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L'évolution humaine a-t-elle favorisé les individualistes ou les altruistes?

Slate.com, mis à jour le 21.11.2012 à 6 h 35

Elle a plutôt favorisé les altruistes, mais la négociation entre l'individu et le groupe reste un chantier en perpétuelle évolution.

Queen's Commerce Class of 2008 group photo 20/eddiehosa via Flickr CC Licence By

Queen's Commerce Class of 2008 group photo 20/eddiehosa via Flickr CC Licence By

Nous sommes en 1957. Dans les branches de la forêt congolaise d'Ituri, des colobes noir-et-blanc s'enfuient tandis qu'au sol, une petite troupe de chasseurs Mbuti, bientôt rejointe par l'anthropologue Colin Turnbull, se fraye prudemment un chemin à travers les broussailles.

Les Mbuti sont des pygmées. Si leur taille ne dépasse pas en moyenne les 1,20m, ils sont puissants et robustes, capables de venir à bout d'un éléphant avec une simple sagaie.

De récentes découvertes génétiques prouvent qu'ils vivent dans cette région depuis environ 60.000 ans. Mais cette technique de chasse révèle un conflit éthique immémorial pour notre espèce, de ceux qui possèdent encore une signification particulière pour la société américaine contemporaine.

Pour capturer leurs proies, les Mbuti se servent de longs filets d'écorces de lianes tressées qu'ils étendent parfois sur une centaine de mètres. Une fois les filets posés, les femmes et les enfants se mettent à crier et à frapper le sol pour effrayer les animaux et les pousser vers les pièges.

Ce que Turnbull finit par comprendre, c'est que les parties de chasse des Mbuti étaient des efforts collectifs, où la réussite de chacun revenait à tous les autres. Mais un homme, un individualiste forcené du nom de Cephu, ne l'entendait pas de cette oreille. Quand tout le monde eut le dos tourné, Cephu posa en douce son propre filet devant ceux de la communauté.

«De la sorte, il attrapa les premiers animaux débusqués par les rabatteurs, expliquait Turnbull dans son livre Le peuple de la forêt, mais il n'arriva pas à se replier avant d'être découvert.»

Le procès de Cephu

La rumeur commença à se répandre parmi les membres du campement que Cephu avait essayé de voler la viande de la tribu, et tout le monde fut bientôt d'accord pour dire qu'il devait répondre de son crime.

Lors d'un procès improvisé, Cephu se défendit avec des arguments prônant l'initiative individuelle et la responsabilité personnelle. «Il pensait mériter une meilleure place sur la ligne des filets, écrivait Turnbull. Après tout, n'était-il pas un homme important, un chef, en réalité, de la troupe qu'il formait avec lui-même?»

Alors dans ce cas, répliqua un membre respecté du campement, Cephu devait partir et ne plus jamais revenir. Les Mbuti n'ont pas de chefs, ils vivent dans une société d'égaux où la redistribution permet la subsistance de chacun. Le reste du campement resta immobile, donnant son accord tacite à la sentence.

Face à l'ostracisme, une punition quasi équivalente à une peine de mort, Cephu capitula. «Il se confondit en excuses, écrivait Turnbull et dit qu'il acceptait dans tous les cas de rendre la viande qu'il avait prise.»

Ce qui mit fin à la querelle, et les membres du groupe se levèrent pour aller s'emparer des morceaux de viande qui trônaient dans le panier de Cephu. Ce dernier se serra le ventre, gémit, et supplia qu'on lui laisse quelque-chose à manger.

Mais ses camarades se contentèrent de rire, et d'aller vaquer à leurs occupations une fois la livre de chair récupérée. A l'instar d'Atlas, le personnage mythologique de l'antiquité grecque, condamné par des dieux revanchards à porter le monde sur son dos pendant toute l'éternité, Cephu fut obligé de subvenir seul aux besoins du groupe, qu'il le voulût ou non.

De la défense des droits individuels...

Pendant ce temps, dans la jungle urbaine de New York, c'est une autre lutte entre l'individu et le groupe qui faisait rage. En octobre 1957,  Ayn Rand publiait son roman dystopique La Grève [1], dans lequel un héros libertarien, John Galt, réprouvait sa société collectiviste pour son incapacité à promouvoir les droits individuels.

