Soyons réalistes, demandons le bonheur

L’homme d’aujourd’hui, homo economicus, peut-il accéder au bonheur? Dans une civilisation de la satiété, la proportion de personnes se disant heureuses est curieusement faible, s’étonne Daniel Cohen. C’est pourtant logique: les enfants gâtés ne le sont jamais assez.

Un manifestant court nu devant le parlement sur la place Syntagma, le 9 octobre 2012. REUTERS/John Kolesidis

- Un manifestant court nu devant le parlement sur la place Syntagma, le 9 octobre 2012. REUTERS/John Kolesidis -

L’homo economicus est-il apte au bonheur? Daniel Cohen en doute, qui examine les doutes et souffrances qui tiraillent l’homme d’aujourd’hui, ruminant son malheur dans la société d’abondance. Dans son livre (Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux) semble inscrit en filigrane le refrain du «c’était mieux avant».

L’auteur s’appuie sur une multitude d’études diverses qui montrent que l’homme aujourd’hui doute, souffre, s’ennuie. La France, on le sait, est championne du monde de la consommation d’antidépresseurs et les tentatives de suicide chez les 15-25 ans progressent dramatiquement. Selon l’OMS, 350 millions de personnes souffrent de dépression («La dépression: une crise mondiale»). Il doit bien s’y trouver quelques Français.

Pourtant, objectivement, il ne nous manque rien: nous mangeons à notre faim, nous baisons du soir au matin, nous vivons plus longtemps, nous likons sur facebook et payons notre psy.  Il y a 70 ans, le Français bouffait des rutabagas et chopait la syphilis –tout en risquant une balle dans la peau. Voilà pour les données objectives.

Mais être objectivement «heureux» ne suffit pas à l’être. Notre vie est encore jonchée de souffrances. Daniel Cohen souligne fort justement que les probabilités de licenciements et/ou divorces se multiplient, évoque une mondialisation sans repères, le management par le stress, le temps croissant passé devant des écrans, télévision et Internet, comme autant de moments de solitude, observe un incivisme galopant, va jusqu’à agiter la menace d’une disparition de notre civilisation, menacé par des crises diverses, financière et écologique.

L’âge d’or, graal des vieux

Le chemin de croix de 2012 est-il réaliste? Oui, si on le compare aux mythiques Trente glorieuses: 

«Du point de vue des années cinquante et soixante, l’Amérique, comme l’Europe à la même époque, peut croire qu’elle atteint un âge d’or [1], où la prospérité est partagée équitablement, celui d’un pays soudé par une classe moyenne forte économiquement et moralement.»

Cette vision idéalisée du monde d’avant n’est pas neuve: Stefan Zweig en tira un joli Welt von Gestern, n’importe quel vieillard se souviendra de sa jeunesse comme d’un âge d’or. Daniel Cohen enjolive –un peu– ce passé où cols blancs et bleus fraternisaient de pavillon en pavillon. Son regard évite presque la veillée au coin du feu qui agiterait la nostalgie de la France de Farrebique. On lui en sait gré. Car ce monde a disparu et le bonheur rétrospectif qu’il promet est sans doute aussi chimérique que mensonger.

Peu importe: c’est au présent que nous aspirons au bonheur. Et l’atteindre est plus compliqué qu’il n’y paraît.

«L’homme moderne aspire à l’autonomie, à la liberté de réaliser un dessein digne de ses attentes. Mais il découvre sur son chemin un obstacle imprévu: la compétition avec les autres.»

A cette compétition s’ajoute l’impact d’une interminable crise économique. Les inégalités s’accroissent et l’homo economicus, fragilisé dans son modèle, s’inquiète d’une société rongée par l’amertume et le désenchantement. La promesse de bonheur lui échappe au point de devenir improbable. Parenthèse: si les inégalités créent des souffrances, faut-il en déduire que l’égalité ferait le bonheur? On évitera soigneusement de répondre.

Max Weber est bling bling

Revenons aux inégalités, celles des revenus. L’auteur souligne à juste titre que «la promesse d’une société postmatérialiste a été faite depuis bien longtemps, et toujours en vain». Il y a toujours, pour la majorité, des difficultés à boucler les fins de mois, avec notamment la hausse des dépenses incompressibles (logement, eau, énergie, assurances, impôts...).

En revanche, l’auteur évoque, et c’est passionnant, l’émergence d’une égalité «culturelle», résultant de la démocratisation des loisirs. Face à l’embourgeoisement des ouvriers, «il faudrait parler aujourd’hui d’une “prolétarisation” des riches, du point de vue de leur imaginaire.»          

