La question du bonheur selon Daniel Cohen
L'économiste n’y va pas de main morte dans ses critiques de l’économie capitaliste. Avec le don qu’on lui connaît, de l’analyse de fond savamment référencée aux sources théoriques, et de la pédagogie, il en passe en revue radicale les travers.
- A Berlin en 2011. REUTERS/Fabrizio Bensch -
«Il y a urgence à repenser de fond en comble le rapport entre le bonheur individuel et la marche des sociétés.» Définissant ainsi simplement le thème de son livre [1], Daniel Cohen tombe pile. Le sujet du bonheur, ou plutôt son absence, ou mieux encore sa disparition, fait fureur en France. Le pays qui n’a pas le moral cherche, sans trouver, une voie de sortie de la crise. Les Français ne se disent pas si malheureux que ça, mais ils cherchent un sens pour la société, comme de nouvelles Lumières.
Le professeur d’économie n’y va pas de main morte dans ses critiques de l’économie capitaliste. Avec le don qu’on lui connaît, de l’analyse de fond savamment référencée aux sources théoriques, et de la pédagogie, il en passe en revue radicale les travers.
On connaît les attaques des alter-mondialistes ou des extrêmes de gauche (comme désormais de droite), contre «le système». Daniel Cohen les côtoie, il rend hommage à Marx pour sa lecture d’une croissance «néostakhanoviste» et la poussée vers une exploitation du sur-travail. Mais il s’y prend différemment. Eux veulent détruire le capitalisme pour le remplacer par... ils ne savent pas quoi.
Economie et démocratie
Daniel Cohen prend garde de chercher toujours des issues. Sa radicalité est du coup plus grande au fond, mais moins vaine. Par exemple: la mondialisation a ceci d’implacable qu’elle n’offre pas forcément –notez le «pas forcément»– aux gagnants la possibilité de secourir les perdants. La politique de redistribution et l’Etat-providence sont appelés en renfort: les gouvernements ne sont pas démunis.
Sur la Chine, même regard. L'Asie qu’on disait paralysée par ses traditions a épousé le capitalisme pur et dur. Et ça marche: son développement est historique, le monde se décentre vers l’est, l’Occident est désemparé, l’Europe en détresse. Mais, ajoute Daniel Cohen, la croissance ouvre les frontières «ce qui permet aux idées de passer aussi». Economie et démocratie s’accouplent toujours. La Chine, l’auteur en rejoint beaucoup d’autres sur ce sujet, devra affronter la démocratie, et sans doute vite.
Incivisme
Mais les maux de la mondialisation et l’essor de la Chine sont largement couverts, l’originalité du livre vient de la suite. D’abord de son regard vers l’Amérique, pour souligner, pour s’alarmer de l’incivisme.
L’individualisme tourne au déclin des formes collectives, religieuses comme syndicales, au manque de confiance, à l’irrespect des autres. Pourquoi? Quel est l’impact de la télévision devenue «info-tainment» et télé-réalité? Les baby-boomers et leur refus de l’autorité sont-ils coupables, comme le dénonce l’auteur? L’élection présidentielle tourne en tout cas autour de ce sujet, avec deux approches opposées. Et dans cette glissade l’Amérique n’est pas seule...
Tremblez d’autant plus, prévient Daniel Cohen, que les révolutions numériques et biologiques sont des instruments qui «peuvent» renvoyer l’individu à lui-même, son corps et sa solitude. Les dangers «peuvent» aller croissants.
L’autre chapitre, le plus percutant, concerne l’entreprise. L’économie a deux volets, rappelle le professeur: le marché, où les acteurs sont différents mais égaux en droits (les offreurs et les demandeurs), et l’entreprise, où ils ne le sont pas, où il existe une hiérarchie. Hier, celle-ci laissait place à des formes variées de coopérations, soit entre les salariés eux-mêmes, soudés dans une camaraderie ou un destin commun, soit entre le capital et le travail comme le fordisme («je te paie bien pour que tu puisses acheter mes voitures»).
«Une bonne vie»
Aujourd’hui, ces liens de solidarité sont rompus par une recherche effrénée de l’efficacité et une mise en compétition générale des salariés entre eux. Le management par le stress débouche sur des formes nouvelles d’aliénation individuelle qui laisse le salarié seul avec son angoisse de perdre son emploi. Le licenciement est, avec le divorce, l’une des deux grandes sources du malheur des individus, nous apprennent les sociologues. La boucle est bouclée de la perte du bonheur, l’économie progresse mais non les satisfactions.
Quel espoir? Remettre l’économie, celle de la compétition exacerbée, à sa place. L’homo economicus ne fait pas son bonheur. Il faut en revenir à ce qui fait «une bonne vie», qui n’est pas seulement l’argent. Il faut développer les formes de coopérations et de solidarités et il y a beaucoup d’espace pour cela, dans la santé par exemple. Il faut apprendre d’Amartya Sen, que chacun doit être «équipé» dans la vie pour pouvoir jouir de ses libertés et que l’Etat-providence doit se renouveler entièrement pour donner cette «capabilité» aux gens.
Nous sommes plus prospères mais plus barbares: Daniel Cohen nous dit pourquoi aspirer à des temps nouveaux.
Eric Le Boucher
[1] Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux - Albin Michel. Retourner à l'article
Article également paru sur Emploiparlonsnet qui a accueilli Daniel Cohen comme «rédacteur en chef» d'un dossier spécial.
Mis à jour le 19/10/2012 à 9h23















































C'est exactement ça ! L'Homo economicus est un prophète.
Il délivre des dogmes et ne se remet jamais en question. Pire, il s’efforce à rependre la rumeur comme quoi les non-croyants ont tort.
Bref, il est grand temps de recentrer les hypothèses sur l'Homo sapiens...
Des hommes étaient capable d'entamer la construction de Cathédrales en sachant pertinemment qu'ils ne verraient jamais leur oeuvre achevé.
Athée, je ne me retrouve pas dans la puissance de la foi qui animait ces constructeurs, mais je ne peux m'empêcher d'y penser chaque fois que j'entends les fétichistes de la compétition entre humains qui veulent à très court-terme des rentabilités financières indécentes et la fortune qui va avec dans le laps de temps le plus court. Mondialisation oblige.
Il est donc en effet grand temps de retrouver des valeurs autres que celles de la cupidité qui est de nos jours l'alpha et l'oméga de cette société en pleine déconfiture.
On entreprend plus pour entreprendre et créé de la richesse collective, mais pour faire un "COUP" et revendre très vite au plus offrant. Et dire que cette clique de "Pigeons" ose parler de valeur.
Le bonheur est dans le fait de se sentir utile, d'utiliser pleinement ses capacités, vous remarquerez que vos meilleurs souvenirs sont ceux où votre esprit fonctionnait à plein régime, vous étiez heureux, vous avanciez. J'ai malheureusement trouvé que Zemmour avait raison, dans notre société moderne et féminisée le bonheur affiché dans les médias est rattaché à la famille aux premières années de la vie de l'enfant donc la maternité, rien à voir avec l'homme qui doit plutôt trouver son bonheur dans l'entrepreneuriat, donc la chasse et l'exploration.
Je pencherais à dire que la montée de la position sociale( les gens se disent plus heureux quand ils gagnent plus que leurs voisins ) est plutôt une forme compensatoire, une forme défensive opposée à la forme offensive citée plus haut, la défense étant le rejeton de l'échec de l'offensive.