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L'automédication, une bonne ordonnance pour faire fondre le déficit de la Sécurité sociale

Hugues Serraf

La Sécu pourrait faire d’immenses économies en permettant aux Français de prendre leurs troubles bénins en charge sans ordonnance, tout en réduisant l’engorgement des urgences et des cabinets de généralistes.

Une pharmacie Boots en Ecosse: en Grande-Bretagne, l'automédication représente 18,1% du marché du médicament -- REUTERS/Tony Marsh

Une pharmacie Boots en Ecosse: en Grande-Bretagne, l'automédication représente 18,1% du marché du médicament -- REUTERS/Tony Marsh

En France, on n’aime pas beaucoup l’automédication, au sens où l’on pourrait se passer d’un toubib avant de décider de prendre un cachet d’aspirine quand on a mal à la tête (ce serait irresponsable!). On préfère passer au cabinet et exiger trois antibiotiques inutiles mais remboursés par la Sécu (fins connaisseurs du système de santé gaulois, ne montez pas sur vos grands chevaux, j’exagère intentionnellement).

Aux Etats-Unis, par contraste, on peut pratiquement sélectionner sa propre molécule de chimiothérapie au drugstore du coin parce qu’on a vu la pub marrante d’un labo à la télé et soigner son cancer à sa façon (fins connaisseurs du système de santé yankee, ne montez pas sur vos high horses, j’exagère intentionnellement).

N’empêche, le concept d’automédication a mauvaise presse sous nos latitudes et fleure bon son petit parfum de désengagement de l’Etat: si les gens curent leur rhume en solo, what next, la fermeture d’une gare SNCF ou d’un bureau de poste dans un petit village de l’Aveyron? Soigner les gens, c’est le boulot des docteurs dans les hôpitaux, point à la ligne!

Du coup, on s’automédicalise beaucoup moins chez nous qu’ailleurs. L’an dernier, les remèdes achetés sans ordonnance ne représentaient que 6,4% du marché en France, contre 14,4% en Allemagne et 18,1% en Grande-Bretagne et quelque 10% pour la moyenne européenne, la revue Prescrire évoquant un «contraste flagrant» entre «modèle anglo-saxon» [PDF] au sens large (Grande-Bretagne, Scandinavie, Allemagne, Pays-Bas) et pays latins (France, Italie, Espagne, Portugal).

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114 molécules à «délister»

Pour ses partisans, un recours plus fréquent à l’automédication permettrait pourtant à la Sécurité sociale de réaliser de sérieuses économies. A l’Afipa (Association française de l'industrie pharmaceutique pour une automédication responsable), le lobby des laboratoires qui aimeraient bien que ce marché se développe pour des raisons mercantiles (ce qui n’est pas nécessairement en contradiction avec l’intérêt général), on a même chiffré les gains potentiels.

En «délistant» les 114 molécules aujourd’hui prescrites par un médecin dans le cadre d’une consultation payante mais totalement adaptées à l’automédication, la collectivité pourrait économiser jusqu’à 1,5 milliard d’euros par an.

Les «maladies» concernées? Des «troubles», en fait: migraines, constipation, rhinite, reflux gastro-œsophagien, infections mineures... Bref tout un tas d’affections pour lesquelles le bon sens du patient et le conseil du pharmacien sont amplement suffisants.

Pascal Brossard, président de l’Afipa et directeur-général pour la France du labo italien Zambon, croit dans la possibilité d’un changement de mentalité des différents acteurs pour faire progresser sa cause. «Tout le monde serait gagnant. Les patients, les médecins, la Sécu, les pharmaciens, assure-t-il. Mais il faudrait mieux informer tout le monde pour que ça fonctionne

―Les médecins seraient d’accord? Leurs syndicats n’ont pas l’air de trouver ça formidable...

―Les syndicats ne représentent pas toujours la majorité de leurs troupes. A l’heure actuelle, la plupart des généralistes sont terriblement surbookés et seraient heureux de ne plus recevoir les patients qui n’ont pas vraiment besoin de les consulter. Ils pourraient alors se concentrer sur les autres, les vrais malades, ou du moins ce qui ne pourraient pas se débrouiller seuls. D’autant plus qu’il a été calculé que 28% des patients qui se présentent aux urgences hospitalières relèvent de la médecine de ville mais n’ont pas pu obtenir un rendez-vous chez un généraliste! L’automédication permettrait donc de désengorger les urgences par ricochet... Et d’énormes économies seraient réalisées par la Sécu grâce à la disparition de ces consultations de ville inutiles mais payantes puis remboursées.

―Mais comment les gens seront-ils certains de faire le bon choix de médicament?

―Ils iront à la pharmacie où ils seront conseillés. Le délistage, c’est juste la possibilité de se voir délivrer un médicament sans ordonnance mais il sera toujours remis par un professionnel de santé. Ainsi, dans le cas d’une cystite, qu’une femme peut parfaitement reconnaître car il s’agit d’un type d’infection banal, la fosfomycine peut tout à fait être délivrée après quelques questions du pharmacien à la demande de sa cliente.

―Mais ôtez-moi un doute: délistage ne veut pas dire déremboursement?

― Pas du tout. Ça n’a rien à voir. Le délistage, c’est juste la possibilité de ne pas passer par la case médecin pour acheter le médicament dont on sait avoir besoin, tout comme il ne devrait pas être nécessaire de passer par la case opthalmo pour faire vérifier sa myopie avant de refaire ses lunettes puisque l’opticien sait le faire.

Voir un médecin pour renouveler sa pilule?

Le docteur Gilles Urbejtel, vice-trésorier de MG France, principal syndicat des généralistes, n’est évidemment pas sur la même longueur d’ondes:

C’est ne voir le médecin que comme un simple distributeur de permission de s’acheter un médicament. Mais son rôle est plus complexe et une consultation, c’est davantage que la rédaction d’une ordonnance...

―Ça devrait, bien sûr, mais c’est souvent juste ça... Et puis parfois, il faut le voir pour un simple renouvellement, comme pour la pilule contraceptive par exemple. Est-ce qu’il n’y a pas des consultations inutiles, qui vous font perdre votre temps et coûtent de l’argent à la Sécu?

―Oui, mais le médecin doit rester le coordonnateur du parcours de soin. Et de toute manière, l’automédication par le délistage ferait bondir la consommation de médicaments et nous sommes déjà les champions...

―Justement, nous sommes déjà les champions alors que dans les pays où l’on fait plus d’automédication, on en consomme moins!

Du côté du ministère de la Santé, on est toutefois plus ouvert que chez les médecins dits «libéraux» à l’idée d’un développement du système qu’on ne pourrait le supposer, puisqu’on y vante l’automédication, «dans des indications thérapeutiques définies, pour des pathologies bénignes», comme devant être «privilégiée pour sa facilité, sa rapidité d’accès et ses résultats sous réserve d’un bon usage du médicament».

On la voit même, désormais, comme un «élément non-négligeable d’une politique responsable du médicament» et c’est peut-être l’amorce d’un changement de pied, même si l’on attend des actes, soit du délistage en masse, plutôt que des positions de principe. Par les temps qui courent, 1,5 milliard d'éconocroques potentielles, ça fait réfléchir.

Hugues Serraf

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