France

C'est chaud pour les lapins

Claire Garnier, mis à jour le 30.10.2012 à 11 h 22

Difficile de connaître avec précision la population cunicole en France, surtout depuis l'introduction de la myxomatose. Les chasseurs disent que les lapins ont disparu des campagnes, les agriculteurs qu'ils pullulent.

Bayenghem-les-Seninghem, près de  Saint-Omer, en 2006. REUTERS/Charles Platiau

Bayenghem-les-Seninghem, près de Saint-Omer, en 2006. REUTERS/Charles Platiau

En cette période d’ouverture de la chasse, il n’est pas illégitime d’avoir une pensée pour le gibier du pauvre, le lapin de garenne. D’autant que celui-ci se fait rare. En l’absence de données annuelles, on ne peut que s’appuyer sur 3 enquêtes nationales sur les tableaux de chasse. 13,5 millions de lapins de garenne tués en France en 1974, 6,4 millions en 1983 et 3,2 millions en 1998. Ces chiffres fournis par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) ne renseignent que sur une période de 24 ans, mais ils montrent la chute vertigineuse des populations de lapins sauvages en Europe. Et celle-ci continue de chuter selon les observateurs de la faune sauvage.

La population de lapins de garenne (Oryctolagus cuniculus) était autrefois considérable en Europe. Raymond Bras, 86 ans, se souvient des années d’avant-guerre où il découvrait la chasse chez son grand-père à Bourgtheroulde dans l’Eure:

«On voyait des lapins courir partout: dans les bois, dans les forêts, dans les campagnes; et puis, brutalement, après 1950, plus de lapins!».

Raymond Bras ne cite pas cette date au hasard. C’est à cette époque que le docteur Armand-Delille, membre de l’Académie de médecine et vice-président de la Société de biologie, cherche le moyen d’éliminer les lapins qui pullulent dans sa propriété de 300 hectares et portent préjudice à ses cultures.

Le professeur Armand-Delille se tient informé des recherches et expériences réalisées dans le monde autour du virus myxomateux (MV, myxoma virus), décrit pour la première fois en 1898 en Uruguay. Ce virus originaire d’Amérique du sud, identifié en 1927, appartient à la famille des «poxvirus» comme la variole et ne provoque que des symptômes bénins sur les lapins d’Amérique alors qu’il tue les lapins européens. Il se manifeste par des «myxomes» (tumeurs) et des œdèmes sur l’ensemble du corps mais en particulier sous les yeux, dans les oreilles, autour du nez et des organes génitaux. Devenu aveugle et fiévreux, le lapin meurt ensuite d’une infection opportuniste

Diverses expériences avaient été tentées depuis la fin du XIXe siècle dans le monde pour réduire les populations de lapins de garenne, partout considérés comme nuisibles. En 1887, Louis Pasteur avait inoculé le choléra des poules à des lapins. L’expérience fut concluante mais on en restât là, par peur de transmettre la maladie aux… poules.

Pas le professeur Armand-Delille qui se procure, via la Suisse, un échantillon de cultures du virus et l’inocule à aux lapins sauvages. Deux mois plus tard, 90 % des lapins de sa propriété sont morts ou présentent les symptômes de la maladie. Il pensait que l’épidémie resterait cantonnée à sa propriété close, mais en 1953, toute la France métropolitaine est contaminée; le virus gagne ensuite rapidement l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne et toute l’Europe.  

En 1953, le Docteur Armand-Delille fait une communication scientifique officielle sur son introduction volontaire de la myxomatose, dans le Bulletin de l’académie d’agriculture. Le biologiste n’a pas été sanctionné pour avoir introduit le virus de la myxomatose, car ceci ne constituait pas un délit à l’époque. Aujourd’hui, il encourrait une peine d’emprisonnement de 5 ans et une amende de 75.000 euros.

Cette affaire de la myxomatose a, en effet, amené le législateur à se pencher sur la question de l’introduction volontaire de maladies. La loi du 5 octobre 1955 sanctionne les personnes qui font naître, qui répandent une maladie ou qui tentent de le faire. 

