Monde

Pakistan: Nous sommes tous des Malala

Nadeem F. Paracha, mis à jour le 10.10.2014 à 11 h 12

Un journaliste pakistanais cherche à comprendre pourquoi les Pakistanais sont incapables de condamner les talibans, après leur tentative d'assassinat d'une adolescente de 14 ans, Malala Yousafzai.

Photo non datée de Malala Yousafzai. REUTERS/Hazart Ali Bacha

Photo non datée de Malala Yousafzai. REUTERS/Hazart Ali Bacha.

Malala Yousefzai a obtenu le Prix Nobel de la paix, vendredi 10 octobre 2014, en binôme avec l'indien Kailash Satyarthi. En 2012, nous avions publié l'article suivant sur la tentative d'assassinat dont elle avait été victime de la part des talibans.

Karachi (Pakistan)

Le 9 octobre, des talibans armés et masqués ont arrêté Malala Yousafzai, une pachtoune de 14 ans originaire de la pittoresque vallée de Swat, l'ont reconnue et lui ont tiré dessus. Au lendemain de cette attaque, l'adolescente gît dans un lit d'hôpital et lutte pour sa vie, après que les médecins ont extrait la balle logée dans son crâne. En un sens, en tant que Pakistanais, nous menons tous ce combat contre la misogynie et l'ignorance. Nous sommes tous des Malala.

Aux yeux des talibans, le crime de Malala consistait à militer pour les droits des femmes à recevoir une éducation. Sa célébrité, elle l'a acquise en écrivant pour le site de la BBC, en racontant l'horreur d'une existence en pleine insurrection talibane, et en condamnant ouvertement les talibans pour avoir interdit aux filles d'aller à l'école.

Elle en a pratiquement payé de sa vie. Selon un porte-parole des talibans, le combat de Malala relève de l'«obscénité», et il précise que si elle en réchappe, ils essayeront à nouveau de la tuer. 

Les talibans font sauter des temples soufis; des croyants qui se rendent à la mosquée; et des hommes, des femmes et des enfants sur les marchés. Ils cherchent le carnage maximum, ôtent des douzaines de vies en se servant soit de bombes télécommandées, soit en recrutant des dingues et des paumés qui, une fois le cerveau parfaitement lavé, iront se suicider en public avec de la dynamite enroulée autour de la taille.

Les talibans ont aussi visé des individus précis: des gradés de police, des politiques, des soldats faits prisonniers, des journalistes, et même des leaders religieux de sectes et de sous-sectes musulmanes qu'ils considèrent comme hérétiques.

Aujourd'hui, il faut ajouter à cette liste une écolière de 14 ans, que les talibans ont mise en joue parce que, selon eux, elle défiait et ridiculisait Dieu et ses saintes écritures. 

Qui est responsable de la rage meurtrière des talibans? Pour bon nombre de journalistes télé, de présentateurs, de partis religieux et même non religieux, les massacres commis par les talibans et leurs fanatiques complices sont liés aux raids de drones américains dans les régions tribales du nord-ouest du Pakistan.

Redoutant à la fois les extrémistes, et la désaffection d'une partie de la population embarquée dans une vague d'antiaméricanisme, il leur est très difficile de condamner les crimes des talibans sans évoquer les drones. 

Les Pakistanais modérés ont accusé les partisans des talibans de naïveté ou, pire, de les dédouaner. Et ces dédouaneurs ont répliqué en traitant leurs adversaires de «fascistes libéraux» ou même d'«agents de la CIA et des Américains». Ils déplorent que ces «fascistes libéraux» soient toujours prompts à condamner les talibans, mais restent parfaitement silencieux quand une attaque de drone américain tue des innocents.

L'argument possède suffisamment de puissance rhétorique pour gagner l'approbation immédiate d'un peuple qui s'en sort comme il peut dans un pays ravagé par les crises économiques, une criminalité galopante, une corruption éhontée, le terrorisme, une guerre civile au nord, et un gouvernement et une armée faisant preuve d'une dangereuse ambiguïté envers les islamistes et les talibans –une société qui voit son âme constamment tiraillée dans tous les sens par des revivalistes de plus en plus nombreux, et qui prétendent que leur compréhension et leur interprétation de l'islam sont les plus justes et les plus conformes.

