Economie

Fusion EADS-BAE: les Etats-Unis ne feraient plus rêver Londres

Gilles Bridier, mis à jour le 09.10.2012 à 7 h 05

En voulant fusionner avec le groupe européen EADS, le britannique BAE risque de perdre ses accès au Pentagone. Un véritable virage stratégique, imposé par les coupes budgétaires américaines. Même les europhobes anglais ne montent pas au créneau.

Un Eurofighter Typhoon en démonstration à Belgrade en septembre 2012. REUTERS/Marko Djurica

Un Eurofighter Typhoon en démonstration à Belgrade en septembre 2012. REUTERS/Marko Djurica

Le plus intéressant, dans le projet de fusion entre EADS et BAE Systems, c’est peut-être que le Premier ministre britannique David Cameron, plus atlantiste qu’européen, devienne l’avocat de cette fusion auprès notamment du président américain Barak Obama. Il y a en effet beaucoup de conclusions à en tirer.

BAE puise environ la moitié de son chiffre d’affaires –réalisé dans l’industrie d’armement—  auprès du Pentagone, au nom des liens historiques que Washington entretient avec Londres, et suite au rachat par BAE de plusieurs entreprises d’armement américaines.

Mais il n’est pas certain que, fusionné dans un ensemble européen avec EADS, le groupe britannique conserve ses entrées sur les marchés militaires aux Etats-Unis. Les contentieux ne manquent pas entre EADS et ses concurrents américains, qui pourraient en tirer parti pour verrouiller des marchés aujourd’hui accessibles à BAE.

Ainsi, dans l’aviation commerciale: le bras de fer qui se poursuit entre l’Europe et les Etats-Unis sur les subventions à Airbus et Boeing rebondit toujours, Bruxelles ayant encore récemment réclamé des sanctions à l’OMC. Or, le même Boeing fournit le Pentagone, et a forcément l’oreille des pouvoirs publics américains pour faire barrage à EADS, fusionné ou non à BAE.

On a pu récemment apprécier le résultat dans le militaire: les coups de théâtre concernant le contrat des avions ravitailleurs finalement attribué à Boeing (fût-ce sur la base toute théorique d’un avion de papier), en disent long sur la volonté d’empêcher EADS d’obtenir des contrats du Pentagone.

Le patriotisme américain n’est d’ailleurs pas une nouveauté: même en ayant acquis une filiale aux Etats-Unis, Matra dans les années 90 ne parvint jamais à décrocher les commandes visées. Et l’aventure du groupe de Jean-Luc Lagardère avec la société Fairchild acquise sur le sol américain pour répondre aux appels d’offres de la Défense, fut un échec. Un Français, outre Atlantique, n’est pas considéré persona grata au même titre qu’un Britannique lorsqu’il s’agit de marchés publics. 

Les lobbyistes américains l’arme au pied

Pire: EADS est un groupe européen avec une partie française représentée entre autres par l’Etat présent au capital. C’est, aux Etats-Unis, un véritable motif d’exclusion supplémentaire. Et même si Washington devait passer outre ce paramètre, l’entrée du Pentagone ne manque pas de lobbyistes qui auraient tôt fait de dénoncer le cadeau consenti à un Etat étranger avec l’argent du contribuable américain.

Le puissant lobby de l’industrie américaine d’armement pourrait d’autant plus facilement prendre l’opinion publique à témoin que sa cible –le nouveau groupe EADS-BAE– serait devenu un leader mondial qui viendrait défier les industriels américains jusque sur  leur pré carré. Aucun politique, à la Maison Blanche, ne saurait résister bien longtemps à ce genre de pression.

Dans ces conditions, si la stratégie de BAE est toujours tournée vers les Etats-Unis, on voit mal a priori quel intérêt le groupe peut trouver à se fondre avec EADS dans un même ensemble, mettant en péril la pérennité de son activité outre-Atlantique.

On pourrait imaginer que, pour lever les obstacles, l’Etat français accepte de ne plus participer au capital d’EADS. Mais compte tenu du caractère stratégique du groupe, Paris a déjà exclu cette hypothèse.

