Monde

Qui va recevoir le prix Nobel d'économie?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.10.2012 à 13 h 08

Le dernier lauréat de la saison des Nobel sera-t-il le Français Jean Tirole, souvent cité? Un spécialiste de la finance? Un théoricien de la croissance? Le point sur les pronostics des spécialistes.

Les médailles des lauréats des prix Nobel 2010. REUTERS/Pawel Kopczynski.

Les médailles des lauréats des prix Nobel 2010. REUTERS/Pawel Kopczynski.

Le prix Nobel d'économie 2012 a été attribué, lundi 15 octobre, à deux économistes américains, Alvin E. Roth et Lloyd S. Shapley, le dernier cité faisant partie des noms cités dans nos pronostics pour 2012, dans la catégorie «grands anciens». Nous l'avions également mentionné récemment dans un article sur les «oubliés du Nobel».

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Comme chaque année, c'est le dernier-né des prix Nobel, celui d'économie (lancé en 1969 sous le nom de «prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel»), qui boucle la saison des Nobel. Après la médecine, la physique, la chimie, la littérature et la paix, on va connaître, lundi 15 octobre, le ou les successeurs de Thomas Sargent et Christopher A. Sims, distingués en 2011.

Un second Nobel français?

Sera-t-il français? La France attend un second Nobel d'économie depuis 1988, année où Maurice Allais avait été distingué, cinq ans après son élève Gerard Debreu, né à Calais mais naturalisé américain.

Si, sur le long terme, le nom d'Esther Duflo, lauréate en 2009 de la médaille John Bates Clark (remise annuellement au meilleur économiste de moins de quarante ans), est souvent mentionné, le candidat cité avec le plus d'insistance est Jean Tirole, le directeur de la Toulouse School of Economics, qui arrive par exemple en tête d'un sondage interne organisé par l'université Northwestern (Illinois).

«Ses travaux sont essentiels et il est temps que la grande qualité des deux dernières générations d'économistes français soit récompensée à travers lui», estime Stéphane Ménia, blogueur sur Econoclaste.net, et coauteur de Sexe, drogue et économie et Nos phobies économiques. Figure de proue de la «nouvelle économie industrielle» et spécialiste de la théorie des jeux et de l'économie de l'information, Tirole a travaillé sur de nombreux domaines, des télécoms à l'énergie en passant par la finance.

Comme les Nobels de sciences «dures» (médecine, physique, chimie), le prix d'économie est souvent partagé entre plusieurs économistes: depuis 2000, il a été sept fois divisé en deux et trois fois en trois. Hubert Fromlet, professeur à l'université de Linnaeus (Suède) et auteur chaque année d'une short-list de prédictions, estime ainsi que Tirole pourrait être récompensé en même temps que le Finlandais Bengt Holmström, spécialiste de l'économie des incitations.

Un Nobel «financier»?

Certains économistes prédisent ou souhaitent d'ailleurs que le Nobel soit divisé entre trois Américains: Eugene Fama, théoricien de l'efficience des marchés financiers, et Richard Thaler et Robert Shiller, spécialistes de la finance comportementale.

«Récompenser la finance? Par les temps qui courent, cela peut sembler étrange. Mais ce serait un amusant pied de nez», estime Alexandre Delaigue, coauteur du blog Econoclaste.net. «Fama le mérite clairement et ne peut le gagner seul:l'hypothèse d'efficience des marchés financiers est trop forte en cette période de crise financière», écrit sur son blog Tyler Cowen, professeur à la George Mason University (Virginie), qui estime que lui associer d'autres chercheurs permettrait d'équilibrer le prix.

Partisan d'un Nobel branché sur l'actualité, Tom Karier, auteur du livre Intellectual Capital: Forty Years of the Nobel Prize in Economics, estime lui que les recherches de Shiller «ont exactement fait ce que l'économie est supposée faire: elles lui ont permis d'à la fois prédire et expliquer un évènement économique majeur, la Grande Récession de 2008. Et son très pratique indice national des prix de l'immobilier développé avec Karl Case est devenu le symbole d'une bulle irrationnelle. Nous devrions tous avoir envie d'entendre ce qu'il a à dire.»

D'autres économistes sont souvent cités pour un Nobel «financier»: Douglas Diamond, théoricien des paniques bancaires, ou Stephen Ross, spécialiste de l'évaluation des actifs financiers.

Un Nobel pour la croissance?

Deux noms de théoriciens de la croissance sont aussi souvent mentionnés, ceux des Américains Paul Romer et Robert Barro: «La théorie de la croissance n'a pas reçu de Nobel depuis longtemps», pointe Matthew Yglesias, de Slate.com.