«C'est une réalité que, par nature, l'homme –tout homme– est une fin en lui-même» [2], proclamait Galt, «il existe pour lui-même et n'a pas d'objectif moral plus élevé que la quête de son propre bonheur.»

Mais contrairement à Cephu, Galt avait les moyens de mettre fin à son esclavage social. En cessant d'y participer, et en convaincant les autres de faire de même, il allait stopper le moteur du monde. Atlas allait hausser les épaules.

«Chaque espèce vivante a son mode de survie, déterminé par sa nature, poursuit Galt. Je jure, sur ma vie et l'amour que j'ai pour elle, de ne jamais vivre pour les autres, ni de demander aux autres de vivre pour moi.»

La défense par Ayn Rand d'une nature humaine fondée sur la rationalité et la réussite individuelle, avec le capitalisme comme prolongement naturel, devint le cri de ralliement d'une frange nouvelle de libertariens, issus de la politique conservatrice américaine.

... aux politiques conservateurs américains

Pour Paul Ryan, c'est La Grève qui forme la base de son système de valeurs, et qui fut l'une des motivations de son entrée en politique. Ayn Rand a d'autres admirateurs célèbres: Rush LimbaughAlan Greenspan, Clarence Thomas, mais aussi Steve King, Mick Mulvaney et Allen West, membres du groupe parlementaire du Tea Party.

«Le collectivisme», écrivait Rand dans Capitalism: The Unknown Ideal [capitalisme, l'idéal inconnu], «est le prémisse tribal de sauvages primordiaux qui, incapables de concevoir les droits individuels, voyaient dans la tribu un maître suprême et omnipotent, possédant la vie de ses membres et pouvant les sacrifier à sa guise.»

La compréhension objective de «la nature de l'homme et [de] la relation de l'homme à l'existence» devrait vacciner la société contre les maux que sont la morale altruiste et la redistribution économique.

Dès lors, «on doit commencer par identifier la nature de l'homme, i.e. ces caractéristiques essentielles qui le distinguent de toutes les autres espèces vivantes». Elle en identifie deux: un cerveau ayant évolué pour permettre la pensée rationnelle et un instinct de survie fondé sur le désir de liberté individuelle.

Au final, Rand cherchait l'origine de John Galt dans le grand livre de la nature humaine. Mais avait-elle raison? Sommes-nous des égotistes rationnels coincés dans un filet d'obligations sociales? Ou sommes-nous une espèce intrinsèquement sociale pour qui l'altruisme fut un élément constitutif de son succès planétaire? La réponse, elle ne pouvait la trouver que dans un seul endroit: le Pléistocène.

Observer le Pléistocène pour étudier notre espèce

L'époque du Pléistocène, qui débute il y a 2,6 millions d'années pour se terminer voici 11.700 ans, fut un moment de formation pour le développement de notre espèce. C'est au début de cette époque que les premiers membres du genre Homo commencèrent à marcher dans les vastes savanes africaines.

En un peu plus de 2 millions d'années, nous sommes passés de vagues agrégats de bipèdes, circulant debout entre diverses zones forestières et avec un physique proche de celui des bonobos, à des sociétés extrêmement intégrées et composées de clans et de familles multiples.

En étudiant des traces archéologiques, mais aussi en observant les chasseurs-cueilleurs contemporains, les scientifiques évolutionnaires ont construit un dossier théorique expliquant comment nos premiers ancêtres humains ont pu réussir une telle expédition. Et il est clair que John Galt n'était pas présent dans notre arbre généalogique ancestral.

Christopher Boehm étudie depuis plus de 40 ans les interactions entre les désirs de l'individu et ceux du groupe. Aujourd'hui directeur du Jane Goodall Research Center et professeur d'anthropologie et de sciences biologiques à l'Université de Californie du Sud, il mène des travaux de terrain avec des primates humains comme non-humains, et a publié plus de 60 articles universitaires, ainsi que de nombreux livres sur la problématique de l'altruisme.

Dans son dernier ouvrage, Moral Origins: The Evolution of Virtue, Altruism, and Shame [Origines morales: l'évolution de la vertu, de l'altruisme et de la honte], Boehm synthétise ses recherches afin de répondre à cette question: pourquoi, parmi tous les primates sociaux, les humains sont-ils si altruistes?