Est-ce ce même virus qui continue de contaminer le lapin de garenne? Affirmatif, indique Stéphane Marchandeau qui dirige un programme de recherche sur le lapin de garenne au sein de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. «Il s’agit bien du cortège de virus descendant du virus introduit en 1952, même si l’on ne peut pas exclure d’autres introductions ponctuelles depuis». Cette maladie virale, qui n’est pas transmissible à l’homme, est mortelle chez les lapins européens non immunisés, y compris chez les lapins européens introduits sur d’autres continents.

Le «troupeau gris» des lapins colonisant l’Australie

Heureusement pour les lapins, ils ont commencé à s’immuniser vis-à-vis de ce virus et la population de lapins de garenne  s’est reconstitué. Mais dans les années 1980, une nouvelle maladie, la maladie hémorragique du lapin (RHD), commence à l’affecter. A la différence de la myxomatose, le virus de la RHD n’a pas été introduit volontairement par l’homme. Son origine n’est pas clairement établie. Les chercheurs avancent deux hypothèses: mutation d’un vieux virus non pathogène ou franchissement de barrière d’espèce.

L’idée d’infecter des lapins pour en contrôler la démographie fait son chemin. Elle gagne du terrain en Europe mais aussi en Australie, où avait été introduit le lapin européen au XIX e siècle lors de la colonisation du «continent» par les Européens. Sans prédateur, ce lapin de garenne d’origine européenne deviendra vite en Australie une espèce invasive difficile à contenir; il va proliférer en provoquant des dégâts dans la nature et dans les cultures.

Des récits évoquent un effrayant «troupeau gris» se propageant sur les terres en dévastant les cultures. Au point que le virus sera introduit en 1950 comme agent de contrôle biologique. Avec «succès»… au début. Selon l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), la population de lapins est passée en Australie de 500 d’individus à 100 millions entre 1950 et 1952. Depuis, les lapins australiens ont acquis une immunité et la sélection naturelle a fait son œuvre. Selon l’OIE, le taux de mortalité des lapins australiens exposés à la myxomatose est passé sous la barre des 50 % et leur population s’élèverait aujourd’hui à 200 millions.

Le virus de la myxomatose a évolué et des souches de moindre virulence sont apparues. Les souches très virulentes diffusent moins bien car les lapins meurent rapidement et sont donc contagieux pendant très peu de temps, explique Stéphane Marchandeau. A l’opposé, les souches peu virulentes diffusent mal car les lapins excrètent assez peu de particules virales  contagieuses. Les souches de virulence intermédiaire sont les plus contaminantes car les individus meurent moins vite tout en produisant des excrétions contagieuses.

Les carottes, les tournesols et les terriers

Le lapin s’étant en partie immunisé, certains agriculteurs jurent que le lapin continue de «pulluler». Rien de surprenant à cela. Les agriculteurs voient en effet avant tout le lapin comme un prédateur, un fléau pour le monde agricole. Jeannot s’attaque en effet aux cultures céréalières et aux cultures légumières; il mange les carottes bien sûr, mais il coupe aussi les jeunes pieds du tournesol. Et il creuse des terriers. Quand les lapins arrivent sur un terrain, ce terrain n’est plus cultivable.

Les chasseurs affirment, de leur côté, que le lapin a complètement disparu des campagnes et des forêts. Certains racontent que des agriculteurs auraient été autorisés par le passé à utiliser le virus de la myxomatose comme une «arme». Et auraient, en douce, introduit des lapins myxomateux dans la nature. Difficile à vérifier! Une chose est sûre, le chasseur aime le lapin. C’est culturel. Celui-ci renvoie à l’image très positive du gibier populaire. Le lapin était, par ailleurs, l’un des moyens de manger de la viande pendant la guerre à la campagne. Les fusils ayant été confisqués, la capture s’effectuait «au lacet». Tout un art!

