La Palestine à l’ONU: pourquoi tout le monde s’en fout?

Mahmoud Abbas, avant son discours à l'Assemblée générale de l'ONU, le 27 septembre 2012. REUTERS/Lucas Jackson

Mahmoud Abbas, avant son discours à l'Assemblée générale de l'ONU, le 27 septembre 2012. REUTERS/Lucas Jackson

Les Palestiniens ont déposé à New York une nouvelle demande d’adhésion à l’ONU, comme «Etat-observateur non-membre». La requête devrait être examinée par l’Assemblée générale, en novembre.

Mahmoud Abbas l'a confirmé dimanche 11 novembre: la résolution pour élever la Palestine au statut d'Etat-observateur non-membre sera déposée à l'ONU ce mois-ci.

«Nous allons à l'ONU en novembre 2012, pas en 2013 ni en 2014. Nous ne renoncerons pas.»

Nous republions l'article d'Hélène Jaffiol paru à ce sujet en octobre.

***

Début septembre 2012. La grande messe annuelle de l’ONU doit débuter dans une dizaine de jours. Je me prépare à couvrir le retour de Mahmoud Abbas aux Nations unies pour annoncer la candidature de la «Palestine» au statut d’«Etat-observateur non-membre».

Un an après la grande campagne pour devenir un «Etat membre» à part entière –démarche par la grande porte qui s’est soldée par un échec au Conseil de sécurité– c’est un retour par la fenêtre.

Mais dans une pièce vide. Il y a déjà cette impression étrange de sortir de leur torpeur les commentateurs, même les plus aguerris. L’affaire se corse lorsque vous avez l’impression d’apprendre la nouvelle aux premiers concernés: «Ah oui? Tiens, je ne savais pas. Et donc?», me répond dubitative une amie palestinienne.

Etudiante à l’université Birzeit, près de Ramallah, elle avait pourtant été de tous les combats: l’appel à la fin des divisions palestiniennes, la grève de la faim des prisonniers... J’en avais fait l’une des mes «sources» favorites, un baromètre. Elle le reste. Son haussement d’épaules, teinté de lassitude, est plus révélateur que toutes les analyses pointues: il résume, à lui-seul, les débuts de l’acte II de la «Palestine» au sein de l’institution onusienne.

Etre un «Etat»

La nouvelle campagne vise à obtenir un statut d’«Etat-observateur non-membre». A ce jour, il n’y a que le Vatican possédant ce statut, qui n’accorde pas le droit de vote au sein de l’Assemblée générale. La démarche d’adhésion est beaucoup plus simple que pour devenir un Etat membre à part entière. Il suffit d’avoir la majorité des votes à l’Assemblée générale –ce que les Palestiniens ont l’assurance d’obtenir– et le Conseil de sécurité ne peut s’y opposer.

Mais quel est l’intérêt de ce plan B après l’échec de l’année dernière? En réalité, l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) possède déjà le rang d’observateur depuis 1974, au sein des Nations unies, mais au titre d’«entité», comme l’Union européenne ou l’Union africaine.

Si la nouvelle demande d’adhésion aboutit, c’est bien un changement de vocabulaire, mais ô combien symbolique, que vise l’Autorité palestinienne: passer du statut d’«entité» à celui d’«Etat» dans l’institution la plus prestigieuse du monde. Les qualificatifs de «non-membre» ou d’«observateur», devenant à cet égard accessoires: «Dès que nous serons admis à l’ONU, Israël ne pourra plus parler de territoires disputés. Nous serons bien un “Etat” sous occupation. Nous passerons dans une autre catégorie», explique Hassan Balawi, conseiller au ministère des Affaires étrangères.

Néanmoins, d’un point de vue strictement juridique, la portée d’un changement de statut est à relativiser. L’ONU n’a pas le pouvoir de reconnaître un «Etat» ou un gouvernement, mais juste un «membre». 

En d’autres termes, l’obtention d’un statut d’«Etat non-membre» ne vaut pas acte de reconnaissance formelle. Un «Etat» n’existe que parce qu’il est reconnu par d’autres Etats. Or, la Palestine est déjà reconnue par la majorité des pays du monde (127 Etats), excepté ceux d’Amérique du Nord ou d’Europe de l’Ouest.

