[L'Amérique en France 4/5] Vie et mort du Rockabilly en Lorraine

Evelyne dans un magasin de disques, à Metz / Elise Costa

Evelyne dans un magasin de disques, à Metz / Elise Costa

Des anciennes punks devenues pin-ups et des collectionneurs d'interrupteurs, bienvenue dans les années 1950 en 2012, où Elvis est toujours roi et le tuning de voiture demande des plaques faussement rouillées.

Quatrième chapitre de notre série consacrée à l'Amérique en France.

Metz est une ville qui se mérite.

Dans le plus petit coucou du monde qui emmène les sept costards-cravates et moi-même en direction de la vallée de la Moselle, le stewart, qui doit être à peine majeur, porte un appareil dentaire et se déplace en courbant le dos pour éviter de se cogner au plafond. Le moteur de l’appareil caquète et les consignes de sécurité plastifiées ont vécu sous la pression des doigts paniqués par les soubresauts. Quant à l’aéroport Metz-Nancy Lorraine, où pas une once de vent ne vient perturber la bruine, il est perdu au milieu des plaines gris-orangé de novembre. L’absence de kiosque à journaux, les pubs datant de plusieurs mois et la jeune femme qui me demande si son pantalon n’est pas tâché de sang dans les toilettes y donnent l’impression d’avoir survécu à une attaque zombie.

C’est la première fois que je mets les pieds ici, mais la gare de Metz, où nous dépose le bus, laisse à penser que c’est le genre de ville où l’on vit pour toujours.

Bienvenue chez Garageland

Evelyne tient la boutique Garageland au 5, rue de la fontaine, un magasin «rock’n’kitsch» clinquant sous la pierre sombre où se mêlent porte-clefs Rosie, figurines de Frankenstein et tee-shirt à têtes de mort. Pourtant, Eve est à l’opposé de la fausse néo-pin up qui chercherait à poser pour Suicide Girls: elle porte un tailleur à basque, des escarpins noirs et une coiffure des années 40. Elle sait très bien de quoi elle parle. Ce qu’elle est aujourd’hui, à trente ans, est un condensé de recherches poussées dans les domaines de la littérature, de la musique et de l’art déco, ainsi que d’histoire personnelle hors-normes. Parce que la question fondamentale reste: comment naît cette attirance pour le rockabilly?

«Je crois que c’est né de la façon la plus incongrue qui soit. Pour une punk, je veux dire.»

Dès le départ j’ai l’intuition qu’Eve sera de la trempe de ces mémés que nous rêverions tous d’avoir, tatouée et loin d’être rabougrie du cerveau. La grisaille ambiante me met étrangement de bonne humeur à l’heure du thé.

«J'ai été élevée au punk rock grâce à un vieil oncle rockeur et toxico, qui était un peu mon héros. Il portait des manteaux de fourrure léopard jusqu'aux mollets et jouait des reprises du Velvet Undeground. Quand il répétait Psycho Killer avec ses potes bourrés dans le garage de ma grand-mère, à 8 ans, c'est moi qui chantais le fameux "fa fa fa fa fa fa fa fa fa far better", j'étais trop fière. Bref, l'oncle est mort, j'ai grandi, et je n'ai jamais cessé de m'abreuver de punk.»

Il faut comprendre que lorsqu’elle parle du punk, Eve ne fait pas semblant: elle trouve les New York Dolls sexy dans leurs slims roses, a pleuré en entendant Vic Godard chanter Blackpool en live, a fait du stage diving à un concert des Damned, possède une poule qui se prénomme Nina Hagen dans son jardin (1) et, comme toute ado qui se respecte, elle a tenté plusieurs fois de monter son propre groupe de punk rock.

«Sauf que je me revendiquais punk tout en ayant à gérer quelques putains de frustrations. L’esthétique punk, tout d’abord: les filles qui s’enlaidissent, déchirent leurs collants et se rasent la moitié du crâne en buvant des bières sur le bord du trottoir, ça m’a jamais fait trop rêver (…) Je mettais des mini-jupes léopard rose tout en me pâmant secrètement devant le look des actrices de mes films et séries fétiches des années 50 et 60 – les épisodes de la 4ème dimension en tête.»

