Culture

James Bond et les femmes: les lois de l’attraction

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 26.10.2012 à 13 h 42

[50 ANS DE BOND, 005/007] Bond est-il l’abject rejeton du patriarcat finissant, ou un petit être sensible confronté à des femmes indépendantes et au moins aussi jouisseuses que lui? Chercheurs et critiques sont nombreux à avoir tenté de percer les secrets de l’espion qui aimait les femmes.

Sophie Marceau et Pierce Brosnan dans «Le Monde ne suffit pas».

Sophie Marceau et Pierce Brosnan dans «Le Monde ne suffit pas».

«Nobody does is better […] Baby you’re the best.»

Extraite de la B.O. de L’Espion qui m’aimait, cette chanson de Carly Simon en dit long sur la réputation d’étalon qui colle à James Bond et lui vaut régulièrement les sarcasmes de Miss Moneypenny et les mises en garde de «M», tout en suscitant le désir irrépressible de la moitié féminine de l’humanité, à de (très) rares exceptions près. Ainsi que la curiosité des chercheurs.

Le James Bond code: quand Eco se penchait sur 007

Dans le champ de ce qu’on pourrait appeler les James Bond studies, Umberto Eco va livrer en 1966 un article pionnier. La mode est alors au structuralisme, à l’analyse narrative des productions culturelles de masse. Eco se penche, dans l’article «James Bond: une combinatoire narrative» [1], sur les procédés narratifs des romans de Ian Fleming, le père de 007.

La Bond Girl joue un rôle central dans le récit. Eco rappelle alors que la plupart des Bond girls font, lors de leur première apparition, partie de l’entourage du méchant, qui les retient en otage, les terrorise, les met sous pression et, d’une manière ou d’une autre, les domine.

C’est dans la rencontre avec Bond qu’elles vont se libérer du joug du méchant, une libération qui passe nécessairement par la chambre d’hôtel de James…

«Le schéma qui est commun à toutes les femmes de Fleming est le suivant», écrit Eco:

  1. «La jeune fille est belle et bonne;
  2. Elle a été rendue frigide et malheureuse par de dures épreuves subies pendant l’adolescence;
  3. Cela l’a préparée à servir le Méchant;
  4. Par sa rencontre avec Bond, elle réalise sa propre plénitude humaine
  5. Bond la possède mais finit par la perdre.»

Une relation de «purificateur-purifiée» unit Bond à sa partenaire, préalablement confrontée à une aliénation aux dimensions multiples (elle est prisonnière, sexuellement coincée ou inexpérimentée, traumatisée par son passé, etc.). Là où le méchant est «monstrueux et impuissant», Bond «représente indubitablement Beauté et Virilité».

Le versant pervers de la Bond girl est incarné par sa relation au méchant de Fleming, «habituellement de sang mêlé et (dont les) origines sont complexes et obscures. Il est asexué ou homosexuel; en tout cas il n’est pas sexuellement normal».

La trame est donc immuable et les jeux déjà faits:

«Bond rencontre une femme dominée par le méchant et la libère de son passé en établissant avec elle un rapport érotique…»

Si l’analyse est tellement systématique, c’est que l’idée en vogue à l’époque est de repérer des unités immuables qui constituent les briques de la narration. Des combinaisons, des oppositions, des enchaînements qui forment la structure du récit. Eco tente de formaliser une sorte de grammaire simplifiée de James Bond, de code narratif de 007, qu’il résume ainsi dans son article:

Extrait de «James Bond: une combinatoire narrative»

Une fois le code décrypté, on peut jouer à l’infini à identifier quelle combinaison se cache derrière tel épisode de James Bond. Dr. No sera une structure en ABCDEFGHI, Goldfinger en BCDEACDFGDHEHI, etc.

A force de faire des concours de taille avec le méchant, Bond tombe parfois sur plus fort que lui... Ici, le méchant Goldfinger est ravi de tester son nouveau super rayon laser sur l'entrejambe de James.

L’analyse du récit de Bond par Eco ne manque pas d’intérêt, mais elle est datée, en particulier parce qu’elle a instillé l’idée que le rapport Bond Girl – James Bond n’est que passivité d’une part et domination de l’autre.

007, agent secret au service de l’ordre patriarcal?