«Paul Romer a enrichi les théories de la croissance d'un cadre formel permettant de mieux manipuler la notion de progrès technique mais, et peut-être surtout, a de cette façon conduit à remettre en évidence une idée essentielle mais qu'on avait peut-être un peu oubliée: croître, ce n'est pas cumuler à l'identique, c'est mieux utiliser les ressources et leur trouver de nouveaux usages utiles, estime Stéphane Ménia. A un moment où on se demande ce que deviendra la croissance, ce serait une bonne idée.»

Tyler Cowen estime cependant que des raisons politiques risquent de barrer la route à ces deux économistes cette année: Paul Romer, qui travaillait sur un projet de charter cities (des villes «privées» financées et gérées par des investisseurs) au Honduras, vient de s'en retirer en pointant des problèmes de transparence; Robert Barro fait partie des économistes très critiques envers l'administration Obama, dont il jugeait en juin qu'elle devrait «arrêter de faire porter la faute sur les autres et examiner les politiques qu'elle a mises en place pour adoucir les effets de la récession et de la chute du marché immobilier».

A noter que juste avant la dernière présidentielle américaine, en 2008, le comité Nobel n'avait pas hésité à primer un chercheur très critique envers l'administration Bush, Paul Krugman.

Un Nobel pour les grands anciens?

Point commun de beaucoup d'économistes cités jusqu'ici: ils ont moins de 70 ans, voire moins de 60. Sur son blog, Jean-Edouard Colliard, coauteur de Les Prix Nobel d'économie, rappelle un des critères que le comité est forcé de prendre en compte: ne pas «rater» un grand économiste parce qu'il mourrait avant qu'il ait pu le primer (en 1996, un des lauréats, William Vickrey, était mort à 82 ans trois jours après avoir été nobélisé).

Et donc penser à primer les grands anciens. Sur son blog, Sandeep Baliga, de l'université de Northwestern, estime d'ailleurs que certains des favoris cités sont trop jeunes:

«Ils ont publié des travaux séminaux à un moment où Duran Duran était le roi des ondes, ou peut-être les Smiths dans le cas de Tirole. Le comité Nobel est encore en train de trier dans l'époque où Abba était numéro un du hit-parade et où Bjorn Borg gagnait Wimbledon ».

«Il y a une "pile" d'économistes plus âgés à qui donner le prix: par exemple, Fischer Black et Hal White ne l'ont jamais eu parce qu'ils sont morts relativement jeunes, à 57 et 61 ans. Cela doit être pris en considération, explique Ludwig B. Chincarini, auteur du livre The Crisis of Crowding et du blog Readers & Thinkers. Cette année, je donnerais probablement le prix à William Baumol et Dale Jorgenson, qui ont 81 et 79 ans, pour leurs travaux sur les marchés contestables et la productivité.»

Le nom de Baumol est également cité par Matthew Yglesias et celui de Jorgenson par Alexandre Delaigue: «C'est l'un des rares détenteurs de la médaille John Bates Clark d'âge nobélisable qui ne l'ait pas obtenu. Or, cette médaille est un bon prédicteur», explique ce dernier. Parmi les autres «vétérans» pas encore primés, Jean-Edouard Colliard cite lui le théoricien des jeux Lloyd Shapley, 89 ans.

Un Nobel... difficile à prédire

Les noms cités ci-dessus sont très loin d'épuiser la liste des pronostics: Thomson Reuters, qui publie chaque année une short-list fondée sur le nombre de citations des chercheurs, donne ainsi comme favoris Shiller et Ross mais aussi le Britannique Anthony Atkinson et l'américain Angus Deaton, pour leurs analyses des inégalités de revenus. Des pronostics à prendre avec prudence, puisque depuis dix ans, il n'a touché juste qu'à deux reprises.

«Pas une fois je n'ai eu bon sur le sujet», s'amuse Tyler Cowen sur son blog, tandis que Matthew Yglesias pointe qu'«aucun des types qui ont gagné l’an dernier ne figurait en bonne place dans les prévisions». La difficulté de l'exercice est bien résumée par Barry Hirsch, président de la chaire d'Economie du travail à l'université de Géorgie, dont le favori personnel est David Card, un jeune chercheur connu pour ses travaux en microéconométrie appliquée et en évaluation des politiques publiques:

«Chaque année, avant l'annonce du Nobel d'économie, le regretté Bill Breit, avec qui j'ai codirigé le livre Lives of the Laureates, et moi-même pariions mutuellement un déjeuner sur qui recevrait le prix. Aucun de nous n'a jamais eu à le payer.»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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