Une punk à gosses

Dans sa boutique, à la tombée de la nuit, des touristes russes pintés à la vodka entrent pour marchander deux tee-shirts.

«Et puis le punk, c’est le rejet de la société de consommation. Ça, c’est un truc avec lequel j’ai toujours eu vachement de mal (…) Il fallait bien le reconnaître, j’avais quand même une passion cachée pour l’accumulation de choses. En cela, les années 50 auraient été mon eldorado: l’âge d’or de la consommation parfaitement décomplexée! Acheter du design pour sa cuisine et de jolis lustres pour son salon, s'enorgueillir de sa jolie vaisselle ou de sa collection de chaussures, être littéralement fasciné par la publicité et ne pas en avoir honte, nom de Dieu, quel pied! Là-dessus, j'ai dû me rendre à l'évidence: les punks me paraissaient quand même pas franchement marrants.»

Je dois admettre avoir un faible pour les gens qui savent qui ils sont, sans jamais s’en excuser (exception faite aux dérangés). Eve a été employée d’une entreprise de vente de sex-toys, a quatre supers enfants (elle se décrit comme une punk à gosses, «comme avec des chiens, mais avec des gosses») et conte souvent cette histoire d’horreur où, un soir, partie en expédition geocaching avec ses potes, ils ont parcouru un kilomètre dans le noir le plus opaque, sous l’orage grinçant, pour découvrir un ancien tunnel ferroviaire en pleine forêt. C’est à ça que l’on reconnaît les «vrais» cool: on ne veut pas être eux, on veut être tout le temps avec eux. Dans leur sillage, pour respirer un peu de leurs effluves mythiques. Ce genre de personnes, croyez-le bien, n’a rien à envier aux rockstars.

«Enfin, et surtout: Elvis. Elvis, c’est l’anti-punk par excellence: beau, propret, pailleté, gominé, plein aux as, chanteur à midinettes adulé… J’aurais du haïr Elvis. Comment peut-on trouver Iggy Pop parfaitement cool quand il chante "The Passenger" bourré, torse nu, avec une queue de Davy Crockett accrochée à son jean, et à côté de ça être aussi fascinée par un bellâtre qui danse comme un Dieu en fredonnant un truc aussi débile que «Teddy Bear»? Je vais te dire, c'était un PUTAIN de mystère. Et un jour, je me suis dit que je devais aller au bout du truc. Laisser une chance à Elvis, merde, et à tout ce qui allait avec. Et c'est ce que j'ai fait.»

La cuisine d'Evelyne / Elise Costa

Le rockab', milieu de poseurs

Ce qui impliquait: se repasser la discographie intégrale d’Eddie Cochran, Ritchie Valens et Big Bopper, découvrir qu’il existait tellement de bons groupes de rockab' US des années 40 à 60 qu’une vie ne suffirait jamais à tous les écouter, et savoir quel morceau choisir en pleine séance de pelotage à l’arrière d’une Chevrolet Bel Air en 1957. A ce stade du récit, vous comprendrez pourquoi il me fallait partir à Metz – cité où La Fayette fut d’ailleurs général -, et dormir deux nuits durant dans la chambre rose bonbon de la fille aînée d’Evelyne.

Nous mangeons des pizzas avec son mari et ses enfants chez eux, dans la cuisine aux allures de diner couleurs pastels.

«En fait, il faut que tu parles des poseurs dans le milieu rockab’ qui est, disons les choses comme elles sont, un milieu de poseurs. Certains déploient une énergie folle à se ressembler tout en se pensant super originaux. Ils critiquent ceux qui font du tunning, les appellent "les kékés" alors qu’ils font pareil avec leur caisse. Quand ils arrivent avec leur plaque d’immatriculation faussement rouillée importée des USA, c’est quoi? Il y a aussi celles qui en font trop, avec leur robe 50’s mal cousue, leur collier coup de poing américain, leurs boucles d’oreilles en forme de cerises, leurs tatouages old school et par-dessus leur frange à la Betty Page.

