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L'impuissance européenne

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.06.2009 à 16 h 54

Les errements de l'Europe politique rendent impuissante l'Europe économique face à la crise.

On peut trouver des petites raisons pour se réjouir du scrutin européen. Le score de Daniel Cohn-Bendit démontre au-delà de son talent toujours formidable, que parler d'Europe aux électeurs les attirent plus que se cantonner dans l'anti-sarkozysme primaire. Les défaites du PS et du Modem  s'expliqueraient comme çà: les Européens sont pragmatiques, ils veulent des «solutions et non pas des slogans». Ils veulent en outre des solutions réalistes, le mauvais score du NPA viendrait dire que les partis «sans solution» ne sont pas écoutés. Soit, si cette analyse est la bonne, on peut se dire que l'Europe peut avancer si l'on parle d'Europe concrète, écologique par exemple.

On peut aussi se dire que la victoire de la droite, en France, en Allemagne, en Italie et en Grande-Bretagne, n'est pas si complète qu'elle pourra se passer de négocier. Avec les droites des pays de l'est, d'une part, avec les partis du centre d'autre part. Bref, la reconduction de José-Manuel Barroso , souhaitée d'avance par Paris, Berlin, Rome, Madrid et Londres, quelles que soient les réticences profondes des uns et des autres, ne se fera pas sans conditions. Conditions de forme: les grandes capitales ont repris le pouvoir et elles n'entendent plus le céder. Conditions de fond: la crise a dévalorisé le libéralisme et Bruxelles devra amender beaucoup de ses politiques dans une direction moins idéologique.

Bien. Tout cela peut sembler aller «dans la bonne direction», d'une nouvelle Europe plus «protectrice» donc plus proche des gens, du moins en théorie.  Mais ces petites raisons positives il ne faut pas perdre de vue le sens général de l'histoire.

1-      L'abstention record est quand même le premier fait marquant du scrutin. Le désintérêt pour l'élection européenne n'a cessé de croître depuis 1979, date de la création du Parlement.

2-      L'élargissement, qui s'était plutôt mieux passé qu'on l'avait craint, a mal tourné ces dernières années. Les nouveaux membres sont déçus, de recevoir moins d'argent et d'être toujours considérés comme des citoyens de seconde zone par les «anciens» membres. La crise est venue accélérer ce délitement en plongeant les pays entrés dans l'euro dans des rigueurs obligatoires et ceux qui attendaient leur entrée comprennent qu'ils vont devoir attendre longtemps.  L'est européen est redevenu un problème.

3-      Le marché unique, première grande construction fédérale avant la monnaie unique, est menacé  par un retour du nationalisme «industriel». Les plans de sauvetage de l'automobile, comme ceux des banques ont été bâtis sans considération pour leurs conséquences chez les autres. Cette évolution s'est installée pour longtemps au nom du bémol qu'il faut mettre au libéralisme. Une Europe plus inspirée par la politique industrielle est nécessaire mais pas en revenant au nationalisme. La menace est grave.

4-      Reste l'essentiel: l'Europe a raté la crise. Celle-ci était une occasion inespérée pour coordonner les politiques économiques et pour faire des avancées institutionnelles. La Commission a été aux abonnés absents, malgré l'activisme d'un président comme Nicolas Sarkozy l'Europe des Etats nations ne peut pas en temps de crise agir comme il faudrait : au niveau des 27 et à l'échelle utile. En clair, les institutions devraient être modifiées pour les tempêtes.

L'Europe aura finalement plus souffert de la crise que ses partenaires, les Etats-Unis et les pays émergents. Avec un modèle de capitalisme tempéré qui justement aura montré sa pertinence durant la crise, elle aura paradoxalement  été incapable de gagner son autonomie.  Cette impuissance est inquiétante pour le monde post-crise. Les Etats-Unis et la Chine semblent avoir renouvelé leur «deal» monétaire et financier: la Chine va très lentement réévaluer sa monnaie, elle va continuer à acheter des obligations du Trésor américain. On s'oriente vers un affaiblissement contrôlé du dollar (autant que possible) par Washington et Pékin, sans que Bruxelles ni Berlin, ni Paris n'y puissent quelque chose. L'euro risque de se réévaluer durablement, taxant la compétitivité des exports européennes.

Le monde qui vient ne sera pas moins doux que celui que l'on quitte. La compétition fera rage tout autant.  La guerre de la compétitivité, la recherche des talents seront plus vives encore. L'Europe aurait besoin de changer radicalement les façons de se gérer. Elle va dans la bonne direction, dites-vous ? La belle affaire: José Manuel Barroso sera renommé, le pouvoir se divisera toujours en trois dans un gigantesque ni-ni-ni de l'impuissance, ni-les-capitales, ni-Bruxelles, ni-Strasbourg.  L'Europe politique tue le bon modèle de l'Europe économique.

Eric Le Boucher

Photo: José-Manuel Barroso  Reuters

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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