Du même coup, pour figurer à égalité de traitement, Berlin devrait également réclamer de monter au capital; le désir de Daimler d’en sortir lui fournit d’ailleurs une fenêtre pour y entrer. De quoi, aux Etats-Unis, fermer un peu plus les portes des marchés publics au groupe européen.

L’opinion britannique, plutôt europhobe, ne s’oppose pas

En outre, David Cameron est forcément attentif à son opinion publique, de plus en plus europhobe avec plus de la moitié de la population plus ou moins hostile à l’Union européenne. La perspective d’une fusion d’un fleuron de l’industrie britannique avec un groupe européen qui l’éloignerait du Pentagone aurait pu se heurter à une farouche opposition au sein du pays. Et pourtant, il n’en est rien: les europhobes sont restés relativement discrets, laissant le champ libre à David Cameron pour qu’il aille plaider la cause de la fusion.

L’explication est peut-être dans les projections des commandes militaires aux Etats-Unis. Le budget de la défense, le plus important au monde, va être marqué par des mesures d’austérité. Même si BAE est aujourd’hui le troisième fournisseur du Pentagone, des ouvertures risquent de disparaître au profit des champions nationaux Boeing et Lockheed Martin. Car si le patron de Boeing affirme avoir confiance en son pays malgré des coupes claires dans le budget de la défense, c’est qu’il compte bien que d’autres en souffriront plus que lui.

En outre, si les industriels américains de l’armement sont confrontés à un tassement des commandes américaines, ils se retourneront vers l’exportation avec encore plus d’agressivité, rendant inaccessibles la rentabilité des contrats pour des concurrents qui ne peuvent profiter de la même assise nationale.

Revirement stratégique pour BAE

Ainsi, pour BAE, l’avenir sur le sol américain et à la grande exportation peut apparaître incertain. Et le salut de l’industriel britannique passe peut-être moins aujourd’hui par les Etats-Unis que par l’Europe, fût-ce par le biais d’une fusion dans laquelle il serait dilué.

Pour les actionnaires, l’intérêt consisterait à ne plus être dépendants des budgets militaires, mais de pouvoir palier les éventuelles coupes par les recettes provenant de l’aéronautique commerciale avec Airbus. En profitant du portefeuille de commandes d’EADS dix fois plus garni que celui de BAE grâce, précisément, à l’aéronautique civile et aux hélicoptères.

Ce qui explique que, dans un rapport, le ministère allemand de l’économie conteste l’équilibre d’une fusion offrant 40% du nouveau groupe à la partie britannique et seulement 60% aux actionnaires d’EADS, réclamant pour eux 70%. Le groupe Lagardère, actionnaire au côté de l’Etat français, réclame aussi un nouvel examen du projet.

BAE et EADS se connaissent déjà, puisqu’ils sont partenaires dans l’avion de combat Eurofighter Typhoon concurrent du Rafale de Dassault sur tous les grands marchés d’exportation. Toutefois, une fusion entre les deux groupes constituerait pour BAE une plus profonde révision de sa stratégie que pour EADS, même si la maison mère d’Airbus trouvait dans cette opération les moyens de relever son chiffre d’affaires dans le militaire face à l’activité civile.

L’opération aurait aussi de nombreux effets collatéraux, car on n’imagine pas qu’une fusion à ce niveau soit sans conséquences sur les autres industriels de l’armement, à commencer en France par Dassault, Thalès et Safran.

Pour autant, une plus grande intégration de l’industrie européenne d’armement constituerait une avancée pour l’Europe qui a tant de mal à amarrer la Grande-Bretagne au continent. Ce ne serait pas la première fois que l’industrie précéderait le politique, comme l’a démontré la constitution d’EADS qui mettait en scène la France, l’Allemagne et l’Espagne. Mais le sujet est sensible, notamment à cause de la revendication d’intérêts souverains tant à Londres qu’à Paris ou à Berlin. Et des enjeux en termes d’emploi pour tous les pays concernés.

Gilles Bridier

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Journaliste
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