Life

Mieux vaut ne pas trop s'en faire sur la frontière entre la vie et la mort

Temps de lecture : 9 min

Le moment à partir duquel on considère qu'une personne est morte cliniquement ne cesse d'évoluer. Mais il faut aussi accepter qu'on ne peut jamais en être tout à fait certain.

A Tegucigalpa, le 14 mars 2012. REUTERS/Jorge Cabrera
A Tegucigalpa, le 14 mars 2012. REUTERS/Jorge Cabrera

Il y a deux cents ans, l'étudiant en médecine écossais Robert Christison assista à la vivisection d'un homme.

Rien de délibéré à cela: le sujet d'anatomie était censé être mort. Mais à l'époque, quand on laissait moins volontiers son corps à la science, les médecins volaient les cadavres. Les exécutions par pendaison donnaient lieu à une rude compétition entre «les proches et les étudiants [en médecine], les premiers souhaitant récupérer le corps intact, les seconds voulant le disséquer», témoigne Christison dans son autobiographie:

«La dissection avait ainsi tendance à être pratiquée avec une hâte indécente, et parfois dangereuse. Quand l'anatomiste commençait son travail, il n'était pas rare que le corps soit encore chaud et que les membres ne soient pas encore rigides.»

Il arrivait que la pendaison soit mal exécutée et que le condamné survive. Il n'est pas étonnant, dès lors, que dans leur précipitation, les médecins aient pu se méprendre et ouvrir un corps pour découvrir que ce n'était pas encore un cadavre.

L'observation, méthode hautement faillible

Même moins pressé par le temps, la simple observation est une méthode hautement faillible quand il s'agit d'établir la frontière entre la vie et la mort. Quand j'étais interne, je me souviens de m'être dirigé avec la chair de poule vers la chambre d'un patient.

Sa famille venait de me dire après une visite: «On pense revenir demain. On est restés avec lui pendant une heure, et il avait l'air particulièrement calme.» Il resterait calme pour toujours.

Il m'est cependant arrivé souvent de me tromper: avec les patients âgés, il fallait parfois un moment avant de constater que leur immobilité était celle du sommeil.

Un miroir embué ou un stéthoscope

Au fil du temps, différents techniques ont été utilisées pour s'y retrouver. Mettre un miroir devant le visage pour voir si la glace s'embuait pouvait être véritablement efficace.

Avec le stéthoscope, inventé par le médecin français René Laennec qui se trouvait gêné de poser l'oreille sur la poitrine de ses patientes, la respiration et le bruit du cœur pouvaient être écoutés avec plus de précision. Tout cela aidait, mais ne suffisait pas à résoudre le problème.

La frontière entre la vie et la mort a toujours manqué de netteté. Au 18e siècle, les chimies du vivant (organique) et du non-vivant (inorganique) étaient considérées comme fondamentalement différentes. Les processus biochimiques de l'organique, où Dieu a insufflé une étincelle de vie, se devaient donc d'être bien distincts des réactions chimiques créées par l'homme ou dans la nature.

Cette croyance s'est éteinte dans les années 1820, quand le chimiste allemand Friedrich Wöhler a synthétisé les premières molécules organiques. Mais elle a laissé quelques reliques, comme l'usage, en anglais, du terme «organic» [«biologique» en français] pour qualifier quelque chose de bon pour la santé [de la nourriture bio se dit «organic food» en anglais]. Au 19e siècle, la nature exacte de cette étincelle de vie est restée un objet de grand intérêt comme de grand doute.

L'âme et le corps

Les débats sur l'âme ne menaient en général nulle part, car ce terme désignait une foule de choses différentes selon les personnes qui l'employaient. Il était difficile de démontrer à quel moment l'âme quittait le corps, car nul consensus ne se dégageait sur la nature et les contours de cette entité.

Pour distinguer la vie et la mort, on s'en remettait donc le plus souvent aux paroles divines. Le Lévitique, 17.11 et 17.14, est clair: l'âme de la chair est dans le sang. William Harvey, à qui l'on attribue la découverte des principes de la circulation sanguine, écrivit ainsi que le sang était «le premier à vivre et le dernier à mourir». Le sang était la vie. Tant qu'il était liquide, il y avait vie.

D'où l'inquiétude de Christison quand il vit l'anatomiste trancher ce corps encore chaud:

«Du sang fluide jaillit en abondance des premières incisions pratiquées dans la chair (...) Vivement alarmé, je retins tout de suite le poignet [du médecin] pour l'arrêter; et je ne me laissai pas facilement convaincre de le laisser continuer quand je vis le sang coaguler sur la table comme le fait exactement le sang d'un vivant.»

