France

Jacques Attali: l'infra-France

Jacques Attali, mis à jour le 10.10.2012 à 6 h 51

Les événements tragiques de Grenoble, Marseille, Strasbourg reflètent la puissance nouvelle, en France, d’un monde nouveau, souterrain, clandestin, hors de la loi.

Quartiers nord de Marseille en septembre 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Quartiers nord de Marseille en septembre 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Grenoble, Marseille, Strasbourg. Trois villes, lieux de trois évènements récents tragiques, sans relation l’un avec l’autre, et que beaucoup voudraient faire passer comme de simples faits divers ordinaires. A Grenoble, deux jeunes gens massacrés par une bande de voyous, pour un regard mal placé. A Marseille, des policiers corrompus par des trafiquants de drogue. A Strasbourg, un jeune Antillais converti à l’Islam, auteur d’un attentat antisémite à Sarcelles, mort en apprenti terroriste les armes à la main.

Ce ne sont pas les premiers incidents de ce genre. Et pour beaucoup, ils sont anecdotiques. Je ne pense pas qu’ils le soient. Ils reflètent la puissance nouvelle, en France, d’un monde nouveau, souterrain, clandestin, hors de la loi. Une «infra-France», qui n’accepte aucune forme d’autorité, qui la bafoue quand elle en à la charge, et qui ne reconnaît que les lois de l’honneur, telles que les nouvelles tribus les définissent.

Comme la dette publique, le délabrement de l’Etat, la corruption, la violence, ne sont plus l’apanage des pays en développement. Dans l’Europe d’aujourd’hui, l’autorité de la loi est partout remise en cause; se développe une économie illégale, souterraine, qui représente sans doute désormais près du quart de la richesse produite dans l’Union. Se développe aussi (et c’est bien plus grave), une économie criminelle, de la drogue à la prostitution; elle s’insinue dans l’administration, la police, la justice même.

La crise actuelle, qui trouve sa source dans la faiblesse de l’Etat de droit mondial, discrédite les Etats, incapables d’assurer un emploi à chacun; elle accélère l’affaiblissement de l’Etat de droit dans chaque pays, remettant en cause toutes les formes d’autorités.

La France, jusqu’ici, avait su y échapper. Elle avait, en mille ans, su construire un Etat, et maintenir, à tout niveau, l’autorité: celle de la République avait remplacé celle de la monarchie. Celle de la famille laïque s’était substituée à celle de l’Eglise. L’un et l’autre, aujourd’hui, se défont, sans que se construise à la place un Etat européen, laissant la place à une France souterraine, une France du non-droit, une infra-France, celle de la corruption, de la violence, et du fanatisme.

Si les autorités républicaines ne reprennent pas vite le dessus, c’en est fait de la nation. Elle sera peu à peu, comme ailleurs, remplacée par le règne du fait accompli, des tribus et des mafias.

Les Français ne veulent pas de cela. Ils veulent de l’autorité. Ils attendent, même s’ils s’en défendent, qu’un capitaine donne le cap. Qu’un père fixe les règles. Quitte à les transgresser.

Et l’autorité ne peut se résumer à quelques coups de boutoir de la police, aussi utiles soient-ils. Elle passe d’abord par la fixation, par les plus hautes autorités de l’Etat, d’un cap politique clair, avec un projet assumé, même s’il est impopulaire. Elle passe ensuite par la restauration de l’autorité des corps intermédiaires, des élus locaux et, surtout, des enseignants. Elle passe enfin par la valorisation, autant qu’il est encore possible, du rôle de la famille.

Tout cela n’est ni de droite, ni de gauche. C’est républicain. Tout simplement…

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