Les humains sont-ils altruistes?

«On peut créer une vie bonne de deux façons, explique Boehm. La première consiste à punir le mal, et la seconde à promouvoir activement la vertu.» Avec sa théorie de la sélection sociale, Boehm fait les deux. L'altruisme peut être défini comme une forme de générosité extra-familiale (contrairement au népotisme, qui ne concerne que des apparentés).

Pour Boehm, l'évolution de l'altruisme humain peut se comprendre en étudiant les règles morales des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Avec l'aide d'un assistant de recherche, il vient de compulser les milliers de pages que représentent les compte-rendus des anthropologues ayant étudié, sur le terrain, les 150 sociétés de chasseurs-cueilleurs existant à travers le monde.

Ces sociétés, il les appelle les LPA pour «Late-Pleistocene Appropriate» [conformes au Pléistocène supérieur] et ce sont toutes celles qui, encore aujourd'hui, continuent de vivre comme le faisaient nos lointains ancêtres.

En classant ces compte-rendus en fonction de diverses catégories de comportements sociaux, comme l'aide aux non-apparentés, l'humiliation collective ou encore l'exécution de déviants sociaux, Boehm a pu déterminer la fréquence de ces comportements.

Et ses conclusions sont en contradiction directe avec l'idéal égoïste d'Ayn Rand. Par exemple, dans 100% des sociétés LPA –qui vont des Adamanais autochtones, dans l'Océan Indien, aux Inuits du nord de l'Alaska–, la générosité et l'altruisme concernent toujours de manière équivalente les apparentés et les non-apparentés, avec le partage et la coopération comme valeurs morales les plus fréquemment citées. 

Les ragots: un universel humain propre à notre espèce

Evidemment, cela ne veut pas dire que tout le monde respecte ces valeurs au sein de ces sociétés. Dans 100% des LPA, on compte au moins une occurrence de vol ou de meurtre, dans 80% d'entre elles, quelqu'un a déjà refusé de partager ses ressources et, dans 30% des sociétés, il est arrivé qu'un individu essaye de flouer le reste du groupe (comme Cephu).

Ce qui rend les violations de ces règles morales si instructives, c'est la manière que choisissent ces sociétés pour y remédier. Au final, tout passe par les ragots. Bien plus que la fabrication d'outils, l'art, ou même le langage, les ragots sont un universel humain propre à notre espèce (en attendant que l'on sache décrypter le système de communication complexe des baleines ou des dauphins).

Les ragots sont intiment liés aux règles morales d'une société donnée et, au sein du groupe, le respect de ces règles détermine les gains ou les pertes de prestige des individus. Cette formation d'une opinion collective est un élément redoutable, en particulier dans les petites communautés rurales où l'ostracisme ou l'expulsion peuvent signifier la mort.

«L'opinion publique, entretenue par les commérages, guide toujours le processus de décision du groupe, écrit Boehm, et la peur du ragot, en elle-même, fait office d'arme de dissuasion sociale, car la plupart des gens est extrêmement sensible à sa réputation.»

Une bonne réputation améliore le prestige des individus qui  font preuve d'altruisme, et marginalise ceux dont la réputation est mauvaise.

Vu que le prestige est intimement lié au degré d'attraction qu'une personne inspire au sexe opposé, les ragots favorisent une pression sélective positive qui accentue les traits associés à l'altruisme.

En d'autres termes, faire le bien vous permettra de coucher avec beaucoup de monde, et coucher avec beaucoup de monde vous permettra de perpétuer vos gènes altruistes (ou du moins, les gènes qui vous font résister à la tentation de flouer les membres de votre communauté).

Réduire les comportements antisociaux par la mise à l'écart du groupe

Parfois, les ragots ne suffisent pas à réduire ou à éliminer un comportement antisocial. Dans l'analyse que fait Boehm des sociétés LPA, l'opinion publique et la mise à l'écart sont les deux réactions les plus communes à la mauvaise conduite (100% des sociétés classées).

Mais il existe d'autres stratégies, comme l'expulsion permanente (40%), l'humiliation collective (60%), l'exécution avalisée par le groupe (70%) et les punitions physiques non-létales (90%).

