Monde

L'après-Chávez, c'est déjà maintenant

Anne Denis, mis à jour le 10.10.2012 à 12 h 28

Après quatorze ans de pouvoir, le président vénézuélien rempile pour un nouveau mandat de 6 ans, durant lequel il entend «approfondir sa révolution bolivarienne». Sauf si la maladie l’oblige à céder plus tôt le pouvoir, ouvrant la boîte de Pandore de sa succession.

Conférence de presse à Caracas le 9 octobre 2012. REUTERS/Jorge Silva

Conférence de presse à Caracas le 9 octobre 2012. REUTERS/Jorge Silva

Caramba, encore gagné! Pour la quatrième fois en 14 ans, Hugo Chávez a remporté haut la main, dimanche, l’élection présidentielle, avec 54,8% des voix, soit 10 points d’avance sur le candidat de l’opposition, Henrique Capriles [1]. Une réélection moins triomphale qu’en 2006 (25 points d’avance) mais néanmoins confortable après 14 ans de pouvoir.

Le scrutin s’est déroulé avec une participation record de 80% et sans soupçons de fraude, montrant  –réalité crispante pour ses détracteurs– que le père de la révolution bolivarienne, héraut charismatique de la gauche radicale en Amérique latine, conserve à ce jour le soutien de la majorité des classes populaires du pays.

Car ni son charisme exceptionnel, ni les flots d’argent dépensés pour la campagne électorale (et pour doper les programmes sociaux avant le scrutin) n’expliquent à eux seuls cette victoire. Avant l’arrivée au pouvoir de Chávez en 1998, la population –dont 66% vivait dans une grande pauvreté–  était réellement abandonnée par une classe dominante captant toute la rente pétrolière.  

La redistribution des recettes de l’or noir mise en place par Chávez via les célèbres «misiones» (dispensaires, logement, magasins à prix subventionnés, scolarisation) a inversé la tendance: moins de 25% des 28 millions d’habitants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, les inégalités se sont réduites, le taux d’alphabétisation avoisine les 95%. Certes bien aidé par un prix du baril multiplié par 15 en 10 ans, Chávez a su donner les premiers soins d’urgence à ce pays malade, et les Vénézuéliens les plus modestes lui en sont encore reconnaissants.

Un troisième mandat à haut risque

C’est la phase de guérison qui a dérivé. La nationalisation brutale des grands pans de l’économie (hydrocarbures, télécommunications, électricité, eaux…) n’a pas donné l’effet escompté par Caracas. Aujourd’hui, le groupe public pétrolier PDVSA finance la moitié du budget de l’Etat pour sa politique sociale, au détriment d’investissements cruciaux pour son activité (la production de brut stagne à 2,5 millions  de barils par jour), et étouffe le reste de l’industrie.

Près des trois quarts des biens de consommation sont importés, les pénuries alimentaires sont fréquentes et le sous-investissement généralisé, au point que ce pays, doté des plus importantes réserves de pétrole au monde (297 milliards de barils, enfouis dans la région de l’Orénoque), subit régulièrement des pannes d’électricité.

Les raffineries sont vétustes, comme en attestent plusieurs accidents meurtriers, et insuffisantes (le pays importe une partie de son essence), les transports publics sont en déshérence. «Cette redistribution sans production de richesses génère une société d’assistés aux effets très pervers, estime la sociologue vénézuélienne Mercedes Vivas. Chacun dépend de l’Etat, et donc a peur, s’il s’y oppose, de perdre ses aides, son job, voire d’être victime d’intimidations.»

Néanmoins, Hugo Chávez, qui sait que sa popularité peut vaciller si la situation ne s’assainit pas, a promis dimanche de devenir un président «plus efficace». C’est l’un des défis de son troisième mandat, qui s’annonce fort difficile. Car la manne pétrolière fuit depuis longtemps en de nombreux endroits, infusant la corruption et le clientélisme dans toute l’administration, et rendant désormais incertain tout espoir de reprise en main. Et «le dérapage des dépenses publiques avant l’élection va porter le déficit budgétaire à 5 ou 6 % cette année. Il va falloir ralentir le rythme, et peut-être recourir à la dévaluation», estime Carlos Quenan, économiste chez Natixis. Délicat, alors que l’inflation excède les 26%.

Mais le plus urgent de ce début de mandat reste la lutte contre la criminalité, qui a véritablement explosé ces dernières années, et pourrit la vie des Vénézuéliens. Or, la volonté déclarée du Président de créer une police fiable, répressive et non corrompue, s’est jusqu’à présent soldée par un échec. Autre motif d’inquiétude, l’essor de cartels de narcotrafic dans le pays, «exportés» par la Colombie et en passe de transformer le Venezuela en corridor de la drogue.