Il n’y aurait plus de distinction sauce Bourdieu:

«L’aspiration à la “haute culture” des nouveaux riches s’estompe. La richesse se suffit désormais à elle-même.»

Et il ne s’agit pas tant de gagner beaucoup d’argent que de l’afficher. Avec Mickael Vendetta, l’éthique du protestantisme a pris un coup de vieux.

C’est cette «finitude» du désir qui sans doute marque notre temps: plus rien ne nous semble interdit. Nous avons tout. L’indigne bronca des eurosceptiques à l’annonce du prix Nobel de la paix montre à quel point nous sommes devenus des enfants gâtés. Enfants gâtés de la paix, des richesses, du plaisir, de la santé, de la vie.

A Noël, l’orange est devenue obèse

Exemple: les fêtes de Noël sont gagnées par l’obésité des cadeaux. Ma grand-mère me disait: «Pour mon Noël, j’avais une orange que je dégustais pendant plusieurs jours...»  (elle exagérait sans doute un peu).

C’était il y a moins d’un siècle. Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui n’entendront plus de tels propos, leurs grands-parents étant des baby-boomers joufflus. Pourtant, qui peut assurer qu’un enfant déchirant frénétiquement l’emballage de ses cadeaux sous le sapin avant d’en regarder le contenu éparpillé, vaguement dépité de ce trop-plein de consommation, est plus heureux aujourd’hui?

Il l’est.

Cet enfant est plus heureux parce qu’il est moins battu, moins violé, va plus longtemps à l’école (et ne marche pas en sabots une heure chaque matin pour y aller), joue plus souvent, ne sera pas orphelin (d’un père mort à la guerre, d’une mère morte en couches), pourra choisir sa vie. Qu’il fasse sa crise d’ado, déprime, souffre, pointe au chômage, se fasse larguer, se taillade les veines même: nul doute là-dessus. Mais sa part de bonheur est incommensurablement plus grande que celle d’un enfant né en 1900.

L’Etat-providence y a pourvu, les progrès techniques et économiques aussi. Sans qu’il s’en rende même compte, la prise en charge par la collectivité de nombre de besoins vitaux (retraite, vaccins, école...) lui donne loisir d’organiser sa vie. Nous avons du temps. Du temps libre.

Une vie de bonheurs solitaires?

Est-ce là que le bât blesse? Face à lui-même, l’homo economicus semble parfois désemparé. Nous passons trop de temps sur Internet et devant la télé, estime Daniel Cohen. Pour notre plus grand malheur?

Selon une étude, «le temps passé sur Internet est souvent corrélatif de solitude et de moindre satisfaction» qu’une réunion entre amis. Un malheur addictif alors: serions-nous à ce point masochistes? J’émets l’hypothèse inverse: nous y prenons du plaisir et ça n’est pas près de s’arrêter.

L’égoïsme gangrène les rapports sociaux, est-il dit, de l’incivisme jusqu’à la famille atomisée. Aux Etats-Unis, «la vie au sein des familles devient plus solitaire aussi. Seul un tiers des ménages déclare désormais prendre leur repas ensemble (contre 50% vingt ans plus tôt)». 

Là encore, on aimerait retourner l’argument: un repas en famille est-il toujours un moment de bonheur? De A nos amours à Festen, le cinéma en a parfois douté. Soyons iconoclaste: l’égoïsme est aussi un bonheur.

Du PIB au BIB: l’Etat est amour

Vient le temps de la réflexion globale. Evoquant le produit intérieur brut, l’auteur avec prudence s’interroge:

«Le bonheur n’offre-t-il pas un critère plus utile pour les politiques publiques que la richesse produite?»

Faudrait-il passer du produit intérieur au bonheur intérieur brut, du PIB au BIB? Tendance bien française que de vouloir trouver une réponse étatique à des questions individuelles! A l’évidence, ce BIB est l’apocope de biberon, une forme de mamelle de l’Etat providence à laquelle nous nous agripperions pour être heureux.

Car imaginer que l’Etat fasse mon bonheur, hum... comment dire ? cela m’inquiète. Si Daniel Cohen pointe cette «servitude volontaire» par laquelle, via les réseaux sociaux, nous nous mettons en permanence sous le regard des autres, il n’analyse guère le poids croissant des pouvoirs publics dans la sphère de l’intime.

Comment ignorer ce paradoxe d’un monde libéralisé où l’Etat, particulièrement en France, s’immisce de plus en plus dans la vie privée? Il n’est plus rien qui échappe à sa vigilance et à son besoin maternant de faire notre bonheur.