La pression de ses pairs eut finalement raison de ses scrupules, et en plus de lâcher l'anatomiste, il assista avec attention à l'opération. Convaincu que l'homme était en vie, il choisit pourtant de regarder.

Goûtez donc le coeur ou le sperme

John Hunter, plus grand chirurgien du 18e siècle, pensait lui aussi que le sang liquide appartenait au monde du vivant, ce qui ne l'empêchait pas d'extraire le cœur de ceux qui saignaient encore – et, dans l'intérêt de la science, de le goûter à l'occasion. (Afin d'observer le fonctionnement des organes sexuels chez l'humain, il obtint la dépouille d'un homme mort juste avant d'éjaculer, ce qui lui permit de constater qu'en bouche, le sperme du cadavre était légèrement épicé.) La soif de savoir n'a jamais garanti la compassion ou le respect des dernières volontés des défunts.

Depuis cette époque, on se montre tout de même plus circonspect. On détermine avec plus de précision à quel moment s'arrête la vie, et on honore plus décemment les restes et les souhaits de nos semblables; ce qui ne veut pas dire qu'il n'est plus besoin de progresser.

L'âme de la chair

Durant de nombreuses années, il fut admis que la mort survenait quand le cœur cessait de battre, c'est-à-dire, de faire circuler le sang. Et l'on s'est accroché à cette idée bien après avoir compris que l'activité électrique était en réalité le substrat primordial de la vie. Une fois de plus, cette réticence avait une origine technique – il est relativement facile de détecter un battement de cœur – et une origine toute différente.

Le sang restait en effet perçu comme «l'âme de la chair», aidé en cela par le double sens que le mot «cœur» porte en notre langue et en notre esprit. Le corps que Christison vit ouvert avait-il encore un cœur palpitant? Était-il encore vivant? Il l'était de toute évidence aux yeux de Christison, mais comment savoir s'il l'aurait été selon nos propres critères?

Le bouleversement de la greffe

Une fois établi que l'activité électrique cérébrale était un signe de vie fondamental, nous avons acquis quelques certitudes. En outre, le besoin d'organes nous a entraînés à modifier notre définition de la mort, car les chances de survie d'un receveur sont bien plus élevées quand l'organe greffé provient d'un donneur dont le cœur battait encore.

En 1968, le superbement nommé Comité ad hoc de la faculté de médecine de Harvard avança ainsi qu'on ne devait plus considérer que la mort survenait quand le cœur cessait de battre, mais quand toute activité électrique avait cessé dans le cerveau. Cela disparu, la personne l'était aussi.

Nos erreurs sur la mort

Janet Radcliffe Richards possède un titre presque aussi savoureux que celui du comité de Harvard: elle est professeure de philosophie pratique à Oxford. (Il faut croire qu'en comparaison, l'aspect impraticable de ce qu'enseignent ses collègues est trop évident pour être mentionné.) Dans son nouvel ouvrage, The Ethics of Transplants: Why Careless Thought Costs Lives [«Éthique de la transplantation: pourquoi le manque de réflexion coûte des vies»], elle avance que si la société s'est par le passé trompée sur la définition de la mort, c'est toujours le cas aujourd'hui.

Selon la philosophe, nous commettons deux grandes erreurs. La première est que nous n'arrivons pas à admettre que les techniques évoluent. Pour reprendre l'exemple du cadavre de Christison, même si son cœur ne battait plus, peut-être aurait-il pu de nos jours être rapidement réanimé. La pendaison provoquait souvent un type d'asphyxie dont les effets pourraient aujourd'hui être réversibles une fois le nœud délié. Autrefois, on déclarait morts des gens que l'on considérerait maintenant comme moribonds, mais vivants et susceptibles d'être sauvés. Le progrès est en marche. Même si les personnes qui se font congeler dans l'espoir de futures avancées scientifiques se fourvoient, même si nous ne pourrons jamais les ressusciter, il est possible que des vies qui nous semblent aujourd'hui irrémédiablement perdues soient, pour les prochaines générations, sauvées au moyen d'une simple assistance médicale.