La quête à l’ONU n’est-elle pas alors qu’un doublon? L’objectif est plus stratégique et symbolique que purement juridique: «Nous voulons revenir à la case départ. Après tout, la fondation de l’Etat d’Israël s’est faite d’abord à l’ONU en 1947, alors pourquoi pas notre Etat?», avance Hassan Balawi.

Par ailleurs, ce nouveau statut pourrait accroître les chances palestiniennes de joindre de nouvelle agences onusiennes, comme la Cour pénale internationale, mais, selon les juristes, «le processus d’admission n’est ni automatique, ni garanti». Plus prosaïquement, ce plan B d’adhésion semble surtout répondre à une urgence, celle d’empêcher, de l’aveu même de Mahmoud Abbas, que «la cause palestinienne ne tombe dans l’oubli».

Le grand absent

L’urgence palestinienne ne semble pourtant plus celle de la communauté internationale. Le dossier est passé totalement inaperçu à la 67e session de l’Assemblée générale de l’ONU. Le contraste avec la grande campagne de Mahmoud Abbas, l’année dernière, est saisissant.

A l’époque, Barack Obama avait exprimé à la tribune, dans une longue démonstration, sa volonté de mettre le conflit israélo-palestinien au rang de «test pour la politique étrangère américaine».

Cette année, il a réduit le sujet au rang de paragraphe rituel de tout bon diplomate:

«L’Amérique se tiendra aux côtés de ceux prêts à faire ce voyage [d’un accord de paix].»

Les autres «grands» du Conseil de sécurité ont suivi le même chemin. Sans plus. Tout juste sait-on que la Maison Blanche a fait circuler, en parallèle, dans les couloirs onusiens, une note appelant à rejeter cette nouvelle demande d’adhésion, contraire à l’objectif de négociations avec l’Etat hébreu.

Ce désintérêt général n’a pas échappé à la presse israélienne: «l’illustration parfaite (…) est que sur les six interviews télévisées données par Netanyahou en Amérique du Nord, depuis le mois de juillet, une seule question avait trait au conflit israélo-palestinien», note Herb Keinon, le journaliste phare du Jerusalem Post.

Par ailleurs, le Premier ministre de l’Etat hébreu, Benjamin Netanyahou, n’a consacré que 9 lignes de son discours à la tribune de l’ONU à la question du conflit. Le reste étant consacré à une menace considérée comme beaucoup plus imminente par Israël: celle du nucléaire iranien.

Le plan B d’adhésion est d’autant plus resté dans l’ombre que, de l’aveu même de diplomates européens, chacun considérait la question comme «définitivement réglée» depuis l’échec de la campagne d’adhésion de l’année dernière. Tant et si bien que, selon l’éditorialiste du Monde Alain Frachon, «le conflit-israélo-palestinien n'existe plus», relayé désormais «au rang d'affaire secondaire». Réglé car inréglable.

Des dossiers plus «centraux»

La nouvelle demande palestinienne d’adhésion à l’ONU est ainsi apparue inaudible au milieu de dossiers plus «centraux»: le conflit syrien, le nucléaire iranien, sans parler du film anti-islam, ou de la menace islamiste du Nord-Mali.

Le Printemps arabe semble avoir provoqué un véritable basculement, relayant le dossier israélo-palestinien à la périphérie. Dans sa chronique sur France Culture, Brice Couturier faisait déjà en février dernier le même diagnostic.

Dans les mots d'Alain Frachon:

«Il y a quelques années encore, on parlait de la "centralité" du conflit israélo-palestinien. Celui-ci était censé être au cœur de la tourmente proche-orientale, la cause de toutes les pathologies régionales. Au lendemain des "printemps arabes", la grande ligne de fracture qui fait trembler le Proche-Orient est ailleurs.»