Moi, quand j’organise un barbecue, y a des merguez et de la salade de riz, tout le monde ne débarque par avec son triple jupon et sa robe en taffetas en plein cagnard. Mais ça donne envie de disserter sur la question: "c’est quoi, être rock’n’roll?". Parce que quand je vois ces gens qui passent leur existence à se mettre en scène sans se rendre compte qu’ils passent à côté de tous les vrais trucs chouettes, je me dis que cette attitude est tout sauf rock’n’roll.»

Eve a développé une théorie sur la manière de distinguer les poseurs des vrais passionnés: les poseurs rockab’ ne jureraient que par les Stray Cats, moins mainstream qu’Elvis Presley. Non que les Stray Cats soit un mauvais groupe –bien au contraire– mais ils seraient une référence un peu trop facile là où des centaines d’autres excellents groupes peuplent les compilations rockabilly. Ce qui se tient: à Toulouse, le barbier de la place Arnaud Bernard raconte qu’il reçoit de plus en plus de types qui lui montrent une pochette d’album du groupe pour lui expliquer quelle coupe ils veulent. Les Stray Cats «vont avec le reste de la panoplie: avec la gomina, la caisse américaine et la chemise bowling». Ne citer que leurs morceaux reviendrait à ne citer que Bob Marley pour un fan de reggae.

Une maison 50's

Le lendemain, Eve me propose de rencontrer des copains à elle super branchés fifties qui peuvent m’expliquer leur démarche.

Chez Laurence et Sylvain / Elise Costa

La maison de Laurence et Sylvain, située à quelques kilomètres de la frontière luxembourgeoise, est un hommage aux années 50 et 60. De par son architecture et sa décoration intérieure, cette enclave du passé ferait dresser les poils de nuque de n’importe quel chef décorateur de cinéma.

Le salon, situé à l’étage, contient des vestiges intacts de l’époque, des fauteuils clubs à la vieille télévision, en passant par les rideaux graphiques. Les murs de la salle de bain, d’inspiration Tiki (2), sont couverts d’étoiles de mer en plastique bleu. Au rez-de-chaussée, on trouve des caisses de 45T, un dressing contenant une centaine de robes vintage de toutes tailles, et un entrepôt de 40 m2 où s’amoncellent des milliers d’objets des années 50 –ventilateurs, réveils, bouteilles de champagne MOET 1953, magazines de mode et même interrupteurs.

Tous ont été chinés dans les vide-greniers de la région au cours de la dernière décennie. Il faut le voir pour appréhender l’ampleur du travail qui se cache derrière cette collection: Laurence et Sylvain ont entrepris une quête de l’éternel, investis d’une mission de sauvetage de ce patrimoine 50s dont la majorité aurait été sinon condamnée à la déchetterie.

«Les années 50 correspondent à une parenthèse enchantée se situant après la seconde guerre mondiale et avant la guerre du Vietnam, m’explique Laurence. Dès les années 70, il y a eu une vague de nostalgie pour cette période-là: "Grease", "Happy Days"… Ce qui est assez exceptionnel. Beaucoup viennent à la culture fifties par l’esthétique ou par la musique, comme le Doo-wop. Mais depuis trois-quatre ans, avec le regain d’intérêt pour le burlesque par exemple, on voit des gens qui mettent n’importe quoi sous le terme "fifties". Ils ne se renseignent pas.»

Cette connaissance de l’époque permet à Laurence et Sylvain de rester ancrés dans le bon goût. De la même façon que Dita Von Teese est gage d’authenticité: parce qu’elle sait différencier une pièce de 1945 d’une autre de 1946, toutes celles qui cherchent à l’imiter ressemble à des copies bon marché.

«Les Etats-Unis fascinaient le monde entier à cette période. Aujourd’hui, les jeunes sont plus fascinés le Japon et l’Asie en général.»