Faire peu de cas de la mort

La seconde erreur relevée par la philosophe est plus surprenante et porte davantage à conséquence. Nous nous en faisons trop à propos de tout ça. Nous nous posons trop de mauvaises questions. Nous n'attendons pas la putréfaction pour être cent pour cent sûr qu'une personne est décédée, d'autant moins quand elle a exprimé sa volonté d'aider son prochain en donnant ses organes. Dans d'autres domaines, nous sommes prêts à accepter facilement les risques qui semblent raisonnables. Nous savons tous qu'il est plus important d'être en vie que d'arriver à l'heure au travail, mais bien peu seraient prêts à limiter tous les véhicules à 10 km à l'heure pour réduire le nombre de morts sur la route. On tolère les catastrophes épisodiques quand l'alternative serait de perdre de très nombreuses vies pour les éviter.

Dans cet excellent livre, Radcliffe Richards se fait un plaisir de secouer les opinions trop vite conçues. À ses yeux, ce sont surtout des préjugés non remis en cause qui nous rendent si hostiles à l'idée d'acheter et de vendre des organes. Considérant moi-même que tout don d'organe se devait d'être altruiste, je me suis senti revigoré par cette destruction systématique de toutes mes convictions. À l'instar des chirurgiens du 18e siècle, les philosophes pratiques n'ont pas tendance à éviter les sujets qui fâchent.

L'incertitude irrémédiable

Selon Radcliffe Richards, la mort devrait être déclarée quand une personne semble être tombée dans un état d'inconscience irréversible. Il faut essayer d'être le plus sûr possible, mais il faut aussi accepter qu'on ne peut jamais l'être tout à fait. (Pour l'instant, la définition de «mort cérébrale» varie d'un État américain à l'autre et d'un pays à l'autre.) Imaginons une femme blessée à la tête qui a stipulé sa volonté de faire don de ses organes. Sa famille souhaite respecter sa volonté. Si elle est inconsciente de manière irréversible, pourquoi même attendre la mort cérébrale? Pourquoi recourir à des machines pour maintenir en vie les autres organes si le déclin est inéluctable? Pourquoi ne pas prélever ses organes au moment où il est évident qu'elle a perdu toute conscience et qu'il n'y a plus d'amélioration possible?

Dans un étonnant article publié récemment dans le magazine scientifique Discover, l'écrivain Dick Teresi estime à l'inverse qu'assimiler la mort à la mort cérébrale est un échec moral et philosophique. L'auteur prône un retour à une notion de la mort qui gomme 5 000 ans d'acquisition de connaissances. Teresi écrit ainsi:

«Les cadavres à cœur palpitant sont devenus une sorte de sous-espèce conçue dans le seul but de conserver les organes destinés à de futurs receveurs.»

Cet article qui, s'il dissuade certains de faire don de leurs organes sera responsable de vies humaines perdues, implique qu'une définition qui manque de netteté est une mauvaise définition. Il se conclut sur une liste d'exemples où la mort cérébrale n'a pas été correctement diagnostiquée. Autrement dit, ceux qui tentent de faire face aux zones d'ombre et aux difficultés seraient des personnes sournoises, suspectes et probablement malhonnêtes. Ce n'est pas une façon très saine d'envisager le monde qui est, qu'on le veuille ou non, plein de zones d'ombres et de difficultés.

Soit l'on décide d'affronter de son mieux ces zones d'ombre, soit l'on s'en accommode sans gloire. À rejeter la notion de mort cérébrale et à refuser les donneurs dont le cœur bat encore, on évite certes des erreurs qui, malgré toutes les précautions prises, pourraient très rarement se produire. Mais c'est là une façon simpliste et regrettable d'aborder la vérité, et de se dédouaner de toute responsabilité envers ceux qui ont besoin d'organes et ceux qui souhaitent en faire don. Et ce n'est pas ce qu'apprennent les médecins. Comme la vie l'impose souvent, la médecine consiste à faire les meilleurs choix possibles, en sachant qu'aucun n'est parfait.

Nous pourrions mettre un terme à toutes les erreurs médicales – et il y en a des milliers – en mettant tout de go un terme à la médecine. Ou nous pouvons accepter que les erreurs sont inévitables, et s'efforcer d'en faire le moins possible. Nous pouvons refuser d'être tétanisés par la terreur de faire la moindre erreur, refuser de se torturer avec la nauséabonde illusion que la perfection existe. Il y a deux siècles, les médecins voleurs de cadavres se justifiaient en avançant que, si horrible que cela pût paraître, et si horrible que cela fût à certains égards, étudier l'anatomie était essentiel: cela sauvait des vies.

Souvenez-vous des défunts, disaient-ils, mais n'oubliez pas les vivants. Radcliffe Richards nous rappelle que cette leçon vaut encore aujourd'hui. Et l'article de Discover prouve, mauvais arguments à l'appui, qu'elle a raison.

Druin Burch

Traduit par Chloé Leleu

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