En Syrie, pas de sanctuaires pour les rebelles

Situé entre l'autoroute M5, reliant Damas à Alep, et l'autoroute M4, reliant Alep à la côte, et proche de la frontière turque, le Jebel Zawiya est un point stratégique dans le conflit syrien.

Kafr Nabel, dans la région du Jebel Zawiua, le 27 septembre 2012. REUTERS/Shaam News

- Kafr Nabel, dans la région du Jebel Zawiua, le 27 septembre 2012. REUTERS/Shaam News -

JEBEL ZAWIYA - «Cette route que vous venez de traverser: pendant le jour, un sniper y a tué huit personnes», explique l'éclaireur en pointant le doigt vers le nord avant d'enfourcher sa moto et de s'enfoncer dans la nuit. Le petit convoi de deux voitures est parti il y a plus de trois heures d’Atmeh, à la frontière turco-syrienne. Après avoir précautionneusement contourné Idlib, il s’apprête maintenant à éviter les dernières positions de l'armée de Bachar el-Assad avant d'entrer enfin dans le Jebel Zawiya.

Les 33 villes et villages qu'abrite le Jebel Zawiya, dans le Gouvernorat d'Idlib, sont entourés de collines arides, de plaines agraires, de vergers, de champs d'oliviers et de figuiers. Le tout est entrelacé de routes de terre ou d'asphalte où il n'est pas rare d'apercevoir les traces laissées par les chenilles des tanks du régime. La région a vu naître Hussein Harmoush, premier officier à avoir déclaré publiquement sa désertion, et Riad Asaad, qui est aujourd'hui le commandant de l'«Armée Syrienne Libre».

Situé entre l'autoroute M5, reliant Damas à Alep, et l'autoroute M4, reliant Alep à la côte, et proche de la frontière turque, le Jebel Zawiya est un point stratégique dans le conflit syrien, vieux de plus d'un an et demi.

Des enfants à Kafr Nabel avec une roquette S-5 tirée quelques jours plus tôt sur leur maison.

L'armée de Bashar al-Assad, qui occupait la région depuis l'hiver 2011, en a été repoussé durant l'été 2012. «Nous nous sommes soulevés de l'intérieur», explique un habitant de Kafr Nabel, une ville qui compte environ 30.000 habitants. Durant l'occupation, qui a duré neuf mois, les combattants se réunissaient la nuit en dehors de la ville. Nous avons fait entrer les armes et les munitions par les petites routes en contournant les check points du régime.» Les rebelles des villages voisins se sont joints à la bataille, qui dura cinq jours et s'acheva le 10 août 2012 par un retrait de l'armée. L'occupation et les combats qui y ont mis fin ont laissé des marques profondes.

«Alors que le régime contrôlait fermement le Jebel Zawiya tôt dans le conflit, il a commencé à retirer ses forces de la région au début de 2012 quand il décida de concentrer ses ressources limitées sur le contrôle des ville, explique Asher Berman, chercheur-analyste à l'Institute for the Study of War, à Washington, DC. Dans le même temps, les rebelles ont doucement poussé le reste des forces de Bashar al-Assad en dehors de la région, avec grand succès au milieu de l'été 2012. L'absence de forces du régime dans la région a permis aux rebelles de se concentrer sur des cibles stratégiques au lieu de protéger leurs villages. Ils se sont d'abord attaqué à l'autoroute M5, coupant le lien le plus direct entre Damas et Alep. Les rebelles se concentrent maintenant sur l'autoroute M4, qui relie Alep à la côte, et sur l'encerclement de bases aériennes.»

Bassam Alkhalaf, Idleeb, avec une md-65, une Kalashnikov de fabrication bulgare.

Le spectre complexe de l'insurrection

Ainsi, comme l'indiquaient plusieurs vidéos postées par des activistes syriens sur YouTube durant l'été, et comme le confirme un récent reportage du New York Times sur place, les insurgés de la brigade «Shuhada Suriyah», les «Martyrs de la Syrie», placés sous le commandement de Jamal Maarouf, ont dernièrement étendu leur zone d'action vers l'est en s'attaquant directement aux aéronefs du régime à la base aérienne de Abu Dhuhur.

Le groupe, basé originairement dans le village de Deir Sounbol, a émergé comme l'un des groupes dominants de la région et certains observateurs suggèrent qu'il reçoit le soutien de pays étrangers.

Bien que la présence des insurgés ait rendu la base aérienne d'Abu Dhuhur inopérationnelle, il n'est pas rare d'observer un hélicoptère de combat du régime haut dans le ciel (voir notre vidéo). L'armée, qui a été repoussée aux limites du Jebel Zawiya, s'est maintenant établie près de la ville de Ma'arrat al-Numan, notamment, où elle contrôle toujours une portion de l'autoroute M5, stratégique au ravitaillement du régime, entre Damas et Alep. De là, elle pilonne régulièrement les villages, rappelant aux habitants que la région n'est pas encore «libérée», et qu'aucun sanctuaire n'existe pour eux.