Dans Bond and Beyond: The Political Career of a Popular Hero, les chercheurs en cultural studies Tony Bennett and Janet Woollacott, marqués par cette première étude d’Umberto Eco et la «frigidité» supposée des partenaires de Bond, écrivent:

«L’un des mystères qu’a soulevé la sexualité déviante des James Bond girls, c’est de savoir si Bond arrivera à relever le challenge pour les réajuster sexuellement et, de ce fait, les réaligner dans l’ordre patriarcal. La plupart du temps, bien sûr, il y parvient. […] Et répondant ainsi au challenge soulevé par la fille, la remettant en place derrière lui (littéralement et métaphoriquement), Bond fonctionne comme un agent au service de l’ordre patriarcal.»

La messe est dite! Bond n’est qu’un sale mâle blanc anglo-saxon au service du patriarcat… Un vieux macho sur le retour, que sa supérieure hiérarchique, une femme depuis GoldenEye, traite sans ménagement de «dinosaure misogyne et sexiste, [...] relique de la Guerre froide».

Scott Murray, dans un article publié en 2009 dans Senses of Cinema, assure pourtant que ces analyses post-Eco ne résistent pas à l’observation attentive de l’œuvre, à l’issue d’un minutieux décompte des situations-types qui impliquent Bond et une femme.

Et pour ça, il suffit de faire de la comptabilité. Facile puisqu’avec Bond, la sexualité est une affaire de grands nombres. Sur douze James Bond girls étudiées à l’intérieur d’un corpus de dix ouvrages de Fleming, sept d’entre elles font indubitablement le premier geste de séduction vers Bond. «Solitaire Latrelle, Tiffany Case, Tatiana Romanova, Honeychile Rider, Pussy Galore, Tracy di Vicenzo and Kissy Suzuki», détaille Scott Murray.

Daniela Bianchi, alias «Tatiana», dans Bons baisers de Russie. Faut-il vraiment commenter la photo?

Deux seulement sont séduites clairement par Bond et, dans les trois cas restants, il s’agit d’une séduction mutuelle, pour laquelle il est difficile de décider qui a mené le jeu et qui l’a suivi. «Ce n’est pas ce qu’Eco et d’autres auraient pensé», souligne l’auteur, pour qui l’enjeu est de montrer que la passivité et la domination sont étrangères à nombre des partenaires de Bond.

Mais Murray, qui s’est également tapé dans un autre tableau les 24 films (productions officielles et non-officielles incluses), va plus loin. Bond a des relations sexuelles avec un total de 60 femmes. Et parmi elles, seulement 11 sont séduites directement par lui. Et le double le séduisent directement: alors, conclut l’auteur, pourquoi les universitaires qui se sont penchés sur la Bond girl partagent avec M et tout le bureau du MI6 l’idée que Bond est un chaud lapin?

007 échoue à «repositionner sexuellement et idéologiquement» les femmes

Dans le sillage d’Umberto Eco, Bennett et Woollacott ont écrit que la James Bond Girl était «repositionnée sexuellement et idéologiquement» lors de sa rencontre avec l’espion. C’est-à-dire qu’elle se conformerait dès lors à une sexualité plus mainstream, tout en effectuant un revirement idéologique du côté du Monde libre.

Là encore, faux, pour deux raisons:

1. Hormis les quelques cas avérés de psychopathie et de déviance sexuelle manifestes —May Day dans Dangereusement vôtre, Xenia dans GoldenEye, sept au total selon l’auteur—, sur 59 apparitions féminines dans les films, les personnages féminins sont majoritairement à l’aise avec la chose, et plus vanilla sex que pratiques SM.

Grace Jones interprète la méchante May Day dans Dangereusement votre: l'une des Bond Girls les plus perverses

2. Quant aux nombreuses méchantes que Bond se tape, à moitié pour obtenir des infos, à moitié comme bonus de la mission, il est très rare qu’il «retourne» idéologiquement l’une d’elle… En dépit de rapports sexuels agréables avec Bond, Elektra le torture sans ménagement dans Le Monde ne suffit pas, fait remarquer l’auteur à titre d’exemple.

Sophie Marceau est la méchante Bond girl Elektra dans Le Monde ne suffit pas: une femme hyper soumise...

