La France malade de ses médicaments

Des médicaments de toute sorte. REUTERS/Jacky Naegelen

Des médicaments de toute sorte. REUTERS/Jacky Naegelen

Des mandarins dénoncent ce qu’ils prescrivent. Les firmes pharmaceutiques sont diabolisées. L’Hexagone bat des records de consommation. La collectivité rembourse. Et la puissance publique est impuissante à soigner tout cela.

Depuis peu les Pr. Philippe Even et Bernard Debré ont tout pour être des mandarins heureux. Ils sont certes raillés par nombre de leurs pairs mais leur dernier ouvrage commun cartonne. Leur Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux est un des phénomènes de la rentrée littéraire. Plus de 200.000 exemplaires auraient été vendus en quelques semaines. Prudent, l’éditeur (Le Cherche Midi) n’avait tiré qu’à 20.000 exemplaires.

Ce succès est aussi le symptôme éclairant de l’ambivalence que nourrissent les Français vis-à-vis de leur pharmacopée: ils ont tendance à mépriser les spécialités pharmaceutiques tout en ne pouvant vivre sans. Ce qui n’est d’ailleurs pas incompatible. Il en va presque de même pour la majorité des médecins prescripteurs dans les relations peu banales qu’ils nouent avec les firmes productrices et leurs représentants de commerce.        

Dans la foulée de l’affaire récurrente du Mediator, l’automne 2012 est, en France, marqué par une tornade médiatique anti-médicamenteuse. Une tornade née pour partie de la médiatisation qui a entourée la sortie de l’opuscule Even-Debré lancé à grand fracas avec le soutien du Nouvel Observateur. Les auteurs n’ont pas lésiné pour dire ce qu’aura pu leur coûter en nuits blanches la rédaction de cet opuscule. Bernard Debré:

«Pour ce livre, nous avons consulté 20.000 publications, cela représente 7.000 heures, dix ans de travail. Nous ne sommes pas deux esprits malades qui ont écrit ça comme ça. Evidemment quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage...»

Selon eux, 40% des médicaments en vente «ont une efficacité faible ou nulle», 25% présenteraient «un risque potentiel», dont 5% «un risque majeur». Toujours selon eux, près d'un médicament sur deux est inutile et ce gaspillage coûterait entre 10 et 15 milliards d'euros par an à la Sécurité sociale.

Qui pourrait vouloir du mal à ces deux auteurs à succès qui du haut de leur chaire émérite condamnent l’une des clefs de voûte de la pratique actuelle de la médecine?

Caricatural, volontairement outrancier et souvent approximatif, cet ouvrage n’est pas, loin s’en faut, le fait de deux spécialistes du médicament. Sur le même thème, d’autres guides, mieux référencés, ont été publiés ces deux dernières décennies pour dénoncer le trop-plein de médicaments et le caractère inutile ou dangereux d’un grand nombre d’entre eux. Ces livres, pas plus que nombre de rapports officiels, ne sont parvenus à modifier les pratiques de prescription et l’hyperconsommation nationale. L’évolution de l’organisation législative et réglementaire du marché du médicament ne s’est faite que sous les coups de boutoir de quelques scandales médiatisés; à commencer par les affaires des produits dérivés du sang et infectés par le virus du sida suivies par celles de médicaments anorexigènes aujourd’hui prohibés.

On a ainsi vu depuis vingt ans en France la puissance publique progressivement déléguer ses prérogatives d’expertise et de police sanitaire à une agence plus ou moins indépendante sans cesse restructurée.

On a aussi tenté, modestement, de rationnaliser le système d’évaluation de l’efficacité des spécialités pharmaceutiques, de mieux calculer le «service médical rendu» et d’harmoniser le niveau de service avec le prix et le taux de prise en charge.

En annonçant une amélioration du système de pharmacovigilance, on a cru prévenir de nouvelles affaires. Or celle du Mediator est venue démontrer de manière rétrospective que ces réformes nécessaires étaient encore bien loin d’être suffisantes.

Et dans tous les cas de figure, les accusations visent la prescription de spécialités pharmaceutiques autorisées à la commercialisation, prescrites par les médecins, délivrées par les pharmaciens d’officine avant d’être remboursées par la collectivité via l’assurance maladie et les assurances complémentaires santé. C’est dire que si mal il y a, c’est un mal profond.    

C’est dans ce paysage que survient le pamphlet Even-Debré. Il a été écrit après un autre né dans les remous du Mediator et de l’action menée contre les Laboratoires Servier par Xavier Bertrand lorsqu’il était  ministre de la Santé du gouvernement Fillon.

Cette initiative de librairie a aussitôt été suivie d’une autre, à la fois critique mais allant dans un sens parallèle, celle d'un groupe de spécialistes de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris dans le JDD. Selon ses auteurs, on pourrait «sans dommage» réduire drastiquement le nombre des médicaments aujourd’hui consommés par les Français. Ils appellent à leur tour les pouvoirs publics à réformer radicalement la politique du médicament et à publier un livre blanc et répertoire officiel des spécialités pharmaceutiques, soulignant qu’un «formulaire national de thérapeutique» existe déjà au Royaume-Uni et en Belgique. Un tel document «cible, pathologie par pathologie, les médicaments indispensables, les médicaments éventuellement utiles et ceux qui ne servent à rien».

Pour sa part, le Pr Debré observe que l’un des signataires –le Pr Jean-François Bergmann– est vice-président de la commission d'autorisation de mise sur le marché à l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Pour le Pr Bergmann, si les recommandations des Pr Debré et Even étaient appliquées, il y aurait des milliers de morts chaque année. Pour autant avec les autres signataires, il partage le constat de base: les Français consomment trop de médicaments inutiles et exagérément coûteux. On pourrait sans dommage diviser leur nombre par quatre, passant de quatre mille à mille spécialités. «La responsabilité est partagée entre les industriels, l'Etat, et les prescripteurs», expliquent-ils.

Ni le gouvernement, ni les puissantes industries pharmaceutiques réunies en France au sein du Leem, ni l’ANSM n’ont pour l’heure jugé utile de réagir positivement et de fournir un possible plan d’action pour autant que faire se peut traiter cette situation.

Dans l’attente, et sans nostalgie aucune, on peut prendre connaissance du constat que faisait le Dr Henri Pradal au micro de l’émission Radioscopie de Jacques Chancel (diffusée le 7 janvier 1980). Ancien salarié de l’industrie pharmaceutique, le Dr Pradal s’était rendu célèbre en publiant –non sans difficulté–  les premiers dictionnaires et guides critiques sur le médicament entre 1975 et 1980.

Près de quarante ans plus tard, sa lecture du système de distribution des soins médicamenteux n’a rien perdu de son éclat.

Jean-Yves Nau

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