«Ailleurs»: comprendre la division religieuse du monde arabe ravivée par la tragédie syrienne: les grand Etats de l’islam sunnite –le Qatar, l’Arabie saoudite, l’Egypte– qui soutiennent la rébellion, et les représentants de l’islam chiite –le Hezbollah libanais, l’Iran– qui appuient toujours le régime de Bachar el-Assad.

Dans cette nouvelle donne régionale rythmée par la liste toujours plus longue des victimes syriennes, le problème iranien se présente avec d’autant plus d’acuité que l’hypothèse de frappes préventives israéliennes, contre les installations nucléaires de Téhéran, est apparue imminente à la fin de l’été.

Ainsi, la «bombe» de Netanyahou à la tribune a certainement gagné la «bataille de l’image» de l’édition 2012.

Nétanyahou avec un schéma de bombe à la tribune de l'ONU le 27 septembre 2012. REUTERS/Lucas Jackson

Les nombreuses parodies, qui ont suivi, en font foi.

En 2011, c’était le bras tendu de Mahmoud Abbas, avec sa demande d’adhésion, qui avait fixé les esprits.

Le dirigeant de l'Autorité palestinienne brandit une copie de la demande qu'il vient de remettre à Ban Ki-moon le vendredi 23 septembre 2011. REUTERS/Mike Segar

Ce glissement de «centralité», les Palestiniens en ont eux-mêmes conscience. En mars 2011, 64% d’entre eux pensaient que le Printemps arabe aurait un impact direct sur le dossier palestinien. Ils ne sont plus que 48% aujourd’hui (PSR, institut de sondage palestinien).

Les Palestiniens aussi...

Le retour à l’ONU de Mahmoud Abbas est passé tout aussi inaperçu dans les rues palestiniennes. Finis les effusions de joies, les drapeaux, les concerts de klaxons de l’année dernière; on se limite cette année bien souvent à un haussement d’épaules. A Gaza, la nouvelle n’a même pas été relayée. «Pourquoi ce que dit Abbas a si peu d’importance, titre le chirurgien et musicien palestinien, Tariq Shadid, sur son blog The musical Intifada.

Le lancement d’un plan B à l’ONU n’envoie pas, selon lui, le bon message aux Palestiniens:

«Si vous commencez par demander quelque chose, puis ensuite quelque chose d'inférieur parce que vous n'avez pas obtenu ce que vous vouliez la première fois, le message que vous envoyez (…) est que vous êtes prêts à vous contenter de moins, à vous contenter de moins de quelque chose qui n'était déjà pas suffisant en premier lieu.»

Par ailleurs, si à New York le dossier palestinien a été occulté par les autres dossiers régionaux, à Ramallah c’est une revendication sociale contre la hausse générale des prix qui a brouillé la parole des leaders palestiniens, le Premier ministre Salam Fayyad en tête, jugés responsable de la situation.  

Selon la récente étude PSR, 60% considèrent que les conditions de vie en Cisjordanie sont mauvaises et même pire que celles de Gaza. Un sentiment qui permet de comprendre la lassitude palestinienne devant le «cirque» onusien. «Nos difficultés économiques rendent les discours politiques stériles. Il nous faut du concret», souffle Mariam, une jeune habitante de Ramallah.

Aussi, alors que les leaders palestiniens parlent à New York d’une adhésion comme «Etat-observateur non-membre», c’est l’appel à la destruction de l’«embryon» de ce même Etat qui se fait de plus en plus entendre en Cisjordanie et à Gaza, soit la dissolution pure et simple de l’Autorité palestinienne.

Pour le 19e anniversaire des Accords d’Oslo, mi-septembre, quelques jours avant le déplacement à l’ONU, des personnalités palestiniennes, dont certaines proches du pouvoir, ont appelé à l’abrogation des accords de paix de 1993: «Emmener cette vague structure "gouvernementale" aux Nations unies pour leur demander de la reconnaître comme un Etat peut être difficilement perçu, par n'importe quel Palestinien, comme une démarche ayant du sens, compte tenu de son inefficacité», conclut, de son côté, Tariq Shadid. Et l’idée d’un Etat binational, commun aux Israéliens et aux Palestiniens, de germer de nouveau dans les esprits.

Hélène Jaffiol