Culture

La mort de Sylvia Kristel: «Emmanuelle», l'érotisme vintage

Stephen des Aulnois, mis à jour le 18.10.2012 à 17 h 28

Que reste-t-il, à l'heure du porno roi, de l'érotisme des années 70, que l'actrice du film de Just Jaeckin symbolisait?

Sylvia Kristel en 1978, à l'époque de la sortie d'Emmanuelle 2. AFP

Sylvia Kristel en 1978, à l'époque de la sortie d'Emmanuelle 2. AFP

L’actrice et ex-mannequin néerlandaise Sylvia Kristel, victime d’un AVC en juin 2012, décédée ce jeudi matin à l’âge de 60 ans des suites d’un cancer, était le premier rôle du film Emmanuelle (tiré du roman du même nom d’Emmanuelle Arsan sorti en 1959) et dans les trois autres de la série, film qui lui collera à la peau tout le long de sa carrière, jonchée de petits rôles et d’une vie personnelle en dents de scie.

Réalisé par Just Jaeckin et sorti en salles en 1974, Emmanuelle fut un succès planétaire, un des plus gros du cinéma français, qui se prolongea en France jusqu’à la fin des années 80. 50 millions de spectateurs dans le monde, 9 millions en France et le statut d’objet culte. Le film doit une partie de son succès populaire à un contexte favorable: la libération des mœurs au début des années 70 couplée à l’arrivée de la classification X en 1975 avec la loi Giscard, qui détourna une grande partie du public du cinéma pornographique vers le cinéma érotique, socialement plus acceptable.

Si le film qui doit également une partie de sa longévité aux multiples rediffusions à la télévision a été vu par une majorité de Français, il n’est pas certain qu’il parle aux plus jeunes d’entre eux, ou qu’ils ne l’aient tout simplement jamais vu.


1974 - Emmanuelle - Just Jaeckin par Altanisetta

Emmanuelle était un objet érotique culte dans les 70s-80, qu’en est-il en 2012 quand les moins de 30 ans ont rendu la pornographie mainstream et banale?

Seulement interdit aux moins de 16 ans à sa sortie en salle, Emmanuelle est gentillet, presque grand public. Certes, la sexualité est montrée sous l’angle pervers de la soumission et de l’abandon mais les images laisseront complètement stoïque, voire perplexe le jeune habitué aux pénétrations en gros plan et à la notion de sexe-performance, élément principal du porno depuis les années 2000.

Regarder Emmanuelle en 2012, c’est avoir l’impression de tomber sur un objet vintage dans une brocante, à se demander quel filtre Instagram ils ont bien pu utiliser pour faire le film, et s’amuser à faire des copies d’écrans pour remplir son Tumblr. Une partie de l’intemporalité du film provient de son esthétique, de son atmosphère, de sa chaleur naturelle (l’histoire se déroule à Bangkok), bien plus que pour le pouvoir purement érotique de ses images, vieillissantes en comparaison aux exigences actuelles.

A l’époque d’Emmanuelle, on allait au cinéma regarder des films érotiques. Le plaisir masturbatoire n’était pas le but premier, qui restait cantonné aux cinémas spécifiquement porno, aux peep show et aux magazines, lieux d'absence de regards indiscrets. C’est la vidéo dans les années 80 qui a commencé à introduire cette idée que le porno était un objet purement masturbatoire car on pouvait enfin posséder un film chez soi. Puis internet, l’explosion du porno et le succès du gonzo, n’ont fait qu’asseoir cette domination, rendant presque ringard ou sans intérêt, un film pornographique sur lequel le spectacteur ne peut se masturber (pas son montage ou sa narration...); a fortiori encore plus pour le cinéma érotique.

Emmanuelle est d’une infernale lenteur mais demeure agréable à regarder, sans grande faute de goût esthétique (pour le genre), il a l’odeur de ces vieux bouquins de poche au papier jaunit. S’il est culte c’est qu’il a su traverser les générations, car il symbolise un genre – qui peut se vanter de pouvoir citer plus de trois films érotiques autre que celui-ci?

Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir été aidé par la télévision. Outre les multi-rediffusions du film de Just Jaeckin, les enfants d’Emmanuelle sont des programmes peu onéreux, parfois tournés en parallèle de leur version porno (passer du porno à l’érotique est techniquement une question d’angle) et continuent à attirer des spectateurs avec une audience régulière constituée de curieux, de zappeurs et de téléspectateurs n’ayant pas accès à la pornographie (pour des raisons technologiques, ou d’âge, l’érotisme constituant souvent le support aux premiers émois). On zappe sur des chaînes le soir, on regarde un bout de téléfilm érotique, on passe sur une chaîne d’infos en continu, on y revient, c’est le biscuit apéro du cerveau quand on est affalé dans son canapé.

Une partie de ces téléfilms diffusés sur NT1, TMC et Virgin 17 sont des rediffusions, même si on continue à en tourner – la demande serait même croissante de la part des diffuseurs. L’érotisme est là, il ne gène personne, il est complètement ancré dans les mœurs, comme d’autres programmes ronflants du paysage audiovisuel. Il n’existe pas de magazines consacrés au genre, de communauté de fans, c’est un programme bateau et frustrant, que les chaînes achètent principalement pour boucher les trous de leur programmation nocturne.

La génération d’adolescents et d’enfants qui a grandi avec internet est celle qui a grandi aux côtés de la pornographie. Son accessibilité, sa profusion et la curiosité engendrée par la sexualité quand les hormones commencent à déranger les nasaux, font qu’il devient rare de tomber sur d’un adolescent n’ayant jamais vu d’images pornographiques, et donnent rapidement aux images (seulement) érotiques un caractère vieillissant. L’érotique pâtit de sa grande sœur porno, plus efficace, plus frontale.

Pourtant, Emmanuelle apporte une recherche esthétique que propose bien trop rarement (voire exceptionnellement) le cinéma porno, ou le téléfilm érotique (qui ressemble majoritairement à une longue plage d’ennui de seconde zone). C’est sans aucun doute grâce à Sylvia Krystel, poupée malléable et docile au cœur d’un jeu érotique de soumission, de désir et de perversion, à la beauté innocente et naturelle.

Une des affiches d'Emmanuelle. DR

On garde cette image définitive d’Emmanuelle, lascive dans son fauteuil en rotin, cette présence envahissante sur laquelle on projette nos propres fantasmes. Si l’érotique est l’art de la suggestion, alors Sylvia Kristel incarne définitivement l’érotisme. Plus que le film, c’est son rôle qui était propre à l’excitation, celui d’une jeune femme désireuse d’être initiée aux plaisirs par des hommes (bien) plus vieux qu’elle.

Chaque génération possède son égérie, sa figure érotique. Sylvia Kristel a réussi à traverser les décennies et devenir symbole sexuel de la culture populaire française.

Stephen Des Aulnois

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