L'iPad est-il le futur de la télémédecine française?

Avec deux tablettes et une application de visioconférence, un médecin peut aujourd'hui facilement examiner un patient à distance. Plus maniable et moins cher que les dispositifs de visioconférence habituels, les tablettes tactiles vont peut-être contribuer au développement de la télémédecine en France.

Dans un hôpital de Tel-Aviv en 2010. REUTERS/Nir Elias

- Dans un hôpital de Tel-Aviv en 2010. REUTERS/Nir Elias -

La scène qui suit deviendra peut-être ordinaire d'ici quelques années. Imaginez une maison de retraite et une grand-mère diabétique. Son médecin traitant passe la voir de temps en temps. Un jour, il repère des lésions inquiétantes sur le pied de sa patiente. Médecin généraliste, il n'est pas  parfaitement formé pour traiter ce genre de complications. Il téléphone donc à un collègue diabétologue. Ils allument chacun leur iPad et grâce à l'application FaceTime, le spécialiste examine le pied. Il établit un protocole de soin et quelques semaines plus tard le pied est soigné. Notre grand-mère peut tranquillement continuer à regarder Des chiffres et des Lettres dans la salle commune.

Transposons maintenant cette scène à aujourd'hui. Devant ce pied problématique, le médecin traitant a deux options. Proposer un examen à l'hôpital est une solution coûteuse, compliquée et fatigante pour la personne âgée. L'examen proprement dit prendra peut-être dix minutes, mais il faudra louer une ambulance et passer plusieurs heures à amener la personne, la faire attendre puis la ramener. Devant la lourdeur de cette organisation, le médecin  peut décider de prescrire lui-même le traitement, sans solliciter l'avis d'un diabétologue. Mais des lésions mal soignées peuvent virer à la nécrose. 15.000 «pieds diabétiques» sont ainsi amputés en France chaque année faute d'un traitement adéquat administré à temps.

Face à ce manque de médecins spécialistes en maison de retraite, la télémédecine est une partie de la solution. C'est l'avis de Jean-Marie Bolliet, directeur du Centre Hospitalier Intercommunal du Bassin de Thau (CHIBT). Il a équipé son établissement d'une trentaine d'iPad. Quatre maisons de retraites du secteur ont fait de même. Et depuis septembre 2011, les médecins du CHIBT peuvent procéder à des téléconsultations sur des patients qui sont restés dans leurs chambres, à quelques dizaines de kilomètres de l'hôpital. 

Un siècle de télémédecine

Alors bien sûr, la télémédecine n'est pas née avec l'iPad. Dès 1905, aux Pays-Bas, Willem Einthoven utilise des lignes téléphoniques pour transmettre le signal d'un électrocardiogramme. Le signal est enregistré sur un patient dans un hôpital et envoyé dans le laboratoire du scientifique,  1,5 kilomètre plus loin. Le même chemin sera utilisé en 1948 pour transmettre une image radio. En 1959, a lieu la première consultation psychiatrique à distance, toujours par téléphone. Et en 2001, c'est l'opération Lindbergh: un chirurgien basé à New York opère une patiente située à Strasbourg grâce à un bras robotisé, les données étant transmises par fibre optique.

En 2010, un décret d'application de la loi HPST de Roselyne Bachelot pose les grands principes de la télémédecine en France. Mais pour le directeur du CHIBT, Jean-Marie Bolliet, c'est l'arrivée de l'Ipad 2 et son application FaceTime intégrée qui a provoqué le déclic.

Surveiller une plaie, consulter une radio, voir son bébé prématuré...

Selon le directeur du CHIBT, la tablette d'Apple est parfaitement adaptée à la télémédecine. Elle est maniable, fiable et simple à utiliser. La définition de l'écran est bonne. Les données sont cryptées directement par le logiciel FaceTime. On peut la désinfecter très facilement grâce à la vitre qui recouvre l'écran. Et elle est beaucoup moins chère que les appareils de visioconférence dont les prix oscillent entre 3.000 et 30.000 euros.

Autre avantage décisif, la portabilité. Les appareils de visioconférence sont souvent cantonnés à une pièce de l'hôpital. Les patients ne pouvant pas être déplacés dans cette pièce, la télémédecine «pré-iPad» se résumait la plupart du temps à un dialogue entre deux médecins.

Aujourd'hui, on a d'un côté une infirmière qui tient une tablette près du patient, et de l'autre un spécialiste. Celui-ci peut discuter avec le patient, l'observer, mais aussi consulter une radio, surveiller l'évolution d'une plaie ou d'une cicatrice post-opératoire. Au CHIBT, les parents peuvent, grâce aux tablettes, regarder leurs bébés prématurés qui reposent dans une autre salle.

Pourtant malgré toutes ces applications, le nombre d'actes de télémédecine effectués au CHIBT depuis septembre 2011 semble assez faible, entre 40 et 50, selon Jean-Marie Bolliet. En fait, tous les médecins ne sont pas disposés à s'emparer de cette technologie. Certains rechignent à laisser l'hôpital et ses machines s’intercaler entre eux et leurs patients. Une réticence logique selon Pierre Traineau, le directeur de la CATEL (le Club des Acteurs de la TELémédecine):

«Une technologie qui est disponible à un temps T sera utilisée de manière optimale à T + 10 ans voir T + 20 ans.»

300 projets de télémédecine en France

Mais Pierre Traineau est lui aussi convaincu du potentiel des tablettes tactiles pour la télémédecine. Les Conseils régionaux de Basse-Normandie et du Languedoc-Roussillon envisagent d'ailleurs de s'équiper d'une centaine de smartphones et de tablettes pour créer un «réseau de surveillance des plaies complexes». Il y a quelques années encore, ces appareils n'étaient pas assez puissants pour être utilisés en médecine. Mais Pierre Traineau en est persuadé, «les tablettes vont prendre une place importante dans notre manière de consulter l'information, y compris dans le domaine de la santé».

Quand le décret d'application de la loi HPST a été promulgué en 2010, Roselyne Bachelot voit dans la télémédecine la «solution au problème de la démographie médicale».A l'époque, tout le monde ne partage pas son avis. Certaines voix s'élèvent même franchement contre la «déshumanisation de la médecine». Dominique Dupagne, médecin, écrit sur son blog:

«Comment peut-on imaginer que la présence rassurante du médecin de famille puisse être utilement remplacée par un téléphone ou une webcam ? Qui peut croire que la télémédecine constitue une bonne solution pour résoudre le problème de la démographie médicale ? Qui oserait affirmer que la médecine peut se passer de la vue, du toucher, et de l’intense communication non verbale qui enrichit l’échange singulier?»

Deux ans plus tard, le problème de la démographie médicale n'est pas réglé et les médecins français n'ont pas adhéré massivement à la télémédecine. Aujourd'hui il existe environ 300 projets de télémédecine en France. Combien utilisent des tablettes? Difficile à dire, «peut-être une dizaine» selon le directeur de la Catel.

La diffusion des tablettes tactiles peut-elle accélérer les choses? La conclusion est de Pierre Traineau:

«Ce ne sont que des outils. Ils ont un potentiel important. Mais les organisations et les façons de faire impactées par ces technologies doivent être modifiées progressivement. Cela prend du temps. La révolution est en marche, mais c'est une révolution douce...»

Benjamin Billot

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L'AUTEUR
Benjamin Billot est journaliste. Ses articles
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Publié le 18/10/2012
Mis à jour le 18/10/2012 à 9h14
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