France

François Hollande, un pilote sans ligne

Eric Dupin, mis à jour le 19.10.2012 à 7 h 25

Les flottements en matière économique et européenne, les nombreux couacs et les incompréhensions dans son attelage avec Jean-Marc Ayrault sont révélatrices de ses hésitations sur la politique et le style à adopter.

François Hollande à la sortie de l'avion présidentiel au Dulles International Airport de Chantilly (Virginie), le 18 mai 2012. REUTERS/Joshua Roberts.

François Hollande à la sortie de l'avion présidentiel au Dulles International Airport de Chantilly (Virginie), le 18 mai 2012. REUTERS/Joshua Roberts.

Jean-Marc Ayrault a «un physique de pilote de ligne», selon le caricaturiste Plantu. Le problème, c’est qu’il n’est pas le véritable pilote de l’avion France. Et que celui-ci, dénommé François Hollande, semble pour le moins hésitant sur le cap du vol.

Un pilote assurément fort habile mais aucunement adepte d’une quelconque ligne claire. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que l’attelage de l’exécutif puisse être parfois soumis à rude épreuve.

La dyarchie instaurée par la Vème République au sommet de l’Etat est, par construction, source de tracas. Les relations entre le président de la République et son Premier ministre sont même frappées du sceau de la malédiction.

Ce sont des histoires qui finissent mal, en général. Il est néanmoins rare que des tensions traversent le couple exécutif au cours des premiers mois de leur lune de miel.

A qui la faute?

C’est pourtant déjà le cas, si l’on en croit les gazettes. Hollande s’agacerait du manque d’épaisseur et des faiblesses communicantes de son chef du gouvernement. Ayrault souffrirait en retour de l'ambiguïté qui préside à la manière dont le chef de l’Etat exerce sa fonction.

Les deux hommes se connaissent trop pour que l’exercice du pouvoir ait pu provoquer une subite déconvenue dans leurs relations. Ces irritations sont avant tout perceptibles dans des entourages à l’épiderme sensible et obnubilés par la défense de leurs territoires. Elle n’en sont pas moins révélatrices d’une réelle difficulté.

Les relations au sein du couple exécutif sont d’autant moins simples que le président de la République avait imaginé un schéma institutionnel très différent de celui qui se dessine. Au cours de la campagne présidentielle, le candidat Hollande avait insisté sur sa volonté de rompre avec la pratique touche-à-tout de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Par tempérament, cet homme de compromis aurait préféré laisser son Premier ministre en première ligne et se limiter à une présidence arbitrale fixant seulement de grandes orientations.

Hollande envisageait alors «un Premier ministre fort» qui soit le véritable «chef de la majorité». Martine Aubry avait le meilleur profil dans une telle configuration. Encore aurait-il fallu que les deux rivaux de la primaire socialiste trouvent un terrain d’entente.

Orgueilleuse, l’ancienne première secrétaire du PS n’a pas donné le signe de bonne volonté attendu. Hollande n’a sans doute pas non plus voulu s’encombrer d’un chef de gouvernement trop puissant. «Ce serait encore plus compliqué pour lui d'avoir un Premier ministre avec une forte personnalité», vient d’estimer Audrey Pulvar, patronne des Inrocks/compagne du ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg. C’est alors en parfaite connaissance de ses qualités et de ses défauts que le nouveau président a choisi Ayrault.

Tacticisme hollandais

La proximité des deux hommes, assez peu complémentaires, permet sans doute de désamorcer les conflits mais complique singulièrement le partage des rôles. Il s’en suit une phase d’ajustement qui est loin d’être achevée. «Ayrault est avant tout soucieux d’anticiper ce que Hollande attend. Mais, comme le chef de l’Etat ne le dit pas clairement, il est totalement bridé», se lamente-t-on à l’hôtel Matignon.

L’actuel président a ceci de commun avec François Mitterrand que son discours est rarement univoque. Ses phrases sont assez systématiquement ornées d’un prudent «en même temps». Mais alors que le premier Président de gauche de la Ve République s’employait surtout à brouiller les cartes pour neutraliser rivaux et adversaires, son successeur donne l’impression de ne pas savoir lui-même où ses doubles sens le conduisent.

Le tacticisme de Hollande est ici en cause, comme l’a montré le traitement infligé au TSCG européen. Sachant mieux que quiconque à quel point un tel sujet est capable de déchirer la gauche —comme ce fut le cas en 2005 à propos du traité constitutionnel européen—, le président a choisi l’évitement. Il s’est bien gardé de présenter lui-même l’affaire aux Français et de dessiner la perspective dans laquelle s’inscrirait la «réorientation» de la politique européenne qu’il prétend avoir imposée.

C’est à son malheureux Premier ministre qu’est revenu le soin de défendre ce traité devant le Parlement, avec interdiction de se projeter dans le futur. Le résultat fut assez consternant, ce qui était parfaitement prévisible.

Futur indéfini

Les flottements en matière de politique économique sont également révélateurs d’un cap hésitant. La logique des arbitrages effectués est infiniment plus politique qu’économique, ce qui porte incontestablement la trace du président. Mais le moins qu’on puisse dire est que le discours est inconstant.

Le thème de la «compétitivité» est devenu subitement à la mode dans la dernière période. Mais, tout aussi rapidement, le soufflé semble être retombé. Le «choc de compétitivité» un temps évoqué, avec de forts allègements de charges pour les entreprises, s’est transformé, aux dernières nouvelles, en une énigmatique «trajectoire de compétitivité».

Ces sujets provoquent de profondes divergences au sein du PS, même s’ils ne sont pas publiquement débattus. Et, là encore, l’Elysée semble naviguer à vue. Sans compter les couacs qui se multiplient au sein du gouvernement ou avec sa majorité parlementaire, et qui nous rappellent l’époque lointaine du «gouverner autrement» de Pierre Mauroy.

A long terme, l’horizon est encore plus brumeux. Tout se passe comme si Hollande, conscient de la profondeur de la crise et des limites de sa propre politique, se préparait aux ajustements qu’imposera le réel plutôt que d’opter franchement pour une cohérence affirmée. Une posture qui ménage les espérances des défenseurs de lignes politiques antagonistes —il n’en manque pas à gauche.

Adepte du «hollandisme révolutionnaire», Emmanuel Todd persiste à penser que le président sortira de sa «phase conformiste» et opérera un «tournant radical», mais seulement «une fois le désastre accompli, mettons, à 4 millions de chômeurs».

L’historien parie sur une sortie de l’euro et sur le protectionnisme. D’autres esprits espèrent, à l’inverse, une clarification social-libérale. En attendant, c’est le grand flou qui domine.

Eric Dupin

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte