Economie

Mondialisation de l’inégalité, le balancier

Gilles Bridier, mis à jour le 20.10.2012 à 9 h 05

La pauvreté se réduit dans le monde, mais, parallèlement, les Etats-Unis sont revenus à la situation des années 1920 en matière de redistribution des richesses, tout comme le Royaume-Uni et le Japon. Le phénomène apparaît même en Allemagne et en Suède, mais aussi en Chine et en Inde.

New York, septembre 2012. REUTERS/Lucas Jackson

New York, septembre 2012. REUTERS/Lucas Jackson

L’inégalité internationale a reculé avec la mondialisation: le nombre de personnes vivant sous le seuil d’extrême pauvreté dans le monde s’est réduit de 1,9 milliard à un peu moins de 1,3 milliard entre 1981 et 2008, note l’Observatoire des inégalités.

Mais un autre phénomène se substitue à ce recul: la progression des inégalités au sein des systèmes nationaux, qui alimente l’opposition à la mondialisation et entretient le repli sur soi.

Ancien chef économiste à la Banque mondiale et auteur de La mondialisation de l’inégalité, François Bourguignon n’aborde pas les problèmes par le petit bout de la lorgnette. Il ne prône pas non plus le retranchement sur un pré carré.

Pour autant, il n’est pas un avocat béat de la mondialisation. Son analyse des inégalités dans le monde, où «près de 3 milliards d’habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour» et où «la faim n’a pas diminué de manière suffisamment significative», selon l’indice de l’Agence Acted, est confirmée par les faits.

Certes, la pauvreté a reculé dans le monde de 50% en un quart de siècle et, de ce point de vue, les Objectifs du millénaire ont été atteints. Mais à l’inverse, a expliqué François Bourguignon au Conseil d’analyse stratégique, les Etats-Unis sont revenus à la situation des années 1920 en matière de redistribution des richesses, tout comme le Royaume-Uni et le Japon. Le phénomène apparaît même en Allemagne et en Suède, mais aussi en Chine et en Inde.

Globalement, les inégalités qui avaient reculé dans les pays riches depuis la fin du XIXe siècle progressent dans les deux tiers des pays de l’OCDE depuis le milieu des années 1980.

«La France a jusqu’ici été plus ou moins épargnée, mais est aussi touchée depuis une dizaine d’années», précise l’auteur du livre.

Restructuration sans redistribution

Le regard est celui de l’économiste, qui analyse sans prendre parti. Mais à travers le constat, c’est moins la mondialisation en tant que telle que la manière dont elle a été menée, qui est soumise à la critique. Cette mondialisation a permis l’émergence de classes moyennes, pivot de la démocratie, dans les économies émergentes. Mais elle n’a pas permis d’éradiquer la grande pauvreté dans ces pays.

L’explosion des échanges a propulsé près d’un milliard de nouveaux travailleurs sur le marché mondial du travail, bouleversant les échelles salariales et abaissant les coûts de production. Dans l’industrie, puis dans les services, la main d’œuvre non qualifiée des pays riches s’est trouvée placée en situation de concurrence. Comme les salaires y ont malgré tout été maintenus pour préserver les pouvoirs d’achat, le chômage s’y est développé.

Le processus de rattrapage des pays émergents s’est poursuivi: après avoir touché la main d’œuvre non qualifiée, il s’est étendu à des niveaux de qualification plus élevés. 

Cette restructuration géographique de l’activité mondiale a profité au capital dans les pays développés, qui en est aussi l’instigateur. Ce mouvement «s'est accompagné d’une concentration des profits, sans redistribution, entraînant une augmentation des inégalités, commente François Bourguignon. La dérégulation à partir des années 1980 s’est développée sur la base du principe de concurrence, contribuant encore à accroître ces inégalités».

Une concurrence parfois tronquée si on considère que des monopoles privés ont parfois remplacé des monopoles publics. En outre, certains secteurs comme celui de la finance ne sont «pas concurrentiels», note l’économiste.

Fiscalités et paradoxe

Alors que, au niveau mondial, le processus de rattrapage des économies émergentes va continuer, voire s’accélérer, la croissance des inégalités aux niveaux nationaux devrait se poursuivre. D’autant que, constate François Bourguignon, depuis la fin de la guerre froide et le triomphe du capitalisme, les populations semblent mieux tolérer ces inégalités qu’auparavant...

Pour inverser le processus, il faudrait adopter des décisions fortes au niveau des politiques économiques. Mais une dérégulation qui fait sauter des contraintes est plus facile à mener qu’une re-régulation à laquelle, bien sûr, ne souscrivent pas les pays qui profitent de la mondialisation.

Toutefois, même dans un pays comme la Chine, une certaine inquiétude commence à poindre sur le creusement des inégalités. Si l’ouverture du pays au commerce international a profité aux capitaux chinois, elle n’a guère relevé le niveau de vie de la population la plus pauvre.

Dernier point qui illustre la complexité du problème: pour lutter contre les inégalités à l’échelle nationale, les fiscalités sont des leviers importants pour organiser la redistribution des richesses, rappelle François Bourguignon.

Mais précisément, ces fiscalités sont un élément déterminant de la compétitivité des économies, pour relever le défi de la concurrence sur lequel la mondialisation s’est construite. Ce qui rend le sujet d’autant plus sensible, notamment en France, pour les politiques. Pourtant, affirme François Bourguignon, c’est en corrigeant les inégalités nationales que l'on pourra lutter contre les inégalités entre pays.

Gilles Bridier

Article également paru sur Emploiparlonsnet qui a accueilli Daniel Cohen comme «rédacteur en chef» d'un dossier spécial.

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