Mais l'argument commence quand même à se vider de sa substance quand ceux qui se targuent de mener une guerre sainte contre les Etats-Unis et le Pakistan se font prendre en train de fouetter des femmes en public ou de faire exploser des écoles. Il commence quand même à paraître bien creux quand des talibans armés prennent un bus scolaire d'assaut, tirent sur une fille de 14 ans et la touchent à la tête et au cou au milieu des cris des autres écoliers, terrifiés.

Evacuation de Malala Yousafzai, le 9 octobre, après l'attaque de son bus. REUTERS/Mohammad Muzamil

A la fin des années 1960, des intellectuels de gauche avaient croisé le fer avec des idéologues islamistes de droite pour débattre de l'idéologie de leur pays, et de la signification de l'identité pakistanaise. La partie fut remportée par les idéologues, avec l'aide d'un puissant usurpateur, le général Zia-ul-Haq. Dans les manuels scolaires, les médias et la politique, ils prirent le parti d'un Pakistan où le djihad était nécessaire.

Mais quand ce djihad pour un Pakistan pieux, juste et puissant, s'est mué en foire d'empoigne, quand des groupes comme les talibans ont voulu s'emparer des rues et du gouvernement par la violence et le fanatisme, le pays s'est plongé dans une sombre crise existentielle et identitaire.

Aujourd'hui, même le plus instruit des Pakistanais (a fortiori si il ou elle est jeune) ne peut faire la différence entre des articles de foi ordonnés par Dieu, et les discours des idéologues islamistes, ceux qui ont émergé à la fin du XIXe siècle avec le désir d'islamiser la société par le bas, et permettre la construction d'un Etat islamique par le haut.

Les spécialistes modérés ou laïques de l'islam savent faire la différence entre les enseignements du Prophète, les lois modernes qui condamnent à mort les blasphémateurs, et les Ordonnances Hudood par qui des milliers de femmes se sont retrouvées en prison pour viol. Des viols subis. Mais parmi les musulmans pakistanais, très peu sont disposés à faire cette distinction.

On peut trouver parfois un Pakistanais qui hésitera à condamner l’assassin qui vient de tuer une autre personne pour blasphème présumé. Mais même si un nombre tragiquement important d'individus ont sauté de joie en apprenant qu'un homme avait assassiné le gouverneur du Penjab et soi-disant blasphémateur, Salman Taseer, en janvier 2011 (il s'était opposé aux lois criminalisant le blasphème), les Pakistanais ont été encore plus nombreux à s'empêtrer dans un bourbier mental, et à essayer de déterminer le bien-fondé de son acte. 

N'essayez pas de comprendre la chose en usant d'un raisonnement laïc, voulant qu'un homme qui tue de sang-froid un autre homme mérite d'être jugé. C'était comme si en condamnant l'assassin ou son acte ils avaient eu peur de condamner l'islam.

Avec Malala, heureusement, personne n'a encore recouvert de pétales de rose les tireurs, comme l'avaient fait certains avocats au moment du meurtre de Taseer. Les communiqués ont afflué pour condamner l'attaque de la jeune fille, qu'ils émanent de politiques, de militaires, de journalistes, ou de monsieur-tout-le-monde. Mais rares sont ceux qui ont pu explicitement mentionner, ou même condamner, ceux qui tenaient l'arme: les talibans.

Certains de nos plus vaillants politiciens, ou de nos plus sages ulamâ, ont refusé de parler par peur. D'autres sont restés silencieux, pour ne pas causer de tort à l'idée voulant que les drones sont de plus gros coupables que les hommes qui, jusqu'à présent, ont tué dans notre pays plus de 36.000 civils, soldats et policiers.

J'espère que le sort de Malala réussira à faire comprendre à une population confuse que la crise que traverse aujourd'hui l'islam n'est pas le fait de complots menés par d'autres religions, ou d'autres modes de vie, mais qu'elle repose sur ceux qui prétendent en être les plus ardents défenseurs.

Nadeem F. Paracha
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