Guerre de succession feutrée chez les chavistes

Ces graves problèmes sont compliqués par un facteur récent, révolutionnaire lui aussi: la santé du président. Révélé il y a un an, le cancer d’Hugo Chávez a fait naître dans son entourage une préoccupation jusqu’alors taboue: la succession d’el Comandante, 58 ans. Après avoir rechuté en mars et s’être fait opérer une seconde fois à La Havane, il a publiquement demandé à Dieu de «lui prêter vie» (soulevant des vagues de ferveur populaire) avant de se déclarer guéri et de faire campagne , mettant ainsi fin à la séquence.

Mais l’hypothèse que sa santé l’oblige à quitter le pouvoir avant la fin de son mandat continue de générer, à bas bruit, au sein même du chavisme, «d’intenses débats contradictoires entre, d’une part les tenants d’une politique nationale et, d’autre part, les procubains», explique Mercedes Vivas, qui y voit aussi une confrontation larvée entre militaires et civils.

Le principal prétendant du premier camp s’appelle Diosdado Cabello; ce chef militaire, compagnon de toujours de Hugo Chávez, s’est battu à ses côtés lors du coup d’état dont il a été victime en 2002. Ancien gouverneur de l’Etat de Miranda, il préside actuellement l’Assemblée nationale. «Il n’est pas marxiste, ne rejette pas le libre marché et c’est le plus intelligent, estime Mercedes Vivas qui l’a eu pour élève à l’Académie militaire. Il saurait faire du chavisme sans Chávez».

Et peut-être faire évoluer le régime vers une gauche moins radicale. De l’autre côté, il y a les castristes purs et durs: l’actuel vice-président Elias Jaua et le ministre des Affaires étrangères Nicolas Maduro. Leur proximité avec les frères Castro est un atout fondamental, compte tenu de l’étroitesse des liens entre Cuba et le Venezuela.

Le frère aîné de Hugo, Adán Chávez, s’est lui aussi implicitement mis  sur les rangs depuis un an. Gouverneur de l’Etat de Barinas, ex-ambassadeur à Cuba, très radical mais fort peu charismatique, il rêverait selon certains qui le voient comme un favori, d’un destin à la Raul Castro. La presse évoquait même il y a quelques mois le nom de la fille ainée du président, Rosa Virginia. «Mais le Venezuela n’est pas Cuba. Ce type de népotisme me semble peu crédible dans le contexte du chavisme, objecte Mercedes Vivas. D’ailleurs, dès que la maladie de Chavez a été rendue publique, plusieurs héritiers potentiels se sont aussitôt manifestés.»

Quelques mois avant les élections, certains avouaient  carrément redouter une guerre civile, le général en chef, Henry Rangel Silva, ayant affirmé que ni l'armée ni le peuple n'accepteraient une victoire de l’opposition; des propos menaçants auxquels Adan Chávez avait fait écho. Avec le rétablissement apparent de Hugo Chávez et sa réélection, la tension est retombée, mais les ambitions sont libérées et les questions demeurent.

En théorie, en cas de départ anticipé du chef de l’Etat, son vice-président assure la transition quelques mois, pour préparer la tenue rapide d’élections. Quels peuvent être les risques d’un passage en force de dirigeants du parti présidentiel, dans l’objectif de garder le pouvoir coûte que coûte? Que ferait l’armée, elle aussi divisée entre chavistes et non chavistes? Comment se comporteraient les milices bolivariennes, fortes de plus de plus de 100.000 membres civils armés et plus ou moins contrôlables? Questions légitimes dans un pays ultra-polarisé, où la violence est autant dans la rue que dans les propos du chef de l’Etat.

Il y a un an, un rapport de l’ONG Crisis Group dénonçait l’ambigüité, voire la permissivité  des autorités à l’égard des gangs armés, de la corruption et du narcotrafic. Selon un observateur cependant, les risques d’escalade sont faibles, d’autant que «l’adhésion cet été du Venezuela au Mercosur va jouer un rôle de régulateur démocratique».

Et après une campagne très dure, le soir de l’élection a montré une détente verbale surprenante entre adversaires, Henrique Capriles reconnaissant sa défaite sans agressivité, et Hugo Chávez saluant poliment cette démarche.

Difficile de dire si ce relatif apaisement peut tenir longtemps dans la perspective des élections régionales de décembre...

Anne Denis

[1] Candidat d’une opposition presque unifiée pour l’élection, regroupant une coalition de partis allant de la gauche non chaviste à la droite libérale. Unité récente et, donc, fragile. Retourner à l'article

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Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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