Alors Beaucoup de lapins ou presque plus de lapins ? Qui dit vrai de l’agriculteur ou du chasseur? Stéphane Marchandeau met tout le monde d’accord: «les deux ont raison! Les deux situations existent: les pullulations peuvent côtoyer la quasi extinction locale». L'impact de la myxomatose dépend du mode de fonctionnement de la maladie dans les populations. En situation d'endémie, la circulation régulière du virus permet d'entretenir l'immunité, d’où un impact faible du virus. Lorsque la circulation du virus est insuffisante pour entretenir l’immunité, l’impact est fort : on parle alors d'épidémie.  Le facteur clé pour l’impact du virus est la taille de la population, avec un seuil difficile à estimer car il dépend lui-même de facteurs locaux: structure spatiale des populations, présence ou non de moustiques, etc.

L’évolution des espaces agricoles liée à l'intensification de l'agriculture joue aussi un rôle important pour la circulation du virus et l’épanouissement du lapin. La fragmentation des habitats perturbe la circulation des virus et contribue à donc à augmenter l’impact de la maladie. Quant à « l’uniformisation» des paysages (fin des haies, du bocage, etc) elle a pour effet de restreindre les espaces où le lapin peut s'installer, se terrer, s’épanouir .

Dans les îles, on est souvent frappé par l’abondance de lapins. Normal: dans ces milieux clos, la maladie n’a plus d’impact car le virus circule beaucoup et les individus s’immunisent en fabriquant des anticorps pour résister au virus. Les aéroports sont aussi des milieux très favorables pour le lapin avec beaucoup de pelouses rases et d'endroits pour creuser des terriers. «Rien à voir avec la rumeur selon laquelle le kérosène tue les virus comme on l'entend régulièrement!», plaisante Stéphane Marchandeau.

Difficile dans ces conditions et avec tous ces paramètres, de mesurer avec précision la population de lapins dans un espace donné. Mais pas impossible. Fibonacci, le grand mathématicien du Moyen-âge, avait posé et résolu le problème suivant: un couple de lapins étant dans un espace clos, combien de couples de lapins peut-il engendrer en un an, sachant que chaque couple donne naissance à un nouveau couple à partir du 2e mois? Réponse: 144!  La célèbre suite ou séquence de Fibonacci qui découle de ce problème est la suivante: 1-2-3-5-8-13-21-34-55-89-144… Autrement dit, le nombre qui suit est obtenu en ajoutant la somme des deux derniers.

Un vaccin contre la myxomatose

Cette suite est «l’ancêtre» des modèles mathématiques aujourd’hui utilisés par les chercheurs confrontés aux difficultés de l’expérimentation sur la faune sauvage, indique Stéphane Marchandeau, confrontée à des mortalités naturelles (maladies, prédateurs). «Quand on connaît l’évolution théorique de la population, on peut faire varier les paramètres et identifier les facteurs importants de dynamique d’une population. Par exemple, que se passerait-t-il, si, hypothèse d’école, l’on vaccinait 10 % des individus contre la myxomatose?». On est sûr, indique Stéphane Marchandeau que ce type de mesure «aurait un effet très faible à l’échelle d’une population de lapins sauvages en pleine nature».

Si ce vaccin existe et marche bien sur le lapin domestique — il existe même un vaccin mixte à la fois contre la myxomatose et la maladie hémorragique du lapin (RHD). Dans la pratique, la filière cunicole n’étant pas florissante, les éleveurs ont tendance à faire l’impasse sur la vaccination.

Dans la nature, la vaccination est une autre paire de manches. Et, comme le souligne Stéphane Marchandeau, «cela rencontre beaucoup d’obstacles techniques et réglementaires»

Dans la pratique, il faudrait vacciner 70 % de la population pour assister à un effondrement de la circulation du virus; il faudrait aussi administrer le vaccin avant le pic saisonnier, ce qui n’est pas facile à planifier! Ensuite, la réglementation vétérinaire impose qu’un vaccin ne touche que l’animal visé et non les autres qui se trouvent dans son environnement. Une chimère, ce vaccin contre la myxomatose!

Claire Garnier

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