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Chávez a-t-il truqué les élections?

Laura Guien, mis à jour le 14.10.2012 à 9 h 28

Une vidéo postée sur Youtube montrant des différences entre les chiffres rendus publics et les scores comptabilisés par les machines à voter jette de nouveau le doute sur la fiabilité du système. Mais Chávez aurait-il réellement pu frauder?

Hugo Chávez exhibe son «certificat de Président élu», le 10 octobre 2012 à Caracas. REUTERS/Jorge Silva

Hugo Chávez exhibe son «certificat de Président élu», le 10 octobre 2012 à Caracas. REUTERS/Jorge Silva

Lundi 7 octobre, Hugo Chávez a été réélu président du Venezuela pour la troisième fois consécutive et pour un nouveau mandat de 6 ans. Son opposant, Henrique Capriles, qui aura pourtant bien caracolé dans les sondages et créé un petite frayeur au camp chaviste, n'a finalement obtenu que 44,97% des voix contre 54,42% pour le leader de la révolution bolivarienne.

Ces chiffres ne sont en rien semblables aux scores vertigineux affichés lors d'un «bourrage» d'urne. Lors d'une élection précédente, l’ex-président américain Jimmy Carter, directeur du centre Carter spécialisé dans les opérations d'observation électorale, avait même déclaré que des 92 élections que son centre avait vérifié, «le processus électoral au Venezuela était le meilleur au monde».

Pourtant, depuis le début de cette campagne électorale, c'est la suspicion. La veille de l’élection, invité sur le plateau du JT de France 3, Michel Onfray se fait le porte-parole du sentiment général et, émettant des doutes sur la fiabilité des machines de vote électronique vénézueliennes, déclare:

«Hugo Chávez est en train de faire tout ce qu'il faut pour être réélu.»

Le jour des résultats, sur les réseau sociaux, au Venezuela comme à l'extérieur du pays, de nombreux tweets se rangent à cette version et accusent Chávez d'avoir volé la victoire. Une vidéo postée sur Youtube montrant des différences entre les chiffres rendus publics et les scores comptabilisés par les machines à voter jette de nouveau le doute sur la fiabilité du système.

Mais Chávez aurait-il réellement pu truquer les élections?

Chávez + machine de vote électronique

Il est vrai que le combo Chávez+machine de vote électronique, c'est peut-être un peu trop pour notre sensibilité d'Européens. Mais, fait étonnant, s'il y a eu fraude au Venezuela, il semblerait qu'aucun officiel dans les rangs de l'opposition ne se sente obligé de la dénoncer.

Pour Fréderique Langue, directrice de recherche au Centre de recherches sur les mondes américains et CNRS, il faut voir dans cette attitude de l’opposition «le prix à payer d'une part pour éviter une abstention qui aurait été plus difficile à gérer pour les deux parties et d'autre part pour éviter des phénomènes de violence».

Autre raison de cette absence de dénonciation d'une triche potentielle:

«Parler de fraude risquerait de décourager l'électorat d'opposition alors que celle-ci a gagné plus de 1,5 million de voix par rapport à sa précédente prestation électorale et que des élections régionales auront lieu en décembre pour l'élection des maires et gouverneurs d'Etats.»

Des théories plausibles mais qui s’effondrent face aux témoignages des observateurs internationaux envoyés à Caracas pour surveiller le scrutin et les fameuses machines à voter. En effet,  ces observateurs électoraux attestent de la régularité, de la fiabilité et de la transparence du processus électoral vénézuelien.

Joint à Caracas, Mathias Reynard, conseiller national suisse qui a fait partie de la délégation helvétique invitée par le Conseil électoral national du Venezuela, déclare:

«Les votes électroniques ont été relevés par différents pays. Il y avait toujours une partie de l'opposition et de la majorité pour chaque étape. Le processus électoral est parfaitement transparent, il n'y a aucune suspicion de fraude.»

Des élections propres donc, encadrées par un Conseil électoral national (CNE), spécialité vénézuelienne et plus largement latino-américaine. «Cela fait longtemps que l'on n'envoie plus de missions d'observation de l'Union européenne au Venezuela, cela prouve bien que les processus électoraux sont devenus fiables», souligne Mathias Reynard.

A la place, dans presque tous les pays d'Amérique latine, on retrouve un «pouvoir électoral» comme le CNE qui a pour mission de surveiller et de garantir que les élections se déroulent dans le calme et l'équité.

«Il s'agit d'une administration publique qui a la gestion des listes électorales. Elle n'est pas indépendante en soi car comme la justice, elle dépend de l’Etat, mais elle est autonome», explique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Iris. Mais pour ce spécialiste des relations internationales du Venezuela ainsi que pour Olivier Compagnon, maître de conférence à l'Institut des Hautes études d'Amérique Latine, nul besoin de se demander si le CNE est totalement indépendant ou s'il a été infiltré par une grande majorité de chavistes prêts à manipuler les votes électroniques: la preuve de la transparence des élections tient dans l'attitude du perdant.