L’Etat observe, accompagne, guide, limite nos repas, notre sexualité, nos loisirs. Il nous dit de ne plus fumer, de boire de l’eau quand il fait chaud, de mettre un préservatif et de manger cinq fruits et légumes par jour. Fête de la musique, Paris plages, Nuit blanche... il nous dit même de nous amuser. D’être heureux. En contrepartie, il agite des menaces multiples dont il faudrait nous protéger alors que nous n’avons jamais aussi bien vécu. Nous voici protégés et insécurisés à la fois, heureux et malheureux.

Michel Schneider avait baptisé Big Mother cette étonnante propension de l’Etat à nous materner, délaissant ses fonctions régaliennes, censément plus «paternelles». Comme une mère aimante, l’Etat souhaite le meilleur à ses nourrissons: «éliminer le mal, l’exclusion, la différence des sexes, le racisme, le travail, la maladie...»

Les politiques ont emboîé le pas, dans un discours de plus en plus compassionnel. Et impuissant car «l’Etat ne peut pas tout», comme osa le dire un de ses représentants. N’en déplaise au «Président des bisous», l’Etat ne nous donnera pas d’amour et ne fera jamais notre bonheur. Car nous ne sommes évidemment pas satisfaits et, en enfants capricieux, fustigeons l’Etat dans sa prévoyance (la grippe aviaire) comme son imprévoyance (la canicule).

Chaque nouvel iPhone donne raison à Schopenhauer

C’est ailleurs que l’homo economicus doit chercher son bonheur, dans la construction et la gestion de son désir. Le bonheur est ce qui n’existe pas, se perçoit, s’atteint, jamais ne dure. Seul le désir, toujours renouvelé et différent, est observable. A cela, nombre de philosophes ont opposé leurs «solutions» et l’on fit grand cas d’une première gorgée de bière (aux descendances incertaines).

Pour les uns, il faut savoir satisfaire certains désirs, pour les autres y renoncer. Mais peut-on maîtriser nos désirs en 2012? La frénésie de consommation qui est aujourd’hui la nôtre s’accompagne d’une étrange morosité. L’homo economicus a quelque chose de schopenhauerien: 

«Tout vouloir procède d'un besoin, c'est-à-dire d'une privation, c'est-à- dire d'une souffrance. La satisfaction y met fin; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l'infini; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême lui-même n'est qu'apparent: le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second une déception non encore reconnue.»

Ce qui nous indiffère aujourd’hui émerveillerait nos ancêtres mais nul n’en a cure. Orphée nous a appris à ne pas regarder derrière nous: est-ce un bien? Le désir, et parfois l’envie, guident nos pas, nous observons notre voisin de travers. Nous aimerions l’égalité mais de préférence pour les autres, nous réservant la satisfaction du toujours plus: plus d’argent, plus d’amour, plus de temps, plus de plaisirs... notre malheur réside aussi dans la comparaison et il n’y a là rien de nouveau.

Nous sommes tous des Frédéric Moreau

De là vient, je crois, notre «malheur»: nous sommes fondamentalement, résolument, définitivement médiocres. Et cela avec une grande constance, homo economicus comme homo cavernus (sic). Sans doute est-ce Flaubert qui s’est fait le meilleur peintre de notre médiocrité. Qu’il s’agisse de l’amour (Emma Bovary) ou de la connaissance (Bouvard et Pécuchet), tout chez lui est déceptif. Ce qui n’empêche nullement de vivre. Bouvard et Pécuchet auront tout raté mais tout essayé. Madame Bovary se suicide mais elle a aimé (et couché, aussi).

J’ai un faible pour l’Education sentimentale dont le personnage principal rate consciencieusement sa vie. Mieux: Frédéric Moreau s’observe en train de rater sa vie sans en être vraiment désolé.

Une rapide lecture de Schopenhauer nous montre une vie qui oscille entre l’ennui et la souffrance. C’est sans doute vrai, mais qu’il nous soit permis d’y ajouter la dérision flaubertienne. Il est temps de plaider pour un bonheur médiocre.

Jean-Marc Proust

[1] Une équité bien inégalitaire pourtant car c’est faire peu de cas des exclus d’alors: les noirs, les femmes, le tiers monde, le bloc de l’Est... Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Critique musical, Jean-Marc Proust collabore notamment à Opéra magazine et Slate.fr. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 22/10/2012
Mis à jour le 07/08/2013 à 11h59
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