France

Jacques Attali: le suicide fiscal

Jacques Attali, mis à jour le 16.10.2012 à 9 h 44

Personne ne peut avoir envie de travailler ni choisir d’investir dans un pays qui lui prend les deux tiers de ce qu’il gagne avec son travail ou avec son investissement.

Gâteau doré à l'or fin, garni de diamants artificiels, à Manille, en 2010, d'une valeur de 1.400 euros. REUTERS/Cheryl Ravelo

Gâteau doré à l'or fin, garni de diamants artificiels, à Manille, en 2010, d'une valeur de 1.400 euros. REUTERS/Cheryl Ravelo

Une petite devinette: dans quel pays les 1% les plus riches paient-ils 41% de l’impôt sur le revenu et les 5% les plus riches paient-ils plus de 65%?

Une autre devinette: dans quel pays les plus-values sont-elles taxées au même taux que les salaires?

Ne cherchez pas, ces deux pays sont un seul; et ce n’est ni la France, ni la Suède, ni aucun pays à forte fiscalité mais la Californie.

Seulement voilà: le taux d’imposition en question n’y est que de 10%! Et même si un candidat au poste de gouverneur aux prochaines élections de novembre, l’ancien gouverneur Jerry Brown, propose de relever ces taux, il ne propose que d’aller jusqu’à 13%.

Certes, la Californie n’est pas un pays à proprement dit; et ses finances publiques ne sont pas en meilleur état que celles des pays européens; de plus, une part importante de ce que la fiscalité finance en Europe y est prise en charge par les assurances privées, qu’il faudrait ajouter aux prélèvements obligatoires, pour comparer ce qui doit l’être.

Il n’empêche: la Californie reste l’endroit sur la planète où la création de richesses est la plus élevée, et où se précipitent tous les capitaux et tous les entrepreneurs du monde, à la recherche d’un financement pour leur projet. Et les entrepreneurs ainsi attirés paient alors beaucoup d’impôt: en l’an 2000, quand Google a été introduit en Bourse, huit de ses créateurs ont payé en Californie un milliard de dollars d’impôt.

Le problème avec le budget français n’est donc pas la structure de l’impôt sur le revenu, qui n’est pas en soi condamnable: on peut taxer les plus-values et les revenus du capital comme le travail; mais à condition que les taux ne soient pas confiscatoires. Or, en France, ils le sont.

Personne ne peut avoir envie de travailler ni choisir d’investir dans un pays qui lui prend les deux tiers de ce qu’il gagne avec son travail ou avec son investissement. Si de tels taux sont mis en place, la France verra partir ses entrepreneurs, ses cadres, et les centres de direction des entreprises.

Qu’on ne s’y trompe pas: les principales entreprises dites «françaises» n’ont déjà plus de français que la localisation de leurs centres de commandement et leurs principaux cadres; leurs principaux actionnaires ne le sont déjà plus depuis longtemps. Si ces cadres décidaient maintenant, pour des raisons fiscales, de partir à l’étranger, ils seront bientôt remplacés à leurs postes par des étrangers et on découvrira que Renault, Danone, Total, et tant d’autres n’ont, depuis longtemps, plus rien de  français.

Et il ne faudra pas alors s’étonner si leurs nouveaux dirigeants ne considèrent plus comme prioritaire de sauvegarder les emplois en France. La fiscalité risque donc d’accélérer la délocalisation des entreprises contre laquelle elle est supposée lutter.

Il est donc plus  important de baisser ces taux confiscatoires que de modifier la structure de l’impôt. Et si l’on veut renforcer la justice sociale, ce n’est pas en taxant ceux qui créent des richesses qu’on y parviendra, mais en la reprenant, comme en Californie, au moment de la transmission aux générations suivantes.

Baisser l’impôt sur le revenu du travail et de l’épargne; augmenter les droits de successions; c’est la recette assurée pour le succès économique. C’est exactement le contraire de ce que font tant la gauche que la droite en France, où les élites, plus soucieuses de protéger les situations acquises que de promouvoir les nouveaux venus, organisent avec entêtement le suicide fiscal du pays.

Jacques Attali

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