Enfin, parmi les 44 femmes qui couchent avec James, 20 terminent dans ses bras à la fin d’un film. Aucune ne réapparaît dans un autre film. Aucune information ne nous est donnée sur les circonstances de leur séparation implicite. On ne sait donc pas vraiment si elles ont souffert de la séparation.

En fait, écrit même Scott Murray, «nous disposons de preuves évidentes que les femmes ont pris du bon temps avec Bond et en feront de même avec d’autres». Franchement, conclut l’auteur, «vous imaginez vraiment l’une d’entre elles étant triste?» 

Conclusion contre-intuitive:

«Les Bond Girls sont fortes, modernes, indépendantes, pleines de ressources, sexuellement confiantes, ce qui est peut-être la raison pour laquelle le public les aime tellement.»

Scott Murray estime que l’agent secret, un homme cassé et apeuré par la sexualité féminine quand il apparaît pour la première fois dans le Casino Royale de Fleming, est «la seule personne qui souffre à travers nombre de ces aventures»!

James Bond et la classe britannique: un gay refoulé?

«James Bond a fonctionné comme un agent d’évolution des représentations de la britannité en termes de classe, de genre et de race.»

Voilà ce qu’écrit Luc Shankland dans l’article «James Bond, agent secret ou agent double de la britannité? Une enquête sur l’imaginaire identitaire britannique» [PDF], édité dans un ouvrage collectif qui rassemble les actes du colloque James Bond (2)007. Anatomie d’un mythe populaire.

Pour ce chercheur qui a écrit une thèse sur «James Bond et les masculinités» [2], on ne peut comprendre le rôle que joue l’agent secret dans les représentations de la virilité britannique d’après-guerre si on ne revient pas sur l’élément déclencheur du premier roman de Fleming. Donald Maclean et Guy Burgess, deux diplomates britanniques issus de l’establishment et de l’élite universitaire de Cambridge, passent à l’ennemi et rejoignent Moscou… Ils font partie du groupe des «Cinq de Cambridge», et sont tous deux homosexuels. Dès lors, trahison de la nation et trahison de l’hétérosexualité iront de pair dans l’imaginaire populaire britannique.

On a beaucoup écrit que le héros de Fleming était un goujat ignorant des bonnes manières, pas le gentleman anglais que tendent à recréer parfois abusivement les adaptations cinématographiques de l’agent secret. C’est bien plus un white trash qu’un enfant de la haute bourgeoisie anglo-saxonne.

Or, pour l’auteur, c’est à dessein que Fleming prend ses distances avec cette vieille figure du gentleman à l’anglaise, allant jusqu’à sacrifier symboliquement cette dernière. Ce serait le sens de la terrible scène, respectée à l’écran dans Casino Royale, de la torture qu’inflige à l’aide d’une tapette le méchant aux deux testicules du double zéro, dans une salle de torture qui joue avec les codes du sauna gay...

Ce sacrifice achevé, Fleming décidera de recréer un héros britannique basé sur de nouvelles références:

«Fleming va s’atteler à la reconstruction d’un nouveau maître-étalon, sur le modèle de l’espion Don Juan. Cette étape se fait par la réaffirmation d’une virilité conquérante qui passe par la domination des femmes.»

Mais le pêché originel du gotha de l’espionnage anglais va continuer de peser sur le personnage, moins straight qu’on ne pourrait le penser.

«En 2006, poursuit l’auteur, le nouveau Bond interprété par Daniel Craig s’emploie à réinventer les codes de la masculinité sur un mode toujours décapant.» Le néo-Bond Daniel Craig —qui débute dans Casino Royale, premier livre de la saga de Fleming— est plus ambigu que ses prédécesseurs: n’est-ce pas lui, poursuit l’auteur, qu’on voit sortir de l’eau torse nu, comme en hommage à Ursula Andress dans la mythique scène de Dr. No

Daniel Craig, la nouvelle James Bond girl?

Et l’auteur de conclure:

«La question à poser n’est donc pas de savoir si l’homme british Bond est gay, mais à quel point.»

Bond? Gay? Comme quoi on n’est jamais sûr de rien.

Jean-Laurent Cassely

[1] En français dans la revue Communications, numéro 8, 1966. Revenir à l'article

[2] James Bond et les masculinités: exploration de l'intimité culturelle britannique de 1953 à 2006. Revenir à l'article

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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