L'amour pour les Etats-Unis, ringard

Je comprenais soudain pourquoi ma fascination pour l’Americana allumait les yeux torves de mes interlocuteurs d’une drôle de lueur. J’étais, à 29 ans, aussi ringarde que Johnny Hallyday. Un de mes amis m’avait raconté qu’un jour, il avait fait regarder un teen-movie à son ado de neveu. Quand il s’était exclamé: «Tu trouves pas ça génial, l’ambiance des lycées américains?!», le neveu en question avait rétorqué: «Et quoi? Nous aussi on a des casiers au lycée». Ces salopiauds avaient déjà accès au rêve prémâché, pourquoi cela devrait les intriguer outre mesure? Nous étions foutus.

«Mais en ce qui nous concerne, nous nous intéressons aussi aux années 60 en France, avec les Yéyés, la 4L et les débuts de Johnny et de Sylvie Vartan. C’était notre propre parenthèse enchantée.»

Serait-ce la pièce maîtresse du puzzle? Ne pas se perdre corps et âme dans la culture 50s en occultant sa personnalité. A l’instar d’Evelyne, qui au final voue un amour identique aux blockbusters des années 80 (Star Wars, E.T., Retour Vers le Futur), à Donjons et Dragons et aux comics italiens de Dylan Dog. Et à l’instar de Laurence et Sylvain, qui aiment tout autant à dénicher des objets français correspondants à cette période.

Vient ensuite le clou du spectacle qui vous accroche à la mâchoire au parquet: le garage. A l’intérieur, quatre voitures américaines anciennes –dont une Cadillac– en parfait état, ainsi que plusieurs dizaines d’aspirateurs des années 50 en forme de capsules suspendues au mur. Chez Laurence et Sylvain, lorsque l’on vous propose de visiter, il faudrait être toqué d’accepter par politesse.

Photo Elise Costa

Fonzy American Diner, Thionville

Pour le dîner, direction le Fonzy American Diner, à Thionville. L’endroit est une sorte de Flunch kitschou où l’on peut croiser des Betty Boop sous cortisone dans les lumières tamisées des jukebox. Ce soir, un sosie d’Elvis officie sur la scène du restaurant. Didier a la quarantaine bien tapée et pour petite amie une sosie de Dalida / Marylin Monroe aux cheveux ébènes. Il est le prototype du sosie d’Elvis: encore un peu dans les vapes depuis l’annonce de sa mort. Car Didier affirme avoir vu Elvis en concert en 1973 à Boston avec son oncle, alors qu’il n’avait que 13 ans et demi.

«C’est mon oncle qui m’a fait écouter tous ces mecs-là: Elvis, Johnny Cash… En 1977, quand Elvis est mort, on a tous mis un brassard noir avec les copains. Puis on s’est tous teint les cheveux en noir bleuté, le n°81 de Belle Color, et on s’est rendu dans le centre-ville de Metz pour rendre hommage au King. Moi je commence à avoir Alzheim’, je l’ai dit à mon médecin. Mais ça, je m’en souviens.»

Le néo-rockab’ est une culture du paradoxe: le style des femmes au foyer américaines des années 50, mais le contrôle de son corps et un job à plein temps; le spleen d’une ère consumériste, mais l’art de dégoter des meubles design pour une bouchée de pain sur un vide-grenier de dimanche matin; et le culte d’un passé dont on ne se souvient pas vraiment, puisque nous n’étions pas nés.

A bien y réfléchir, le rockabilly n’est pas un retour aux sources. Il est une nouvelle forme de futur.

Elise Costa

[1] Aux dernières nouvelles, Nina Hagen a fini dépecée par un renard du coin. Retour à l'article.

[2] Le terme «tiki» est aujourd’hui employé pour désigner l’imagerie kitsch de la culture pop polynésienne qui faisait fureur aux Etats-Unis dans les années 1940 à 1960: imprimé de fleurs hawaïennes, ukulélé, sculptures en bois et ivoire de Dieux polynésiens… Retour à l'article.

 

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