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Immigration: les cinq enseignements de l'étude de l'Insee

Une rue de Saint-Denis. REUTERS/Regis Duvignau

Une rue de Saint-Denis. REUTERS/Regis Duvignau

Y a-t-il plus d'étrangers en France que dans les autres grands pays? Les enfants d'immigrés se marient-ils entre eux? Réussissent-ils moins bien à l'école?

L'Insee a rendu ce mercredi 10 octobre son premier rapport, très fouillé, sur les «Immigrés et descendants d'immigrés en France». L’étude, qui «apporte un éclairage particulier sur la dynamique d'intégration des bénéficiaires d'un Contrat d'accueil et d'intégration, les parcours scolaires des enfants d'immigrés, l'accès à l'emploi des descendants d'immigrés à la sortie du système éducatif et leur place dans la fonction publique», contient des centaines de lignes de statistiques sur ces différents aspects.

Nous avons sélectionné cinq conclusions tirées de l’étude de ces chiffres, qui vont parfois à l’encontre des idées reçues, mais confirment aussi souvent les difficultés particulières auxquelles sont confrontés les immigrés et enfants d’immigrés.

1. Il n’y a pas plus d’étrangers en France que dans les autres grands pays

Habituellement, les statistiques françaises retiennent comme définition d’un immigré «une personne née à l’étranger et née de nationalité étrangère». Mais les comparaisons internationales se fondent sur une approche plus large qui englobe l’ensemble des personnes nées dans un pays étranger, puis installées dans le pays. En 2008, elles étaient 7,1 millions en France, soit 11% de la population, moins qu’en Allemagne et en Espagne et autant qu’au Royaume-Uni.

Il y a en revanche 6,7 millions de descendants directs d’immigrés (ayant au moins un parent immigré) nés en France, la fameuse «deuxième génération». L’importance de cette deuxième génération s’explique par l’ancienneté de la migration de travail explique l’Insee [PDF], un phénomène que l’on retrouve aussi au Royaume-Uni, en Suède ou aux Pays-Bas.

Le total des «première» et «deuxième» générations, qui donne un aperçu  de l’ensemble des personnes d’origine étrangère, représente 27% des 25-54 ans en France. C’est le plus élevé de l’Union européenne.

2. L’immigration familiale représente 73% des nouveaux arrivants, mais les regroupements familiaux seulement 9%

L’étude des signataires d’un Contrat d’accueil et d’intégration (CAI) en 2009 détaille les motifs de l’immigration récente. Parmi les nouveaux migrants, l’immigration pour raison familiale constitue 73% de l’ensemble, dont la plupart rejoignent sur le territoire national un conjoint français (les regroupements familiaux, qui concernent les étrangers non-européens rejoignant leurs conjoints également étrangers, sont bien moins nombreux, seulement 9% de toutes les admissions au séjour). Le Maghreb est l’origine principale de cette catégorie de migrants «familiaux».

La migration professionnelle représente ensuite 9% des cas (15% pour les hommes). Cette migration économique est principalement d’origine africaine, hors Maghreb.

Les réfugiés représentent 12% de l’ensemble, avec une origine principalement asiatique, notamment du Sri-Lanka.

3. Les filles d'immigrés marocains ou tunisiens réussissent mieux que celles qui ne sont pas filles d’immigrés, à caractéristiques sociales et familiales semblables

C’est une des conclusions les plus étonnantes de l’étude de l’Insee. Qui n’a pas déjà entendu qu’il est plus difficile de réussir à l’école quand on est enfant d’immigré que quand on est issu d’une famille française depuis de nombreuses générations?

A première vue, cette idée reçue se vérifie: seulement 61% des enfants d’immigrés de 20 ans à 35 ans ont le bac contre 68% chez les personnes de la même catégorie d’âge qui ne sont ni immigrés, ni enfants d’immigrés. Mais cette statistique générale cache deux réalités plus complexes.

D’abord, la part des bacheliers est «loin d’être homogène» selon l’origine migratoire. Chez les jeunes qui ont des parents en provenance des pays de l’Union européenne hors pays du sud (Espagne, l’Italie et le Portugal), le taux est bien supérieur à la moyenne, à 80%. En revanche, le taux de bacheliers parmi les enfants d’immigrés turcs est de seulement 39%.