Dans les cas d'expulsion ou d'exécution, le résultat au fil du temps serait, au sein des populations, la réduction des traits responsables des comportements antisociaux. En d'autres termes, la sélection sociale permettrait aux altruistes d'obtenir une meilleure valeur sélective globale que les resquilleurs, et de se reproduire plus fréquemment qu'eux.

Dans notre espèce, les bases biologiques de la moralité pourraient dès lors résulter de ces pressions positives et négatives véhiculées génération après génération parmi nos ancêtres du Pléistocène. Qui est John Galt? Quelqu'un qui a refusé de participer à la société et dont personne n'a plus jamais entendu parler depuis.

Pour rendre justice à l'origine russe d'Ayn Rand, la société collectiviste contre laquelle elle s'opposait le plus était le régime soviétique, qui justifiait la consolidation de son propre pouvoir avec un altruisme de façade. L'erreur de Rand, ce fut d'essentialiser la distinction entre «liberté individuelle» et «tyrannie collective», avant de la transposer aux premiers temps de notre humanité.

Cephu: un égocentrique gauche

Mais malgré tout, dans les profondeurs de la forêt d'Ituri, il y avait un homme avec qui Ayn Rand aurait pu se sentir proche. Cephu avait la réputation de se croire supérieur aux autres, bien avant qu'il ne décide de maximiser sa marge de profit personnel aux frais de la chasse collective.

Comme Turnbull l'apprit en s'entretenant avec les hommes de la tribu Mbuti, Cephu ne s'était jamais joint aux petits-déjeuners du groupe, quand ils discutaient du meilleur endroit où poser leurs filets. Il suivait simplement le groupe une fois qu'une décision avait été prise.

Et pour ne pas arranger les choses, il était souvent gauche et effrayait les animaux avant que les pièges soient en place. Et quand il obtenait sa part du butin communautaire, il l'emportait toujours pour la manger dans son coin, plutôt que de rester avec ses camarades (et une fois arrivé dans ses quartiers, on l'entendait souvent hurler et insulter ses congénères).

Si on en croit Turnbull, l'égocentrisme de Cephu énervait tout le monde et il était au centre de nombreux racontars. Mais la plupart des membres de la communauté tolérait ses agissements, afin de préserver l'unité de la tribu.

«Plutôt que de provoquer un esclandre», écrivait Turnbull, «tout le monde dans le campement gardait ses pensées pour lui, sans rien dire». Mais un jour, Cephu dépassa les bornes.

«Ce que commit Cephu était peut-être l'un des crimes les plus odieux aux yeux des Pygmées, et il se produit très rarement. Néanmoins, l'affaire fut réglée de manière simple et efficace», concluait Turnbull.

La négociation entre l'individu et le groupe: un chantier en perpétuelle évolution

Au sein des Mbuti, comme dans la majorité des sociétés de chasseurs-cueilleurs, l'altruisme et l'égalité sont des systèmes qui promeuvent la liberté individuelle. Le respect de ces règles morales évite qu'une personne ne profite des autres, ou même ne domine l'ensemble du groupe à l'aide de privilèges injustes.

Cependant, comme dans notre société contemporaine, la négociation entre l'individu et le groupe reste un chantier en perpétuelle évolution. Ce qui explique peut-être pourquoi, une fois les ripailles des Mbuti achevées après cette faste journée de chasse, quelqu'un alla voir Cephu, qui gémissait toujours dans son coin, pour lui offrir un morceau de viande et une part de la sauce aux champignons qui avait ravi les papilles de tout le campement.

Un peu plus tard dans la soirée, Cephu rejoignit le camp principal et vint s'asseoir parterre pour chanter avec le reste de sa tribu. Finalement, porter le monde sur son dos n'est pas si pénible quand les autres sont là pour vous donner un coup de main.

Eric Michael Johnson
Tient le blog Primate Diaries pour ScientificAmerican.com

Traduit par Peggy Sastre


[1] Titre original «Atlas Shrugged » –littéralement «Atlas haussa les épaules», NdT. Retourner à l'article

[2] Toutes les citations du livre sont issues de la traduction de Sophie Bastide-Foltz, aux éditions des Belles Lettres, NdT. Retourner à l'article

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