Culture

La vraie «Emmanuelle», le sexe comme libération

Titiou Lecoq, mis à jour le 18.10.2012 à 18 h 11

Avant d'être un film culte –décliné par la suite en mauvais téléfilms– «Emmanuelle» est un livre dont la portée politique et spirituelle reste intact.

Marayat Andriane / Emmanuelle Arsan. Photo non datée. DR

Marayat Andriane / Emmanuelle Arsan. Photo non datée. DR

Ça, tout le monde connaît.

A part peut-être les moins de 15 ans qui, grâce à la mort de Sylvia Kristel, l'actrice du film, vont acquérir cette culture érotique. Emmanuelle, la pouf avec son collier de perles, ses nichons à l’air et son fauteuil en osier (un fauteuil en osier, c’est quand même le pire truc du monde dans lequel s’asseoir tellement c’est pas confortable). La sortie du film fut même un tel événement que ma mère qui avait prévu de m’appeler Emmanuelle changea d’avis (et préféra Titiou, oui, oui, tout à fait). 

Mais avant d’être un film culte –décliné par la suite en téléfilms à chier tout pourris– Emmanuelle c’était un livre. 

Et on connaît moins l’histoire du bouquin. Notamment que ce n’est pas un simple bouquin de cul. C’est à la frontière de la philosophie (au même titre que Sade d’ailleurs). En gros, l’histoire d’une jeune Française qui a épousé un diplomate français et l’accompagne vivre à Bangkok. Arrivée là-bas, elle s’ennuie un peu jusqu’au moment où elle rencontre Mario, une espèce de guide iniatique/initiateur qui va la convaincre de «s’ouvrir au plaisir», «abandonner ses appréhensions d’occidentale», «dépasser les interdits».

BREF baiser à tout va avec le tout venant. L’intrigue prétexte: Emmanuelle, elle, elle aimerait beaucoup se taper Mario mais Mario, lui, a l’air plus intéressé par les jeunes conducteurs de taxi thaïlandais et par le fait de prostituer Emmanuelle. Jusqu’au final (attention spoiler) où Mario baise le jeune taxi qui lui-même pénètre Emmanuelle et par un miracle cosmique ils jouissent tous ensemble. C’est beau comme du Manara.

Si le livre a d’abord été publié de façon anonyme (pas d’auteur ni d’éditeur en 1959), dans sa réédition de 1968, il est signé Emmanuelle Arsan. Sauf que Emmanuelle Arsan est un pseudo, comme elle s’en explique dans un texte assez classe:

«A chacun sa schizophrénie! L’anonymat est la mienne. Je ne fais pas parade de mon horreur de la publicité comme d’une vertu: sachant qu’elle me singularise et m’isole au milieu d’une société où le boniment est une obligation morale, je la confesse comme une déviance. Déballer mon identité devant l’interviewer ou le photographe me fait souffrir comme la lumière fait mal aux yeux des albinos. Me vanter ou m’excuser de cette indisposition physique me semblerait toutefois aussi absurde que de tirer gloriole de la couleur de mes cheveux.» 

Emmanuelle s’appelle en réalité Marayat Andriane. Bah oui. 

Alors, ça c’est la tête d’Emmanuelle dans le film:

Et ça, c’est la vraie tête d’Emmanuelle:

Je dis «la vraie» dans la mesure où le roman semble en (grande?) partie autobiographique (pour le chauffeur de taxi, j’en sais rien). Marayat épouse un diplomate français à l’âge de 16 ans et vit avec lui à Bangkok où elle multiplie les amants et amantes –suffisamment en tout cas pour écrire Emmanuelle à 20 ans en s'inspirant de sa vie conjugale qui a l'air pour le moins libérale. Une question non tranchée est de savoir à quel point le manuscrit a été rédigé par Marayat elle-même, par Marayat et son époux Louis-Jacques Rollet-Andriane ou par Louis-Jacques tout seul.

Quand j’ai lu Emmanuelle pour la première fois, il m’a semblé qu’il y avait un malentendu total entre l’ouvrage que je découvrais et l’image que j’en avais, que la plupart des gens ont à la simple évocation du prénom (rapport au fauteuil en osier, aux nichons et aux perles). Emmanuelle décrit du cul évidemment (toujours avec une atmosphère hautement onirique). Mais en parle aussi beaucoup sur le mode de l’utopie vers laquelle chacun devrait tendre. Pendant des pages et des pages, Mario expose ses théories quasi-politiques sur l’amour et le sexe comme moteurs du monde, sur des rapports de couple sans hypocrisie ni fausse pudeur.

C’est presque mystique et ledit Mario ne se prive pas d’ailleurs pour réinterpréter les grands penseurs religieux, notamment chrétiens comme Saint-Augustin, dans une perspective sexualisante. Chaque chapitre commence par une citation d’auteur classique alors que dans le film, le discours politique et religieux a été largement abandonné. C'est peu de dire que le film est une version light du livre. Si de nos jours, Sylvia Kristel et son fauteuil en osier sont à peu près aussi excitants qu'une pub pour Conforama, la portée politique et spirituelle du livre reste intacte. 

Ce qui est le plus étonnant dans le texte d'Emmanuelle Arsan, c’est ce que l’écrivain surréaliste André Pierre de Mandiargues a qualifié d’«érotisme radieux» dans un article paru dans la NRF.

«Elle s’éloigne pareillement des idées que nous expose souvent Georges Bataille. Sa conception de l’érotisme est optimiste, radieuse, rayonnante, à l’image d’un édifice affirmant la gloire de l’homme dégagé de la glèbe et des servitudes anciennes.»

Le sexe comme libération, et non plus asservissement (comme il est d’ordinaire présenté) dans un rapport vécu avec une simplicité assez époustouflante, juste lumineuse. Quelque chose d’un état primitif à retrouver (ou à découvrir), comme l’indique la citation d’Artaud qui ouvre le livre:

«Nous ne sommes pas encore au monde / Il n’y a pas encore de monde, / Les choses ne sont pas encore faites, / La raison d’être n’est pas trouvée.» 

Titiou Lecoq

Pour une explication de texte (la scène culte de l’avion) allez voir , chez le spécialiste.

Titiou Lecoq
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