«Henrique Capriles a reconnu la victoire de Chávez. Il a accepté le vote sans contestation et a téléphoné pour féliciter son adversaire», rappelle Jean-Jacques Kourliandsky. «S'il y avait eu de la fraude, Capriles n'aurait jamais reconnu les résultats, poursuit Olivier Compagnon. Il ne faut pas oublier que ces gens de l'opposition, Capriles et son entourage, ne sont pas des tendres, il y a dans le lot des anciens putchistes. Pourquoi n'auraient-ils pas profité d'une ouverture, d'autant plus qu'ils avaient les médias étrangers avec eux?»

Déséquilibre médiatique

Ainsi, la véritable question posée par ce climat de suspicion autour d'une élection apparemment propre sur le plan électoral serait plus probablement: Pourquoi a-t-on du mal à accepter que Chávez n'ait pas triché?

L'explication est sans doute à chercher dans l'image outrancière et un brin folklorique véhiculée par Hugo Chávez lui-même ou par ses adversaires. Tout d'abord, le Commandant, accro aux médias, a continué de squatter l'espace médiatique de l’Etat. Une vilaine manie prise pendant ces 13 ans de règne et qu'il n'avait aucune raison de laisser tomber au moment des élections. Une manie qui, à l'étranger, a pu consolider cette image de dictateur prêt à tout pour conserver le pouvoir.

«Le seul déséquilibre de cette élection, commente Jean-Jacques Kourliandsky, pourrait venir de l'utilisation des moyens de l'Etat par Hugo Chávez, à savoir la télévision, la presse, la radio d’Etat. Toutefois on peut répondre à cela qu'Henrique Capriles a pu se défendre en utilisant les organismes de presse privés.»

De son côté, l'opposition a joué le jeu de la polarisation: «On l'a présenté comme un dictateur autocrate qui suivrait l'exemple de Fidel Castro», souligne Kourliandsky. Mais le Venezuela, ce n'est pas Cuba. Le leader de la révolution bolivarienne n'a par exemple jamais prétendu interrompre les échanges commerciaux avec les Etats-Unis, principal consommateur de son pétrole.

«Il faut différencier la forme et le fond. Souvent, chez Chávez, la forme est beaucoup plus radicale que le fond. Cela plaît car on peut montrer quelque chose d'un peu excessif. Son style, très différent des hommes politiques européens, explique qu'il soit montré du doigt», précise Jean-Jacques Kourliandsky.

Même idée chez Ricardo Peñafiel, chercheur au Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (Gripal):

«Parmi toutes les raisons qui font en sorte qu’on puisse douter en Europe des vertus démocratiques de Chávez, il y a son style “confrontationniste” et manichéen qui contraste avec les postulats d’une démocratie de consensus. Du fait de leur circulation sur diverses plateformes, ces postulats communs aux élites politiques et aux grands conglomérats privés d’information se transforment en une vérité incontestable, tout aussi manichéenne que celle de Chávez.»

Désaxer le regard

Pour Olivier Compagnon, l'impossibilité de laver Hugo Chávez du doute de la fraude tient en effet à un problème de regard.

«En Europe, on est incapable de désaxer le regard que l'on porte sur le président vénézuelien.On essaye de comprendre Chávez par rapport à ce qu'est notre société, mais jamais par rapport à ce qu'est le Venezuela.»

Un ethnocentrisme qui nous empêcherait de comprendre pourquoi le président a pu être réélu pour un quatrième mandat, d'emblée rendu très incertain par son état de santé et par une opposition plus fougueuse que jamais.

Mais si le camp Capriles a réussi à se mobiliser efficacement, il ne souffre pas moins d'un manque de cohérence aux yeux des Vénézueliens.

«L'opposition présente un vrai problème d'unité, on retrouve des gens de bords très divers qui ont fait campagne sur le sentiment anti-Chávez. Cela n'a pas réussi à convaincre l'électorat», analyse Jean-Jacques Kourliandsky.

Face à cette incohérence, Chávez apparaît d'année en année de plus en plus charismatique. «Il est quand même très populaire, explique l'observateur Matthias Reynard. Il a été jugé sur ses actions et il a endigué une bonne partie de la pauvreté, lutté contre l'analphabétisme, fait de gros progrès dans la santé. Ça a changé concrètement la vie des gens.»

Selon Olivier Compagnon, Chávez aurait deux grands acquis à son actif, expliquant ses multiples succès électoraux:

«La réduction de la pauvreté et le fait d'avoir remis au centre du débat des gens qui en étaient exclus. A la fin des années 1990, il y avait 30% de votants, ils sont 80% désormais.»

Des points positifs qui n'effacent en rien les grandes impasses du chavisme: un niveau de corruption très inquiétant, une flambée de la violence ayant rangé Caracas au rang de ville la plus dangereuse d'Amérique Latine et une incapacité du pays à sortir de sa «malédiction du pétrole», à savoir, trouver une autre voie de développement que la vente de l'or noir...

Mais la question du bilan n'est pas à confondre avec celle des résultats de l'élection. En ce qui concerne cette dernière, apparemment rien ne prouve qu'Hugo Chávez ait triché.

Laura Guien

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Journaliste
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