Mais surtout, l’accès au baccalauréat dépend plus «des héritages sociaux et scolaires» que de l’origine migratoire elle-même. Comme l’explique l’Insee:

«La plupart des groupes objectivement désavantagés face à l’obtention du baccalauréat affichent aussi des caractéristiques sociodémographiques différentes de la population de référence (origine sociale plus populaire, faible capital scolaire des parents, famille de provenance de plus grande taille) qui expliquent une grande partie des inégalités mesurées entre les origines migratoires.»

En prenant des familles avec des caractéristiques sociales et familiales semblables, les différences disparaissent, et s’inversent même dans certains cas. Le taux de bachelières chez les filles d’immigrés du sud-est asiatique, du Maroc ou de Tunisie, voire d’Afrique sahélienne est meilleur que celui de la population ni immigrée ni enfant d’immigrés.

4. Parmi les enfants d’immigrés en couple, 64% le sont avec un conjoint ni immigré ni enfant d’immigré

Les descendants directs d’immigrés nés en France vivant en couple avec un conjoint ni immigré ni descendant d’immigrés étaient 970.000 en 2008.

Il y a donc une mixité importante des origines dans les couples formés d’au moins un descendant d’immigrés. L’endogamie (couple formé de deux conjoint de même origine) concerne environ 2 descendants d’immigrés sur 10.

«330.000 descendants d’immigrés vivent dans un couple endogame, soit 22 % de l’ensemble.»

L’Insee souligne:

«Comparée aux immigrés qui sont arrivés célibataires au moment de la migration, la part des unions endogames est systématiquement plus faible pour les descendants d’immigrés.»

Les immigrés en couple, quant à eux, vivent avec une personne non immigrée dans seulement 36% des cas. La majorité des immigrés est donc en couple avec une personne immigrée et, dans 89% des cas, avec une personne du même pays

5. Les descendants d’immigrés africains ont plus de difficultés à trouver un emploi stable

L’étude de l’Insee présente les résultats d’un suivi professionnel des élèves qui ont terminé leur scolarité en 2004, basé sur un échantillon des 737.000 jeunes concernés. Elle montre des différences importantes selon l’origine migratoire.

En 2009, soit cinq ans après la fin de leur formation initiale, six descendants de parents immigrés d’Europe du Sud (Portugal, Italie, Espagne) sur dix étaient fonctionnaires ou en CDI, contre seulement quatre descendants d’immigrés d’Afrique sur dix:

«Autrement dit, pour ces derniers, l’emploi précaire, le chômage, l’inactivité ou les reprises de formation faute d’emploi, dominent encore cinq ans après la sortie du système éducatif, alors que l’emploi stable est devenu la situation majoritaire pour les autres.»

La première explication tient au plus faible niveau de qualification de ces descendants:

«Au sein de la “génération 2004”, 30% des descendants d’immigrés d’Afrique sont sortis de formation initiale sans aucun diplôme, soit deux fois plus que les descendants de natifs ou d’immigrés d’Europe du Sud».

Les parents immigrés d’Afrique sont plus souvent ouvriers et employés, en situation de retrait du marché de l’emploi (retraité, chômeur, mères plus nombreuses à n’avoir pas travaillé). S’en suivent des difficultés d’accès à l’emploi, liées en partie au lieu de résidence et au faible réseau de relations mobilisables par les parents pour l’information et l’aide à la recherche d’emploi des descendants.

Dans cette génération 2004, 43% des descendants d’immigrés d’Afrique vivaient dans un quartier de la politique de la ville au moment d’achever leurs études. C’était le cas de 7% de descendants de natifs (nés en France de deux parents nés en France).

Mais la prise en compte des origines sociales et du parcours scolaire n’explique pas la totalité de la différence d’intégration sur le marché du travail entre jeunes descendant de parents africains et les jeunes descendant de parents natifs.

Les chercheurs restent prudents sur les réponses possibles, tout en notant que le ressenti de la discrimination à l’embauche est très important dans cette catégorie de descendants d’immigrés: 28% des descendants d’immigrés d’Afrique estiment avoir été discriminés à l’embauche en raison de leur nom, 20% en raison de la couleur de leur peau.

Jean-Laurent Cassely et Grégoire Fleurot

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