Bruxelles, le XXIe arrondissement de Paris?

La Grand-place de Bruxelles, le 10 octobre 2012. REUTERS/Yves Herman.

La Grand-place de Bruxelles, le 10 octobre 2012. REUTERS/Yves Herman.

Ils n’y vont pas pour planquer leur sous, plutôt pour commencer à en gagner. De plus en plus de jeunes travailleurs quittent la France pour tenter leur chance en Belgique.

Bernard Arnault veut partir en Belgique? Il n'est pas le seul. Des Français un poil moins fortunés et un tantinet plus jeunes que lui se pressent dans le Paris-Bruxelles. Et contrairement à «l’homme le plus riche de France», ceux-là migrent en espérant bien payer des impôts: c’est qu’ils auront trouvé du boulot.

«Un nombre grandissant de jeunes Français sont tentés de partir à l'étranger, et notamment en Belgique francophone, pour commencer leur vie professionnelle», explique Éric Verhaeghe, fondateur du cabinet Parménide et auteur de Faut-il quitter la France? Motif de leur exil? «Le marché français du travail est de moins en moins motivant pour eux.»

«La France ne s'est pas encore préoccupée du phénomène émigratoire qui la touche parmi les jeunes diplômés. Et s'agissant de la Belgique, l'attention est surtout attirée par l'évasion fiscale », note-t-il. Or, celle-ci n’explique pas tout.

Le nombre de Français installés dans la région Bruxelles-Capitale est en perpétuelle hausse. L’Institut bruxellois de statistique et d’analyse en recensait 50.000 en 2010, contre 34.000 dix ans plus tôt. En 2011, le nombre de Français inscrits au registre belge a augmenté de 8,1%, la troisième plus forte hausse en Europe occidentale après la Suisse et le Royaume-Uni. Dans cette diaspora, les exilés fiscaux font figure de minorité, eux qui ne compteraient que pour 2% des quelques 250.000 Français de Belgique.

Quid de la proportion des jeunes diplômés donc? «Il faudra du temps pour que les statistiques fassent apparaître ce phénomène», concède Éric Verhaeghe. Pas de chiffres, donc, mais plusieurs indices sur l’attractivité belge aux yeux des jeunes Français.

On la note d’abord en amont, dans les parcours étudiants. Phénomène plus ancien que celle des jeunes diplômés, la transhumance des étudiants français vers la Belgique «a assez logiquement crû avec la construction européenne et le développement des logiques comme Erasmus. La monnaie unique l'a aussi facilitée, de ce point de vue. Le nombre d'étudiants français en Belgique a doublé depuis cette époque pour atteindre les 10.000 arrivées lors des années fastes». Le gouvernement belge a d’ailleurs tenté de mettre en place des mesures pour limiter ces flux, cependant inopérantes car jugées incompatibles avec le droit communautaire en 2009.

Un autre type de mobilité, purement professionnelle cette fois, montre le dynamisme de l’axe franco-belge: les VIE, le principal programme d’insertion professionnelle à l’étranger pour les moins de 28 ans. Pour les jeunes Français, «la Belgique est la troisième destination de VIE en Europe (après le Royaume-Uni et l’Allemagne), et la cinquième dans le monde», souligne-t-on ainsi chez Ubifrance.

Ce qui fait courir ces diplômés effarouchés par le contexte français? Un mélange de lassitude et d’appréhension face à la précarité subie en France en dépit des diplômes, et l’envie d’ailleurs, vers un pays perçu comme particulièrement simple et accueillant. Esquisse de typologie à travers une série de témoignages.

1. Fuir un marché du travail jugé hostile et fermé

Diplômée de Sciences-Po, Louise, 25 ans, a d’abord logiquement tenté sa chance à Paris. Après une première expérience dans une petite structure d’économie sociale, écourtée par l’employeur faute de moyens, elle enchaine dans une grosse entreprise à La Défense:«Une expérience éprouvante, marquée par le métro-boulot-dodo et une pression assez forte sur les salariés juniors.» Et puis six mois de période d’essai sans lendemain, mauvaise conjoncture oblige: «Un mal pour un bien.»

Remerciée fin février, elle file à Bruxelles, où elle est en contact avec une association internationale qui développe l’agriculture urbaine: «Déménagement un jeudi, signature du contrat le vendredi, c’est allé très vite.»

Un marché du travail plus accessible? «Pour nous, la Belgique fait partie du top 5 européen en termes d’offres d’emploi», témoigne ainsi Oliver Sheppard, chargé de mission à Pôle emploi international, qui propose 30.000 offres d’emploi. Notamment pour les plus diplômés: «Les offres se concentrent sur deux profils, les postes peu qualifiés et les très qualifiés», note-t-il.

Reste que si les ingénieurs ou les informaticiens trouvent leur bonheur, tous les secteurs ne sont pas si porteurs, et pour certains, la galère de l’insertion professionnelle est la même qu’en France.

Nouvelle question donc: pourquoi galérer à Bruxelles inspire davantage qu’à Paris? Si le job reste difficile à trouver, les choses s’y passent différemment.

