La valeur ajoutée, défi de l’industrie française

Chaîne d'assemblage de PSA, à Poissy, en janvier 2012. REUTERS/Benoit Tessier

Chaîne d'assemblage de PSA, à Poissy, en janvier 2012. REUTERS/Benoit Tessier

Tout le monde ne partage pas l’alarmisme de Patrick Artus, directeur de la recherche de Natixis, lorsqu’il déclare sans nuance, lors d’un récent colloque organisé par le Centre d’analyse stratégique: «Si on ne fait rien, on va vers un désastre industriel.» Volontairement abrupt, il provoque. Et il n’a pas tort.

Depuis longtemps les signaux sur le recul de l’activité manufacturière sont au rouge, et rien n’est fait pour renverser la vapeur. Restera-t-il un socle industriel suffisamment dynamique pour relancer la machine? Pas sûr. 

Comme le constate Louis Gallois, le Commissaire à l’investissement qui doit remettre le 5 novembre 2012 un rapport sur la compétitivité de l’économie française, «les pays qui sortent le mieux de la crise sont ceux qui ont une industrie forte».

Tout le contraire de la France qui a privilégié, à la fin des années 1990, la croissance du secteur tertiaire. Comme si, en France, «l’industrie, après l’agriculture, avait été frappée d’un désamour», note Lasaire, un laboratoire d’analyse économique et social.

Les perspectives pour l’économie française sont encore orientées à la baisse. L’institut COE-Rexecode anticipe une stagnation du PIB en 2012 et une croissance réduite à 0,2% en 2013. «La France s’oriente vers deux années consécutives de baisse du pouvoir d’achat du revenu des ménages et vers une contraction continue del’emploi pour atteindre un taux de chômage de 10,5% de la population active fin 2013», commente l’institut. Cela alors que le nombre des chômeurs a dépassé le seuil des 3 millions de personnes.

Le levier industriel, grâce auquel l’Allemagne peut tabler sur des projections supérieures d’au moins un point aux prévisions pour la France, fait cruellement défaut. On incrimine beaucoup le coût du travail: en France, il est élevé, c’est vrai. Mais pas plus dans l’industrie stricto-sensu qu’en Allemagne, à environ 34 euros de l’heure. Le problème existe, mais il est aussi ailleurs.

Des productions trop sensibles au prix

D’un côté du Rhin à l’autre, il existe une différence de taille: en France, selon une étude Natixis, le coût salarial unitaire est supérieur au prix de la valeur ajoutée, alors qu’en Allemagne, il est inférieur. C'est-à-dire que dans l’Hexagone, les productions ne génèrent pas suffisamment de valeur ajoutée compte tenu des coûts de fabrication. Erreur de positionnement!

Alors qu’il était à la tête d’EADS, Louis Gallois jugeait déjà l’industrie française «trop spécialisée dans des productions sensibles au prix». Patrick Artus exprime aujourd’hui le même problème:

«En France, le niveau en gamme a baissé ce qui traduit un progrès technique négatif. Mais après avoir perdu son rang dans les hauts de gammes, l’industrie française va perdre également dans les bas de gammes sur les prix.»

Que se passe-t-il? Pour justifier un prix plus élevé, un produit doit comporter des éléments de différenciation en sa faveur. N’intégrant pas assez de valeur ajoutée, l’industrie française est contrainte de réduire ses marges pour répliquer à la concurrence de pays «low-cost», ce qui l’empêche d’investir dans la recherche.

Mais sans innovation, pas de différenciation possible. Et sans éléments de différenciation, impossible de justifier un différentiel de prix par rapport à cette concurrence. L’industrie française ne peut-elle que continuer à perdre des parts de marché?

Ce scénario du «désastre» contre lequel l’économiste met en garde, s’écrit déjà sous nos yeux. Le secteur manufacturier ne représente plus que 16% de la valeur ajoutée dans l’Hexagone. La moyenne en Europe étant à 22%, et même à 30% en Allemagne. Depuis 1998, la France a perdu plus de 30% de ses parts de marché à l’exportation (deux fois plus que l’Italie) et le volume de ses ventes à l’étranger ne représente plus que 35% des exportations allemandes, contre 56% en 2000.

Décrochage à l’exportation

Et l’euro n’en est pas le principal responsable: comme le remarque l’Institut de l’entreprise, «c’est d’abord dans la zone euro que la France décroche –les parts de marché françaises dans le total des exportations intra-européennes sont passées de 13% en 2000 à 9% en 2010». Or, à l’intérieur de la zone euro, les pays partagent la même monnaie.

Tout cela est connu pour qui veut se pencher sur la question. Lorsque Patrick Artus souligne, dans le livre écrit avec Marie-Paule Virard La France sans ses usines, que la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est un peu en-dessous de celle du Portugal et juste un peu au-dessus de la Grèce, on a du mal à l’entendre. Pourtant, ces données sont publiques depuis plusieurs années, au moins depuis les derniers Etats généraux de l’industrie.

L’industrie automobile est une illustration en temps réel de ce dérapage, mais elle n’est pas la seule. L’industrie agroalimentaire qui a longtemps été un fer de lance de l’activité en France, se situe maintenant derrière celle des Pays-Bas et de l’Allemagne. Même chose pour la construction ferroviaire, l’électroménager, l’électronique, et les panneaux photovoltaïques importés de Chine. Même le carrelage, d’une valeur ajoutée réduite, provient aujourd’hui en partie du Brésil.

La sanction est évidente depuis dix ans, et de plus en plus lourde: le déficit de la balance commerciale, d’à peine plus de 200 millions d’euros en 2003, n’a cessé de se creuser pour atteindre 72 milliards en 2011 (alors que la balance allemande a été bénéficiaire de plus de 150 milliards d’euros).

Une politique industrielle pour l’Europe

Certes, la facture énergétique, de l’ordre de 20 milliards en 2003, est aujourd’hui trois fois plus élevée. Mais au début des années 2000, l’excédent dans les produits manufacturés en compensait en partie le coût. Dorénavant, le déficit de la balance industrielle s’ajoute à la facture énergétique. Par exemple le secteur automobile, historiquement positif, a viré au rouge depuis 2008. Et la tendance ne se redresse pas: sur les sept premiers mois de 2012, le déficit de la balance commerciale nationale atteint 40 milliards d’euros.

Des réussites de PME qui se créent ou se redéploient en France permettent d’espérer un rebond. Mais elles ne doivent pas masquer une dérive plus globale, qui ne pourra être combattue qu’avec une prise de conscience de la profondeur du problème et de l’urgence à le traiter.

Pour l’instant, Arnaud Montebourg en charge du Redressement productif a juste placé quelques emplâtres. Mais pour la sauvegarde de l’emploi dans une dynamique de croissance, c’est d’une vision industrielle dont la France a besoin. Dans un cadre européen, de préférence. L’Europe, qui a longtemps banni toute idée de politique industrielle en la limitant à une stricte politique de concurrence, en a maintenant admis l’idée. Problème, pointé du doigt par Louis Gallois: elle a toujours du mal à la définir.

Gilles Bridier

Article également paru sur Emploiparlonsnet