Culture

La disparition d'Oscar Niemeyer, architecte du béton et du siècle brésilien

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 06.12.2012 à 10 h 06

«Etre centenaire, c'est la merde!» L'architecte brésilien aux 600 réalisations, père de la ville de Brasilia et du siège du PCF place du Colonel-Fabien à Paris, s'est éteint mercredi 5 décembre à près de 105 ans.

Le musée d'art contemporain de Rio, en 2001, construit par Niemeyer. REUTERS/Sergio Morales.

Le musée d'art contemporain de Rio, en 2001, construit par Niemeyer. REUTERS/Sergio Morales.

En fauteuil roulant, aidé de sa bienveillante Lucia —épousée à l'âge de 98 ans— et furieux d'être désormais privé de ses cigarillos favoris, il supervisait encore en 2011 la rénovation du «Sambadrome» de Rio, qu'il avait édifié trente ans auparavant. Disparu mercredi 5 décembre, Niemeyer laisse derrière lui, à l'issue d'une carrière longue de 70 ans, un colossal corpus d'ouvrages d'architecture indissociable du Brésil, où il est né le 15 décembre 1907.

C'est en 1930 qu'Oscar Niemeyer entreprend de se former à l'architecture, auprès de l’École Nationale des Beaux-arts de Rio de Janeiro. Pour le Brésil, 1930 est une année charnière, marquée par la révolution et qui clôt le chapitre de la «Vieille République». Niemeyer apprend les dogmes de l'architecture moderniste, étudie l'œuvre des architectes et urbanistes du Bauhaus, de Frank Lloyd Wright, de Le Corbusier.

Autant de philosophies, de concepts et de réalisations qu'il admire, tout en les jugeant éloignées de la réalité sociale du Brésil. Niemeyer complète son éducation en observant son pays, les reliefs et la force de sa nature.

A l'issue de sa formation, son entrée au sein de l'agence de l'architecte Lucio Costa en 1932 sera déterminante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1957, Costa est chargé de réaliser le plan d'urbanisme de la nouvelle capitale administrative du Brésil, Brasilia. Niemeyer en édifiera les bâtiments publics majeurs, et sera considéré comme le «père» de la cité futuriste, décrétée Patrimoine mondial de l'humanité en 1987 par l'Unesco.

La cathédrale de Brasilia, en 2007. REUTERS/Jamil Bittar

En forme d'avion aux ailes incurvées, Brasilia est ordonnée par deux axes perpendiculaires, selon le plan imaginé par Lucio Costa. Niemeyer en réalise la cathédrale, qui peut accueillir 4.000 personnes, le Congrès national (Chambre des députés et Sénat), le ministère des Affaires étrangères, le Tribunal suprême et le Palais de la présidence, encadrant la Place des Trois Pouvoirs.

Au béton armé, sa matière de prédilection, Niemeyer imprime des courbes féminines —une autre de ses passions. La ville «rationnelle», d'une superficie de 5,8 km carrés, se dote d'un métro et de bus, de centres commerciaux, ajoute aux quartiers résidentiels des espaces verts et un lac artificiel.

Brasilia, réponse du Président Juscelino Kubitschek à la guerre que se livraient alors les deux principales villes du pays, Rio et Sao Paulo, fut inaugurée en avril 1960. Construite en 1.000 jours par des milliers d'ouvriers travaillant nuit et jour, ce cas inédit de ville moderne «planifiée et construite d'une traite, faite en courant», s'avère une déception cruelle pour Niemeyer: le peuple brésilien ne sort pas gagnant du projet.

Oscar Niemeyer en 2003, à Rio. REUTERS/Sergio Moraes

Conçue pour abriter 600.000 personnes, Brasilia ne fait pas grand cas des classes défavorisées, pourtant nombreuses dans le contexte économique fragile du pays. La campagne de modernisation rapide menée par Kubitschek, élu en 1956 sur la promesse d'apporter «50 ans de progrès en 5 ans», a affaibli le Brésil, contrait de dévaluer sa monnaie.

«Une ville du futur, confiait Oscar Niemeyer, serait une société horizontale où chaque individu serait égal à l'autre, où l'homme ne se préoccuperait pas des honneurs, où les gens seraient plus simples, plus compréhensifs, plus humbles, sachant réellement qu'ils sont insignifiants. C'est quelque chose qui s'est passé en Union soviétique. Je ne pense pas que ce soit terminé, rien n'est fini. Là où il y a des misérables, il y a des communistes pas loin.»

Croquis du Congrès national. Fondation Niemeyer.

Né à Rio en 1907, avec pour grand-père un ministre de la Cour suprême du Brésil, Oscar Ribeiro de Almeida Niemeyer Soares Filho n'appartient pas à «ce monde des pauvres qui constitue la plus grande part de mes frères brésiliens». L'architecte, qui adhère en 1945 au Parti communiste, déplore avoir uniquement travaillé pour «les riches», pour l'Etat, et non pour le peuple brésilien.

Le coup d'Etat de 1964 marque le début de la dictature militaire au Brésil. Niemeyer, qui travaille sur un projet en Europe, s'installe en France.

«Malraux a obtenu de de Gaulle un décret pour que je puisse travailler en France et j’ai trouvé plus raisonnable de prolonger mon séjour à Paris. Quand je suis rentré au Brésil, on ne m’avait pas oublié. Le climat politique était plus calme, mais cela n’a pas empêché que je sois emmené dans les locaux de la police politique à peine débarqué à Rio», se souvenait-il dans une interview accordée en 2007 à L'Humanité (journal dont Niemeyer avait construit le siège en 1989).

Intérieur du siège du PCF à Paris. Fondation Oscar Niemeyer.

Un séjour qu'il met à profit en dessinant les plans du siège du Parti Communiste français en 1965 (la construction s'achèvera en 1980), place du Colonel-Fabien à Paris. La France accueillera plus tard d'autres réalisations de Niemeyer, comme la Maison de la Culture au Havre (1982).

Bâtiments publics ou privés se succèdent (il signe en 1968 le siège des éditions Mondadori dans la banlieue de Milan), en Europe comme aux Etats-Unis, à New York, où il œuvre dès 1952 aux côté de Le Corbusier et quelques autres pour ériger le siège des Nations Unies.

A l'âge de 102 ans, il réussissait encore récemment un pari démesuré: la «cité administrative Tancredo Neves» (le nom de son grand-père), inaugurée en 2010. Etalée sur 804.000 m2, la cité, rattachée à la ville de Belo Horizonte, comprend le Palais Tiradentes (siège du gouvernement de l'Etat fédéré de Mina Gerais), sacré le plus grand édifice en béton armé suspendu au monde. Long de 147 mètres, retenu par 1.080 câbles d'acier, il témoigne du vœu de monumentalité de Niemeyer («Le meilleur travail pour l'architecte, c'est le monumental, c'est de laisser un espace pour l'imagination. La monumentalité a toujours montré l'évolution de l'architecture. C'est ce que le peuple aime.»)

Liberdade e da Democracia Tancredo Neves. Fondation Niemeyer.

Ultime pied de nez de Niemeyer, cette «ville dans la ville» détrône Brasilia dans la liste des réalisations de l'architecte: Belo Horizonte compte plus de bâtiments signés Niemeyer que la capitale.

Elodie Palasse-Leroux

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte