Culture

Stéphane Lissner pour cinq ans, l'Opéra ne prend pas assez son temps

Jean-Marc Proust, mis à jour le 11.10.2012 à 15 h 09

L’actuel surintendant de la Scala de Milan devra définir à partir de 2015 un projet artistique. Chose malaisée en période de vaches maigres et sur un seul mandat.

Le plafond de l'opéra Garnier, peint par  Marc Chagall, en février 2008. REUTERS/Charles Platiau

Le plafond de l'opéra Garnier, peint par Marc Chagall, en février 2008. REUTERS/Charles Platiau

La rue de Valois a tranché: à compter de 2015, Stéphane Lissner sera le prochain patron de l’Opéra national de Paris. L’actuel surintendant de la Scala de Milan a du pain sur la planche: il lui faudra définir un projet artistique en affrontant une période de vaches maigres.

La conduite de l’Opéra de Paris est un exercice délicat. C’est à la fois une maison de théâtre, au sens traditionnel du terme, un paquebot bien français, avec un personnel pléthorique et un statut particulier, une vitrine touristique de prestige. Piloter cette maison exige de l’habileté, de l’inventivité et un sens politique aigu. On n’y accède pas par hasard. A ce titre, le communiqué du ministère de la Culture a un petit côté Versailles:

«En accord avec le président de la République et le Premier ministre, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, proposera la nomination de Monsieur Stéphane Lissner au poste de directeur délégué de l’Opéra National de Paris.»

Stéphane Lissner ne s’en émeuvra pas. N’en déplaise à ceux qui veulent la fin du «directeur providentiel» et plaident pour la transparence des candidatures et des projets, une nomination à l’Opéra de Paris reste éminemment politique. Mais, plus que d’éventuelles amitiés partisanes, on retiendra de Stéphane Lissner sa grande habileté, qui lui a permis, depuis 2005, de s’imposer à la tête de la Scala de Milan, théâtre alors en pleine crise.

Reconduit en novembre 2009, il a accepté une diminution de 10% de son salaire (supposé être de l’ordre du million d’euros par an) pour aider la Scala à affronter la crise économique, suivi en cela par l’équipe dirigeante. Sans doute rue de Valois a-t-on regardé de près son bilan financier:

«Depuis l'arrivée de Stéphane Lissner à la tête de la Scala, le nombre de représentations a doublé, les recettes sont passées de 15 millions à 32 millions d'euros, selon les prévisions pour 2012, malgré une baisse des contributions de la province et de l'Etat. Alors que le déficit prévu début 2012 était de 7 millions d'euros, il est descendu à 4,5 millions grâce aux sponsors, aux économies et la hausse des recettes.»

Une subvention peau de chagrin

Car, à Paris, l’heure est à la rigueur. Gelée depuis quelques années, donc rognée par l’inflation, l’aide de l’Etat est encore appelée à diminuer, comme le déplore son actuel directeur Nicolas Joël: «baisse des subventions de 2,5% en 2013, autant en 2014 et en 2015. À tout cela s’ajoute, en 2013 une ponction de 3,7 millions sur les réserves financières de l’Opéra.»

Gérer une subvention peau de chagrin n’est pas anodin pour l’Opéra. En 2010, l’aide de l’Etat représentait 55% de ses recettes, la billetterie 28%, le mécénat 4%, le reste 13% (vente de programmes, CD ou DVD, tournées, donations...). Serrer les cordons de la bourse ne résoudra pas tout: rayonnement culturel oblige, l’Opéra de Paris se doit d’afficher des productions prestigieuses, avec des stars aux cachets élevés et des mises en scène grandioses donc coûteuses, de celles qui font se déplacer le public international.

Côté recettes, Nicolas Joël a amorcé un mouvement d’optimisation tarifaire et le mécenat progresse. Mais augmenter le prix des billets revient à exclure le public populaire. Et, dans un contexte de crise, le mécénat peut-il vraiment jouer le rôle de tampon? D’ailleurs, est-ce souhaité en France où les fonds privés sont souvent mal perçus? Faudra-t-il agir sur les dépenses en réduisant les nouvelles productions, voire en supprimant des emplois?

