tweets qui lui seront signalés, écornant au passage les  principes du «free speech», et sans doute les associations de lutte contre le racisme et l'antisémitisme y verront-elles une victoire. La bêtise et la haine, dont les ressorts n'ont pas grand-chose à voir avec les réseaux sociaux, continueront pourtant d'exister, sous le manteau ou publiquement sur un serveur russe, et on peine à voir ce que notre société y aura vraiment gagné. Pas ce qu’elle aura perdu, en revanche…

Hugues Serraf

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