Jebel Zawya, Syrie, septembre 2012 par Slate-Fr

Le petit village d'Ibleen, au centre du Jebel Zawiya, offre un échantillon de la moelle de l'insurrection syrienne. Parmi les 5.000 habitants du village, 3.500 font partie du clan Alkhalaf. Le reste se divise en quatre familles de taille réduite. Le clan, dont les membres sont soudés par la guerre, possède sa propre histoire, ses propres tragédies, ses propres ressources, son savoir collectif, sa hiérarchie propre et ses dynamiques complexes.

C'est l'unité de base de l'insurrection dans cette région rurale. Les combattants se regroupent parce qu'ils font partie de la même famille élargie, ou du même village. Souvent, ils ne prennent pas la peine de donner un nom à leur katiba (brigade, nom communément donné à un regroupement d'insurgés qui n'est pas comparable avec l'unité militaire en tant que telle).

108 hommes du clan Alkhalaf ont décidé de former, quant à eux, la brigade «Ahrar Ibleen», «Les Hommes Libres d'Ibleen». Le groupe reconnaît l'autorité de Jamal Maarouf et s'estime compris dans le réseau implicite de combattants placés sous son commandement, et dans l'«Armée Syrienne Libre». Cependant, il ne participe pas aux opérations actuelles des «Martyrs de Syrie», en dehors des strictes limites du Jebel Zawiya, mais reste actif localement.

Ces «Hommes Libres» sont charpentiers, maçons, fermiers, pasteurs, épiciers. Beaucoup d'entre eux n'ont pas les moyens de posséder une arme, qui reste difficile à trouver, et chère. Mais ils savent tous s'en servir et ont été amené à le faire. Ici, l'insurrection est profondément enracinée dans le tissu social. Les hommes ne peuvent plus être distingués des combattants. Et la guerre qu'ils mènent se rappelle constamment à eux.

Avant de s'éloigner de la frontière turco-syrienne pour gagner les terres du Jebel Zawiya, on nous conseillait d'éviter Sarmada, où des groupes islamistes auraient pu constituer une menace pour les journalistes. Je n’ai rencontré, au cours de mon séjour, aucun de ces groupes, parfois en conflit ouvert avec les organisations locales. Ici, le groupe « Ahrar Ibleen », dont les membres sont de confession sunnite, porte plus vers le sécularisme.

Ahmed Alkhalaf, 21 ans, Ibleen.

La manque de hiérarchie formel au sein de l'«Armée Syrienne Libre» apparaît comme un atout lorsqu'il permet à ces groupes semi-autonomes d'organiser l'insurrection à leur niveau, de tailler leur réponse militaire en fonction de leur environnement familier et de leur communauté. Ils y possèdent des avantages indéniables: une réseau naturel de collecte de renseignements et une connaissance poussée du terrain. Ces atouts, combinés à une connaissance militaire empirique et à l'évolution globale du conflit, leur ont permis de repousser avec succès un ennemi bien mieux armé qu'eux.

D'un autre côté, l'enracinement de l'insurrection, provoqué par la réponse brutale du régime de Bachar el-Assad aux revendications populaires, rend la limite entre le combattant et le non-combattant plus floue. A cette complexité, le régime répond en perpétuant un cercle vicieux fait de bombardements et de pilonnages indiscriminés dans lesquels les victimes collatérales sont nombreuses.

Pénurie d'essence. Les réservoirs sont remplis à la cruche, à prix d'or.

La «libération» du Jebel Zawiya est loin d'avoir arrêté les attaques du régime, qui ne risque cependant plus ses forces au combat rapproché. Ces bombardements et pilonnages quotidiens font l'objet d'un rapport d'Amnesty International. Nous les avons documentés lors de notre séjour (voir vidéo ci-dessus). Dans les jours qui ont suivi notre départ, plusieurs vidéos publiées par des activistes montrent des attaques aériennes renouvelées dans le Gouvernorat d'Idlib.

En outre, les coupures d'électricité, perçues comme une punition collective infligée par le régime, sont régulières. Avec la pénurie sévère en fuel, les habitants du Jebel Zawiya s'apprêtent à passer leur deuxième hiver en guerre. Celui-ci s'annonce difficile.

Damien Spleeters, texte, photos et vidéo

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L'AUTEUR
Journaliste indépendant basé à Bruxelles. Vous pouvez le retrouver sur Twitter et sur Facebook. Ses articles
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Publié le 08/10/2012
Mis à jour le 08/10/2012 à 9h43
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