Culture

«Skyfall»: James Bond n'est pas encore bon pour la retraite

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 11 h 03

[50 ANS DE BOND, 004/007] Conscient du risque d’usure, le 23e épisode officiel de la série en fait de manière plutôt inventive son carburant. Le meilleur Bond depuis dix ans.

Daniel Craig dans «Skyfall» (United Artists Corporation/Columbia Pictures Industries)

Daniel Craig dans «Skyfall» (United Artists Corporation/Columbia Pictures Industries)

Cinquante ans, c’est largement l’âge de la retraite pour un agent du service action. Les entrepreneurs de la franchise 007 ont beau capitaliser au maximum sur l’effet anniversaire, ils sont bien conscients du poids des ans et du risque de répétition.

A vrai dire, la longévité du personnage au cinéma est déjà un exploit sans équivalent, surtout si on considère que, à la différence des éternels retours des Batman et Spiderman, il ne s’agit pas de «réinventer» (hum) le personnage et de rejouer différemment des situations déjà racontées, mais à chaque fois d’une nouvelle aventure. C’est vrai même avec les trois reprises du même titre, Casino Royale, depuis l’ancêtre télévisuel qui adaptait le premier volume de Ian Fleming à la télé américaine en 1954 (Bond y devenait, horresco referens, un agent de la CIA, mais nul autre que le grand Peter Lorre incarnait le premier de tous les méchants bondiens, le Chiffre n°1 donc), avant la joyeuse sarabande pilotée par John Huston en 1967 et le navrant pataquès qui voyait l’apparition de Daniel Craig dans le tuxedo mythique en 2006.

Gros câble psychanalytique

L’intérêt de la 23e apparition cinématographique dite «officielle» —c’est-à-dire sous la houlette de la famille régnante depuis le début sur la Bond Trademark, les Broccoli, chez qui jamais au grand jamais on ne dit «jamais plus jamais»— est d’être parfaitement consciente de ce risque d’usure, et d’en faire de manière plutôt inventive le carburant de ce Skyfall, qui se retrouve du coup être le meilleur James Bond depuis dix ans.

Les auteurs du scénario se sont manifestement beaucoup creusés pour trouver un assemblage de péripéties permettant de jouer en même temps sur deux claviers, celui du changement d’époque et celui du retour aux fondamentaux. Ils s’en tirent plutôt bien, accrochant le destin de leurs trois personnages principaux, Bond, le méchant joué par Javier Bardem et M, à un énorme câble psychanalytique à deux sterlings, qui remplit parfaitement son office.

Ça démarre plutôt mal, avec les deux coups traditionnels de tous les films de la série frappés plutôt faiblement. Le pré-générique, banale poursuite dans les rues d’Istanbul et bagarre sur le toit d’un train lancé pleine vitesse, de la bibine, ne peut en rien rivaliser avec les morceaux de bravoure servis en amuse-bouche depuis 50 ans. Et le kitsch hideux et fourre-tout du générique relève du grand guignol de sous-préfecture plombé par la sérénade navrante de la dernière pop potiche à la mode, Adele.

Ce n’est pas voulu, bien sûr, mais ça colle avec la mécanique d’ensemble, qui consiste à partir du plus bas, pour aller non pas vers de nouveaux sommets bondiens (fans enamourés, abandonnez tout espoir), mais ailleurs.

Des gadgets? Oui, mais non

Ailleurs, en l’occurrence, c'est là où mène la machinerie psy, animée par deux ressorts, l’amour-haine pour la mère et l’angoisse de vieillir. Pas vraiment excitant? Tout est affaire de manière.

Par exemple en déjouant les attentes du public, pour les faire revenir ensuite, avec comme principal préposé un jeune Q aux faux airs de Mark Zuckerberg, et un habile trafic du côté de pas de gadgets cette fois, mais si quand même, mais aussi les anciens, mais bon on fait tout cramer. Et un bon sens du tempo, qui permet à une réplique telle que «Ca s’appelle une radio» de rivaliser avec la scène où Indiana Jones abattait simplement d’un coup de flingue un adversaire prêt à une bataille homérique.

On le sait depuis longtemps, ce n’est pas du cinéma, plutôt quelque chose qui s’apparente, dans les meilleurs des cas, à de la haute couture. Une affaire de griffe, de tombé, de symboles, d’accessoires et de ligne générale: rien de simple.

Le martini le plus éventé y retrouve un goût nouveau. Le blanc de la barbe naissante de Bond est un trait d’originalité déstabilisant, le numéro ultra-cabot de Bardem renoue avec les meilleurs rôles du genre, l’embardée vers le castel des origines du cher James apporte une touche inédite –même si ça fait bizarre de retrouver la même image au cul des bus parisiens, sur une pub de whisky.

On pourrait même y ajouter la manière de surligner un des effets de signature de la série, son inépuisable misogynie, ici décuplée avec une désinvolture politiquement pas du tout correcte. Mais pas forcément plus antipathique que les habituelles exhibitions de jeunes chairs sous prétexte de donner un «beau rôle» aux accortes dames. Faire de Judi Dench la seule véritable héroïne du film est à tout prendre plus gonflé, et moins malhonnête.

Craig et Mendes se sont trouvés

Essentiellement fondé sur une intrigue d’où tout grand enjeu planétaire à disparu, et dépourvu des méga-explosions et autres pétarades apocalyptiques qui sont désormais le tout-venant d’une trentaine de blockbusters chaque année, Skyfall réussit à maintenir une tension qui doit beaucoup à sa construction narrative, qui a aussi l’habileté de «faire le ménage» de pas mal de pesanteurs accumulées dans les précédents épisodes, préparant la voie aux prochains 007. Devant des spectateurs inévitablement devenu témoins des aventures de la série elle-même autant que de son héros, cela fait évidemment partie du show, et les fabricants de cet épisode là l’ont bien compris.

La bonne tenue du film est aussi due, mais oui, à son acteur principal. Visiblement, Daniel Craig et Sam Mendes se sont trouvés, le réalisateur capte sur le visage et dans le jeu de l’acteur des nuances d’enfance, des fragilités devant le vieillissement, un léger ennui devant les routines de son personnage, de l’incompréhension devant ce que font les autres qui changent considérablement des deux premières prestations. Et à défaut de grande pyrotechnie, le film recèle une scène magnifique dans un immeuble de verre à Shanghai uniquement éclairé par le glissement fantomatique de publicités lumineuses, qui solde avantageusement le déficit de l’incipit.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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