2. Chercher une mise en route plus flexible et un réseau plus accessible

«J’ai cherché du boulot à Paris, c’était vraiment galère. Alors j’ai voulu tenter des stages, mais je ne pouvais plus, n’étant plus étudiante, explique Ninon, 27 ans, diplômée en design industriel à Paris et installée à Bruxelles depuis un an. Après six mois, j’ai opté pour Bruxelles, où ils sont plus flexibles.»

Stagiaire, ce n’est pas encore Byzance (faible rémunération et durée déterminée), mais au moins à Bruxelles les stages ressemblent… à des stages, «et pas à du salariat déguisé comme à Paris»:

«Tu peux arriver sans bagage, tu es là pour apprendre; et puis tu bosses rapidement sur des projets intéressants, quand à Paris il faut prendre son ticket comme à la boucherie et attendre son tour pour les chouettes missions.»

Même expérience pour Nathanaël, 25 ans, diplômé en audiovisuel. Après des études de cinéma partagée entre France et Belgique (Paris-III puis Louvain-La-Neuve), il a choisi Bruxelles: «En stage à la RTBF, tout de suite, on m’a formé pour la mission. Pour moi, ça a été une formation rémunérée.» Le principe même du stage qu’ont oublié «des boîtes de productions parisiennes pas très réglo».

Et puis construire son réseau professionnel semble plus accessible: «C’est un monde plus petit, et donc beaucoup plus connecté.» Aujourd’hui il pige pour la RTBF, «n’en vit pas encore totalement», et espère donc pouvoir se construire professionnellement entre les deux capitales.

En gros, si l’emploi reste le graal, bidouiller soi même son job fait moins peur: «En créa par exemple, les gens se jettent à l’eau beaucoup plus qu’à Paris, explique Ninon. Via des espaces de co-working, des ateliers pas chers, ou même les micromarchés pour les créateurs, nombreux à Bruxelles.» Se lancer en indépendante à Paris, elle ne l’aurait probablement pas fait: «Alors qu’ici, si je ne trouve pas de job, je me le fabriquerai.»

3. Des opportunités de carrière qui n’existent pas en France

Pour de plus en plus de profils professionnels, Bruxelles, capitale de l’Europe, offre des opportunités de carrière. Pour Sophie, 26 ans, fraichement diplômée à Paris de l’EHESP en santé/environnement, c’est presque un passage obligé: «80% de la législation en matière d’environnement naît là bas. Il faut mettre un pied dedans, ne serait-ce que pour le réseau.» Partie s’installer dans la capitale belge il y a quelques jours, elle a quitté Paris pour se rapprocher des institutions européennes.

4. Un coût de la vie moins oppressant

La pression économique est moins pesante. Selon une étude internationale sur le coût de la vie menée en 2011 par Mercer, Bruxelles se classe 62e, derrière Bratislava ou Athènes, quand Paris pointe à la 27e place. «Tu peux vivre sous le seuil de pauvreté à Paris en étant jeune diplômé!», rappelle Sophie.

Il y a aussi le logement, sujet qui revient en boucle dans la bouche des expatriés, et qui a motivé la décision de beaucoup d’entre eux. D’après le classement européen 2011 des villes aux loyers les plus chers, Paris (6e) ne fait pas le poids face à Bruxelles (26e). «Pour 380 euros de loyer, je vis en colocation dans une maison avec jardin, poules et potager!, explique Ninon. Et à 5 minutes de Flagey, quartier jeune, branché et multiculturel.» A ce prix là, pas sûr de trouver un studio dans Paris intra-muros…

C’est en partie ce syndrome d’enfermement vécu à Paris et la facilité inversement proportionnelle de se loger à Bruxelles qui a fait migrer Sophie. Après «deux ans et demi dans un studio de 15m2 partagé à deux» dans l’Est parisien, elle sait que pour moins de sous, elle aura là bas «jardin et hauteur sous plafond».

5. La qualité de vie et… les Belges

Le job comme objectif donc, logement et coût de la vie comme effet d’opportunité, et, cerise sur le gâteau de l’expatriation, une qualité de vie nettement meilleure. Faible densité, espaces verts, culture moins élitiste et plus accessible qu’à Paris («Ne manquent que les cinémas!», lâche Ninon), ville cosmopolite et le 33 cl de Jupiler à 2 euros… «Après avoir vécue à Paris et en Espagne, j’ai trouvé ici un compromis : la proximité des gens du sud dans une grande capitale du nord, confie Ninon. Il y a juste le climat…»

Notons tout de même que les Belges ne sont pourtant pas étrangers à cette migration… Ils ont très bonne réputation. Louise les a trouvé professionnellement «plus relax» et a été presque «déstabilisée lors des premières réunions par le tutoiement immédiat et le cadre moins formel». «Des gens moins moroses qu’à Paris, et des rencontres —amicales ou professionnelles— bien plus simples et détendues», complète Ninon.

Mais voilà, les Belges se plaignent beaucoup des Français, qui font monter les prix, et notamment des Parisiens qui ont assez mauvaise presse… Pas fous, les Belges.

Benjamin Leclercq

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