Le redoublement, spécialité française, injustice nationale

Ecole à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Ecole à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Le chef de l'Etat veut diminuer le recours à cette pratique. En plus d'être inefficace, le redoublement est injuste pour les élèves. Sa suppression serait une véritable révolution de la scolarité française, favorisant la participation et l’intégration des élèves décrocheurs

Le redoublement, une des particularités du système scolaire français, aurait du plomb dans l’aile. François Hollande veut en limiter le nombre. Perspective évasive, dans dix ans on appréciera ce qu’il en est. Depuis quelques années, l’Education nationale aussi recommande d’éviter cette décision. Les raisons de ce sursaut sont diverses, mais au fond qui veut vraiment supprimer le redoublement?

Combien sont-ils ces malheureux, recensés comme autant de brebis qui n’ont pas suivi le troupeau scolaire défini par leur année de naissance? Une des bizarreries des statistiques de la rue de Grenelle, c’est de comptabiliser et d’ausculter à l’envi ces élèves «qui ne sont pas à l’heure» dans leur cursus scolaire. Etre dans la norme d’âge est une obsession française, surtout si vous êtes en retard.

Il faut être non seulement à l'heure, mais en avance!

En effet, les autres, les happy few qui sont en avance, suscitent peu de réflexions: ils doivent aller merveilleusement bien. Pour preuve, les élèves qui arrivent au bac à moins de 18 ans connaissent un meilleur taux de réussite à l’examen que ceux simplement à l’heure ou en retard! Autrement dit: vous êtes en avance et vous êtes potentiellement «un haut potentiel» de la société.

En 2011, le taux d’élèves en retard à l’entrée de la 6e est de 12, 1% —sans surprise, cette fatalité touche davantage les enfants d’ouvriers (15% pour les filles et 18% pour les garçons), que les enfants de cadres (2,5% pour les filles et 4,3% pour les garçons). Le taux de redoublement en seconde générale est de 9,5%. Au total, 61,2% des élèves d’une classe d’âge atteignent la terminale à l’âge de 18 ans ou moins dans l’année.

Très massif avant les années 1995, le redoublement, sans toutefois disparaître, est devenu progressivement moins fréquent, et à connu une diminution après 2005 –cette année-là le taux d’élèves en retard à l’entrée de la 6e était encore de 17,2%. L’annonce de François Hollande ne fait donc que confirmer une tendance déjà bien engagée.

5 arguments contre le redoublement

Pourquoi ce désamour pour le redoublement? Les statisticiens, panoplie de chiffres à l’appui, ont mis en évidence son caractère injuste et inefficace.

Cinq arguments démolissent la pertinence du redoublement (1):

1. il paraît inéquitable: les mauvaises notations qui aboutissent à la décision de redoublement comportent une part d’arbitraire, car chaque enseignant construit une dispersion de notes en fonction de la perception qu’il se fait de sa classe.

Lorsqu’on passe à un classement plus standardisé, certains élèves jugés comme «faibles» dans un établissement  donné seront jugés simplement comme moyens dans un autre établissement où ils n’auraient aucune raison de redoubler. Ironie des classements: redoubler au lycée Montaigne à Paris n’a pas du tout la même signification que de redoubler au lycée de Gennevilliers (par exemple).

Parallèlement, les conseils de classe cherchent à éviter d’aggraver le cas des élèves déjà redoublants: pour un carnet de notes identique, un élève ayant déjà redoublé aura donc moins de chance de redoubler qu’un élève «à l’heure».

2. Le redoublement ne favorise pas, en moyenne, les acquisitions de l’élève qui progresse moins que son analogue faible mais passé dans la classe supérieure.

3. le redoublement amplifie les écarts entre les enfants: en effet, les élèves en retard sont peu nombreux à dépasser le niveau moyen de leurs camarades.

4. Les classements internationaux montrent que les pays adeptes de la promotion automatique d’une année sur l’autre, comme le Royaume-Uni et les pays scandinaves, arrivent en tête des palmarès et la dispersion de leurs résultats n’est pas plus accentuée qu’ailleurs.