L’Opéra compte 1.800 salariés en CDI, l’équivalent de 200 emplois à temps plein en CDD et des solistes payés à la vacation. La masse salariale fixe représente environ la moitié de son budget. Interrogé par le JDD sur d’éventuels licenciements, Nicolas Joël en exprime la crainte plus que la menace: «Je dis simplement que cette situation peut avoir des ­conséquences.»

Stéphane Lissner est attendu sur ces questions. Sans oublier, les dernières grèves le montrent, que le climat social peut facilement être conflictuel.

Quel projet artistique?

Etre un bon gestionnaire ne suffira pas. Il lui faudra aussi un souffle, un projet. Car Lissner prendra les rênes d’une maison au projet artistique flou. Après un quinquennat Mortier dédié au XXe siècle, voire au Regietheater, Nicolas Joël a mis l’accent sur le répertoire, quitte à sortir du formol des productions datées.

Au triomphe de la modernité vaguement provocatrice succéda une forme de muséification. Mortier obtint les huées (d’une partie) du public, Joël se targue d’un taux de fréquentation à 94%. Evidemment, il y a eu dans les deux cas d’éclatantes réussites et de jolis ratages. Mais, d’un mandat à l’autre, on cherche en vain la cohérence artistique.

Dans cette perspective, Stéphane Lissner a sans doute le profil idéal. Issu du théâtre (il a commencé au centre dramatique d’Aubervilliers), il a dirigé des maisons aussi différentes que le théâtre du Châtelet, les bouffes du Nord ou la Scala, sans oublier le festival d’Aix-en-Provence. Il y a insufflé de la modernité et fait se croiser les genres. A Aix, danse, opéra et théâtre se mêlaient, des commandes furent passées aux compositeurs contemporains. Au Châtelet, il redonna une vocation de création et d’innovation, invita de grands chefs (Daniel Barenboïm, Simon Rattle...) renouant avec un lustre international perdu.

Il y organisa aussi, à la fin des années 1980, un cycle Mahler, compositeur encore peu joué à ce moment-là. Enfin, il a parfaitement mesuré et accompagné l’importance prise par les metteurs en scène dans l’opéra depuis une trentaine d’années, travaillant régulièrement avec des figures comme Patrice Chéreau ou Stéphane Braunschweig.

Un quinquennat et puis s’en va?

Cette nomination est-elle une bonne nouvelle? Au regard de son parcours, oui. Nul doute que Stéphane Lissner saura définir un projet artistique cohérent, une forme de voie médiane entre l’avant-garde et le conservatisme [1], qui devrait satisfaire les spectateurs les plus exigeants.

Il pourra compter sur une maison avec de solides atouts musicaux: Nicolas Joël y a veillé, confiant à Philippe Jordan la direction d’un orchestre aujourd’hui de grande classe (et d’excellents chœurs). Un temps controversée, la complémentarité entre Garnier et Bastille est aujourd’hui établie. Côté ballet, une autre nomination devrait survenir. Brigitte Lefèvre, directrice de la danse, en poste depuis 1995, a 68 ans: sa succession est attendue.

Ainsi une nouvelle ère commence. Nicolas Joël n’avait plus la confiance de sa tutelle, indique-t-on au ministère de la Culture. Il «avait présenté un plan d'action après les coupes budgétaires et souhaitait rester, mais (...) la ministre s'y est opposée». Que la nomination de Stéphane Lissner soit le fait du Prince ne fait pas de doute et ce n’est pas forcément choquant.

C’est davantage l’instabilité du poste qui pose question. Changements politiques, querelles de personnes...: il s’agira en effet du huitième directeur depuis 1980! Les deux prédécesseurs de Lissner n’auront donc accompli qu’un seul mandat. Ce qui manque à l’Opéra de Paris, c’est la durée, la sérénité qui seules permettent de poser une véritable politique artistique –et managériale. Souhaitons donc à Stéphane Lissner de garder la confiance de sa tutelle, même en cas d’alternance politique. Avec ce bémol: en 2015, il aura 62 ans. Même si la limite d'âge est repoussée, ce sera vraisemblablement un nouveau mandat unique.

Jean-Marc Proust

[1] Notons cependant qu’il a exhumé à la Scala une production d’Aïda datant de... 1963! Retourner à l'article

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