5. Le redoublement est un facteur de démotivation de l’élève et de stigmatisation à son encontre.

Qui décide du redoublement?

Ouf! Sans conteste, les avis convergent: «le redoublement n’est pas une seconde chance pour les élèves», comme l'écrivent Christian Forestier et Claude Thélot dans Que vaut l’enseignement en France? Pourquoi muni d’un tel plaidoyer fait-on encore redoubler des élèves?

Cette pratique est ancrée dans «la mentalité éducative française», disent les spécialistes. Qui décide du redoublement? C’est le conseil de classe (réuni suite à un conseil des professeurs) qui le propose après une cérémonie hautement ritualisée —examen des notes, prise de parole de l’enseignant responsable de classe, échanges contradictoires avec les délégués des élèves et éventuellement ceux des parents d’élèves.

Cette proposition est parfois associée à une proposition de changement d’orientation —sortir de la voie générale, par exemple pour prendre une voie professionnelle. In fine, c’est le chef d’établissement qui tranche, après avoir reçu la famille de l’élève si la proposition du conseil de classe ne correspond pas aux vœux de l’élève ou de sa famille. Cette autorité du chef d’établissement connaît pourtant une exception: à la fin de la cinquième, le redoublement intervient seulement avec l’accord des parents.

Laisser le dernier mot aux parents: une fausse bonne idée?

Les parents toutefois disposent d’une procédure d’appel, examinée par une commission présidée par l’inspecteur d’académie, commission dans laquelle figurent les délégués des parents d’élèves ainsi que des enseignants; l’élève peut aussi venir plaider son cas devant elle.

Dans les travaux sur la Refondation, il est envisagé d’expérimenter la possibilité de laisser aux parents «le dernier mot» en matière d’orientation en fin de seconde et sur le redoublement à tous les niveaux de la scolarité. Une piste qui a de fortes chances d’amplifier une tendance bien installée: la capacité des familles privilégiées par le niveau social et éducatif à mobiliser toutes les ressources, et il y en a plein, pour éviter le redoublement à leur chérubin.

Autre argument pour réduire voire supprimer les redoublements: la charge financière qu’ils représentent pour la collectivité, puisqu’il aboutissent à maintenir dans le système scolaire plus d’élèves que la simple addition des effectifs des classes d’âge. En 2005, le Sgen-CFDT (adepte de la suppression du redoublement) évalue son coût à 2, 2 milliards, signalant que ces finances pourraient être employées à autre chose. Parallèlement une étude effectuée la même année, évalue le redoublement à un surcoût de 6 à 9%, selon les filières, de la scolarité de l’élève (2).

L'occasion de repenser la scolarité dans le sens d'une obligation de résultat global

La promotion automatique des élèves d’une année sur l’autre constituerait une véritable révolution de l’école française. Elle dégagerait des marges de financement et pourrait avoir de multiples conséquences en matière d’organisation de la scolarité puisqu’elle supposerait une sorte d’obligation de résultat global du système.

Elle impliquerait le développement accru de l’aide individualisée, amoindrirait la logique classement/sanctions/évictions, et orienterait sans doute vers des voies pédagogiques favorisant la participation et l’intégration des élèves. Elle induirait aussi un effort d’envergure envers les élèves «décrocheurs» ou en tout cas très absents et complètement démotivés —pour lesquels aujourd’hui on propose seulement de redoubler, de changer d’orientation, ou de quitter l’école (après 16 ans).

Qui est prêt à lancer l’éradication du redoublement? Pour le moment, personne: le «retard» des uns organise «l’avance» des autres. Le redoublement est une matrice, parmi d’autres mécanismes, au service de l’élitisme républicain: la sélection précoce et souvent «pour la vie» des meilleurs. Beaucoup d’arguments militent pour supprimer le redoublement, en revanche les conséquences à en tirer pour l’organisation de l’école sont loin d’avoir été étayées, et  loin, sans doute, de faire l’unanimité. 

Monique Dagnaud

(1) Revue Education et Formation N° 70, janvier 2005

(2) Note d’information du Ministère de l’Education Nationale, novembre 2005

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